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Quotité du temps travaillé en France éligible pour du télétravail

 

novembre 2000

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

Le texte ci-dessous reprend l'intégralité d'une note que j'ai réalisée pour le Ministère de l'Industrie, et plus précisément pour la Mission pour le Développement Industriel Durable et l'Observatoire des Stratégies Industrielles.

 

I - Rappel du contexte et des objectifs

Notre pays va devoir s'attaquer dans les prochaines années ou décennies, pour des raisons objectives autant que de perception par les habitants, à deux problèmes interconnectés :

notre niveau et structure de consommation énergétique

la congestion des villes, ou résident de plus en plus de monde.

Avec la dématérialisation de l'information, et 70% de l'activité marchande qui s'exerce dans les services (sans parler de l'administration), il semblerait qu'il y ait un gisement significatif pour du télétravail, qui, en tant qu'outil d'aménagement du territoire pris à grande échelle (il convient d'entendre par "grande échelle" une action dont le budget est du même ordre de grandeur que celui des routes), pourrait contribuer à :

diminuer de manière très significative les déplacements domicile-travail + professionnels (50% des déplacements en véhicule particulier en tout),

diminuer les surfaces de bureaux (dont les bureaux chauffés),

diminuer corrélativement les surfaces de parkings,

diminuer corrélativement notre consommation énergétique,

diminuer le stress et à augmenter le confort de vie,

créer des bassins d'emploi de plus petite taille (ce qui contribue aussi à diminuer les déplacements),

etc.

Comme il n'est pas de progrès sans mesure, il a été décidé, pour cadrer les enjeux, de calculer la quotité de temps passé par les actifs de notre pays à des tâches qui ne nécessitent pas d'être dans un lieu particulier :

temps passé au téléphone

rédaction autonome,

traitement administratif de dossiers pas trop volumineux,

lecture,

etc.

En cherchant à savoir quelle proportion du temps de travail de l'ensemble des actifs français est concernée par ce genre de tâches, on délimite d'une certaine manière le "gisement" pour du travail à distance.

Le pourcentage de temps de travail ainsi obtenu permet de jauger de l'intérêt qu'il y a à mener ou non une politique fortement volontariste en la matière.

Quelques autres résultats significatifs concernant le télétravail sont également rappelés, et quelques recommandations proposées.

II - Remarque liminaire

Le télétravail regroupe actuellement des gens qui consacrent une partie significative de leur temps (la proportion varie) en dehors d'un bureau.

Or la "modélisation" à laquelle nous avons procédé ici pour quantifier le temps travaillé éligible pour du travail "délocalisé" a été faite dans un but bien précis : préparer le terrain pour des modalités d'organisation du travail compatibles avec un "développement durable".

Cela signifie entre autres que les modalités d'encouragement du télétravail ne devront pas avoir pour conséquence de servir d'accélérateur à des évolutions qui nous amènent à des impasses (comme augmenter la demande pour du transport par exemple), mais au contraire devront permettre une organisation du travail plus économe en énergie et en consommation de ressources rares. Je me suis permis de mettre en annexe de ce document deux calculs de prolongation de tendances qui montrent bien où sont les enjeux en ce qui concerne ces deux points (foncier, énergie & effet de serre) .

Il convient donc de noter que si le travailleur à domicile peut éventuellement répondre à cette aspiration de "croissance sobre", le travailleur nomade - même si ce n'est pas son choix - n'y répond probablement pas dans tous les cas de figure : remplacer le bureau par un avion, une voiture, ou même, dans certains cas de figure (dans les pays qui font toute leur électricité au charbon), un train, n'offre probablement pas un bon bilan sur le plan énergétique.

C'est la raison pour laquelle la présente note ne formule pas de recommandations pour "encourager le télétravail". Pour formuler de telles recommandations il est nécessaire de connaître de manière plus fine le bilan comparé entre télétravail et "travail normal", pour les diverses formes de télétravail telles qu'elles ont été définies au journal officiel, en ce qui concerne les points suivants :

consommation énergétique

consommation en transports

externalités diverses.

 


III - Tentative de nomenclature des tâches

Tout travail, à distance ou pas, se décompose en un certain nombre de tâches élémentaires répondant à un certain nombre de besoins. Compte tenu de l'état de la technique, il est possible d'effectuer "à distance" certaines de ces tâches, c'est à dire que le lieu d'exécution de la tâche en question est alors indifférent - ou presque - pour arriver à un résultat donné.

Le meilleur exemple est le téléphone : que je soie chez moi, au bureau, ou dans la rue est généralement indifférent pour le déroulement de la conversation.

Une modeste tentative de nomenclature est proposée ci-dessous, qui servira de référent pour les calculs effectués. Il est important de préciser que les tâches données comme "effectuables à distance" ne le sont généralement pas sans préparation ou formation ad hoc.

