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Pourquoi dit-on depuis 40 ans qu'il y a 40 ans de pétrole ?

Dernière modification : août 2010

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Du pétrole ? Pourquoi s'en faire, nous en avons pour 40 ans ! Qui n'a jamais entendu cette phrase... qui nous a mis dans un terrible malentendu, dont nous sommes déjà en train de vivre les conséquences économiques ? Est-ce à dire que nous n'aurions pas "40 ans de pétrole" ? En fait si, mais cela ne signifie en rien... que nous avons 40 ans de tranquilité. Solution du rébus ci-dessous.

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Nous avons 40 ans de pétrole... et un malentendu

Que voulaient dire ceux qui ont mis en circulation cette expression de "40 ans de pétrole" ? Tout simplement que, à ce moment là, les réserves prouvées de pétrole étaient égales à 40 fois la consommation de l'année passée. Du coup, "40 fois la consommation de l'an passé" = "40 ans au rythme actuel de consommation" = "40 ans de pétrole"... si tout d'un coup nous nous mettons à avoir une consommation constante. En outre, cette expression ne dit rien sur ce qui se passe une fois que les "40 fois la production de l'année passée" sont sortis de terre. La traduction graphique la plus immédiate de "40 ans de pétrole" est donnée ci-dessous.

Signification de "40 ans de pétrole" si la consommation reste constante. Cela signifie que la quantité de pétrole que nous sommes certains de faire sortir du sol à l'avenir est égale à 40 fois la consommation de l'année écoulée. Sauf que... aucune courbe de production ne ressemble à ce qui figure ci-dessus pour l'avenir : une production n'est pas constante pendant 40 ans pour passer à zéro l'année d'après.

Sauf que... la consommation de pétrole n'a jamais été constante depuis que nous avons commencé à en consommer. Du coup, nous allons commettre une erreur fatale : assimiler "40 ans à consommation constante" avec "40 ans de croissance", puisque c'est seulement dans un contexte sans contrainte (donc avec une consommation qui peut croître) que nous sommes tranquilles. La traduction graphique de cette erreur de jugement à peu près universellement répandue (y compris au sommet de l'Etat, au sein de la plupart des rédactions, au sein de la direction de nombreux grands groupes, etc) donnée ci-dessous.

Interprétation intuitive (erronée) la plus courante de "40 ans de pétrole" : comme la consommation n'a jamais été constante, nous prolongeons inconsciemment cette évolution à l'avenir et du coup nous avons pour au moins 40 ans de... croissance, c'est-à-dire de tranquilité.

Sauf que, à nouveau, aucune courbe de production ne ressemble à ce qui figure ci-dessus pour l'avenir : une production n'est pas croissante pendant 40 ans pour passer à zéro l'année d'après. Notons par ailleurs que la surface sous la courbe future est plus importante ici que dans le graphique précédent, ce qui signifie que cette interprétation suppose en fait que la quantité de pétrole extractible de manière certaine est devenue supérieure à "40 fois la production de l'année écoulée".

Dans les deux situations (fictives) qui correspondent aux deux graphiques ci-dessus, nous avons donc une relative abondance pendant 40 ans, puis... plus rien. Dans le deuxième cas, nous avons déjà imaginé que sortirait du sol plus de pétrole que ce qui est contenu dans les réserves prouvées annoncée par les pétroliers. Mais historiquement cela s'est toujours réalisé, alors pourquoi en douter ?

En fait, qu'il s'agisse d'un gisement ou de la planète dans son ensemble, une production est obligée de ressembler à quelque chose de pas très éloigné d'une courbe en cloche. Il y a eu une époque dans l"histoire où la production était nulle, elle a cru et va passer par un maximum, puis décroîtra derrière. Et compte tenu de la place occupé par le pétrole dans notre économie, le moment important est celui où la production va se mettre à décliner, parce que cela signifie qu'à ce moment là la consommation sera forcée de diminuer (personne ne peut consommer un pétrole qui n'est pas "produit", c'est-à-dire extrait du sol puis raffinée). La bonne interprétation de "40 ans de pétrole" est donc de projeter une courbe de production en cloche, avec une certitude : le cumul de la production future... jusqu'à +∞ est au moins égal à 40 fois la production de l'année passée. Cette situation est illustrée graphiquement ci-dessous.

Interprétation correcte de "40 ans de pétrole" : le cumul de la production future (sans limite de temps) vaut au moins 40 fois la production de l'année écoulée... mais ce cumul sera produit avec un maximum puis une production décroissante.

Avec cette interprétation correcte, nous voyons que le temps qui nous sépare du maximul de production peut très bien être très inférieur à 40 ans... et donc nous avons bien 40 ans de pétrole, mais pas du tout 40 ans avant les ennuis ! Et de fait c'est bien la situation que nous vivons : les réserves prouvées n'ont jamais été aussi hautes, mais le pic n'a jamais été aussi proche.

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Comment avoir plein de réserves pour plus tard et le pic pour tout de suite

Il s'avère donc que le temps qui passe nous rapproche d'un pic dont l'existence est inexorable. Comment ce dernier pourrait-il être proche alors que les réserves n'ont jamais cessé d'augmenter ? La "solution", présentée sous forme graphique ci-dessous, est pourtant toute simple, et il suffit d'y penser... sauf que prendre de la hauteur de vue est toujours un peu difficile à concilier avec les racourcis médiatiques.

Notre petite histoire va donc commencer par le commencement : la forme générale de la production d'un champ de pétrole, qui est aussi la forme générale de la production de pétrole pour le monde dans son ensemble (et cette forme est imposée par les maths, voir début de la page sur le pic).

Aspect général d'une courbe de production issue d'un stock donné une fois pour toutes, qu'il s'agisse d'un champ de pétrole, d'une zone pétrolière plus vaste, ou de la planète dans son ensemble (incidemment cette forme générale de la courbe de production s'appliquera aussi à tous les minerais métalliques, dont le stock initial est fixé une fois pour toutes). L'axe des abcisses représente le temps et celui des ordonnées la production. Il peut y avoir plusieurs bosses avant le déclin (la courbe peut donc ressembler à un dos de chameau plutôt qu'à un dos de dromadaire, voire à un dos de dragon à 5 bosses, mais un déclin vers zéro est inexorable).

La quantité totale de pétrole extraite - le cumul de l'extraction - correspond à la zone hachurée sous la courbe. En langage mathématique, on utilise le terme "intégrale" pour désigner cette surface. Comme on ne peut pas extraire du sol un pétrole qui n'existe pas, la valeur de cette surface (cette intégrale) est au plus celle du pétrole présent sous le sol, qui s'est formé une fois pour toutes. En fait c'est même tout au plus la quantité de pétrole extractible, qui n'est qu'une fraction du pétrole présent sous le sol.

Comme la forme de la courbe de production future est imposée par les maths, nous allons nous en servir pour nous situer dans le passé ou le présent. Disons que ci-dessous nous sommes en 1900, en négligeant le pétrole extrait au cours du 19è siècle (de fait les hommes ont extrait 230 millions de tonnes de pétrole du sous-sol planétaire - en fait essentiellement américain à cette époque - sur la totalité du 19è siècle, soit moins de 10% de la production d'une seule année actuellement !).

Situation approximative au début du 20è siècle : les pétroliers publient des réserves prouvées qui sont l'équivalent de la surface en jaune. Le reste correspond à du pétrole qui sera découvert plus tard (en 1900 les grandes découvertes du Moyen Orient n'ont pas encore eu lieu) et donc produit plus tard, mais qui ne peut pas être comptabilisé dans les réserves prouvées tant qu'il n'est pas dans des gisements exploités. La production passée est négligeable.

Puis l'horloge tourne. La situation ci-dessous nous met fictivement en 1950.

Situation approximative au milieu du 20è siècle : les réserves ultimes (la quantité totale de pétrole qui finira par sortir des entrailles de la terre) n'a pas changé (c'est toujours le même profil de production du début à la fin) ; les réserves prouvées initiales ont bien été produites (elles sont désormais en bleu), et dans le même temps il y a eu des découvertes mises en production, et des réévaluations sur des gisements déjà découverts.

La somme de ces deux apports aux réserves prouvées ont plus augmenté ces dernières que la production ne les a fait baisser. Les réserves prouvées publiées à ce moment là représentent toujours le même multiple de la production de l'année passée qu'en 1900 (je ne garantis pas que cela soit exactement le cas sur les aires coloriées ci-dessus, qui sont illustratives !) et elles sont plus importantes exprimées en nombre de tonnes de pétrole à produire "plus tard"... et dans le même temps nous avons avancé vers le pic de production.

Puis l'horloge tourne encore. La situation ci-dessous nous met fictivement en 1980.

Situation approximative "début de la fin du 20è siècle" : les réserves ultimes (la quantité totale de pétrole qui finira par sortir des entrailles de la terre) n'a toujours pas changé (et c'est normal : c'est tout ce qui sort du début à la fin). Notre connaissance des réserves ultimes peut ne pas être la bonne aux débuts de l'exploitation du pétrole (et de fait elle ne l'était pas, et même aujourd'hui elle reste un sujet de débat), mais cela ne fait pas obstacle à leur existence... ni au profil de production qui leur correspond.

A nouveau, les réserves prouvées de 1950 ont aussi été produites (elles sont désormais aussi en bleu), et l'augmentation des réserves prouvées - grâce à des découvertes mises en production et des réévaluations sur des gisements déjà découverts - est allée plus vite que leur production.

Les réserves prouvées publiées vers la fin du siècle précédent représentent donc toujours le même multiple - approximativement - de la production de l'année passée, et elles sont donc plus importantes exprimées en nombre de tonnes de pétrole à produire "plus tard"... mais nous avançons tout aussi inexorablement vers le pic de production.

Et puis nous sommes... aujourd'hui.

Situation approximative "début du 21è siècle" : les mêmes règles ou processus ont produit les mêmes effets :

les réserves ultimes (la quantité totale de pétrole qui finira par sortir des entrailles de la terre) sont toujours la mêmes

les réserves prouvées publiées en 1980 ont aussi été produites (elles sont désormais aussi en bleu),

les réserves prouvées ont augmenté plus vite que la production ... mais là il commence à y avoir débat en ce qui concerne les pays du Golfe.

L'information importante sur ce graphique est que nous voyons que, en même temps que les réserves prouvées n'ont jamais été aussi élevées, le pic de production est très proche.

Nous sommes désormais dans une situation où jamais nous n'avons eu autant de réserves prouvées, et jamais nous n'avons été aussi près du pic de production. Bien entendu, cette situation ne va pas perdurer indéfiniment : une fois le pic passé, les réserves prouvées vont diminuer, et elles peuvent même le faire... en restant encore pendant un temps égales à 40 fois la production de l'année passé ! Il suffit pour cela que la courbe de production ne soit pas symétrique (et elle l'est rarement, en général la production descend plus lentement passé le pic qu'elle n'est montée avant le pic).

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