Besoin

Tâches correspondantes effectuables à distance

Infrastructure minimale nécessaire pour le salarié

Infrastructure minimale nécessaire chez l'employeur
Parler avec quelqu'un sans nécessairement le voir Téléphoner Un téléphone Un standard capable de transférer les appels entrants vers des numéros extérieurs
Concevoir ou rédiger un document (la rédaction comprend aussi le dessin, la réalisation de graphiques, etc) Remplir un dossier papier (assurance, banque, etc) Une grosse armoire ! Rien
Remplir un formulaire électronique Un ordinateur + imprimante + un accès à l'Intranet Un serveur + un Intranet
Rédiger de manière autonome Un ordinateur + imprimante Rien
Rédiger de manière collective Un ordinateur + imprimante + un accès Internet Rien
Correspondre Correspondre par courrier Bureau de poste ; fax Rien
Correspondre par mail Un ordinateur + accès Internet Un ordinateur + accès Internet
Consulter des documents internes Lire des dossiers papier Bureau de poste Bureau de poste
Lire des documents électroniques Un ordinateur + accès Internet/Intranet Un Intranet ou à défaut un ordinateur + accès Internet
Lire un dossier de faible encombrement Une tableÉ Rien
Travailler sur des dossiers de fort encombrement Service postal efficace, armoire de rangement

?
Consulter des documents publics Lire des docs papier ou des dossiers Bureau de poste Bureau de poste
Lire des documents électroniques Un ordinateur + accès Internet Rien de particulier
Voir quelqu'un Visioconférence PC + logiciel de visioconférence + Numéris au minimum PC + logiciel de visioconférence + Numéris au minimum
Tenir une réunion avec des gens connus Audioconférence Téléphone Téléphone
Visioconférence PC + logiciel de visioconférence + Numéris au minimum PC + logiciel de visioconférence + Numéris au minimum
Tenir une réunion avec des gens inconnus Visioconférence de bonne qualité PC + logiciel de visioconférence + Accès à haut débit PC + logiciel de visioconférence + Accès à haut débit
Travailler sur des objets Travailler sur des petits objets transportables La Poste + un atelier La Poste


On constate que toutes les tâches décrites ci-dessus se répartissent en 2 catégories :

celles qui ne nécessitent pas autre chose qu'un matériel maintenant largement répandu (ordinateur + modem), ou moins,

celles qui nécessitent un matériel peu répandu mais existant (visioconférence, accès haut débit)

Elles servirent de base à la discrimination des tâches effectuables à distance en deux catégories : celles qui sont aisément éligibles et celles qui le sont moins (tout en le restant quand même). Les tâches non effectuables à distance sont celles qui nécessitent d'être posté (par exemple sur la mer pour un pêcheur, sur la ligne de production pour un ouvrier, ou encore là où les enfants sont déposés pour une personne gardant plusieurs enfants).

 

IV - Modélisation

La méthode qui a été suivie est jugée suffisamment fiable pour donner un ordre de grandeur, mais bien évidemment pas assez pour qu'une "discussion sur la 2è décimale" ait un sens.

 

1 - La population active a été décomposée par métiers ou familles de métiers présentant des caractéristiques homogènes en matière d'exécution de tâches, par exemple un menuisier et un ébéniste, ou encore un jardinier et un horticulteur, ou encore un clerc de notaire et un juriste. Les effectifs de chaque catégorie ont été pris dans le rapport édité par la DARES "Familles Professionnelles, données de cadrage". Les effectifs de référence sont ceux de 1998.

 

2 - Quel que soit le métier, l'occupation du temps est constituée d'un certain nombre de tâches élémentaires qui, d'une catégorie à l'autre, sont identiques, et qui se prêtent plus ou moins bien à être exercées indifféremment du lieu de présence.

Les tâches élémentaires qui sont le plus facilement exerçables de manière délocalisée sont :

téléphoner, ce qui ne requiert qu'un téléphone

rédiger de manière autonome, qui ne requiert qu'un ordinateur ou du papier et un crayon

correspondre, qui nécessite tout de même un fax, ou une messagerie, ou à défaut un bureau de poste (mais ce n'est plus le standard)

consulter des documents internes ou publics, ce qui nécessite tout de même l'accès au réseau informatique dans bon nombre de cas.

Puis viennent des tâches qui sont encore exerçables de manière délocalisée, mais plus difficilement :

être en réunion avec des gens connus, ce qui nécessite un dispositif de visioconférence (exceptionnellement uniquement un dispositif de réunion par téléphone),

être en réunion avec des gens inconnus, ce qui nécessite également un dispositif de visioconférence et ne convient pour le moment, pour cause de réticences culturelles et d'infrastructures peu répandues (salles de visioconférence en libre accès, accès à haut débit, etc), qu'à un public bien plus restreint.

Enfin il y a des tâches dépendantes d'un lieu, qui sont dites postées, par exemple un pêcheur ne peut attraper du poisson que sur la mer ; un ouvrier du BTP ne peut construire que sur un chantier.

Notons que les tâches dites postées peuvent cesser de le devenir à la faveur d'une évolution technique. Par exemple, dans certains cas très précis un chirurgien peut maintenant manipuler un robot à distance, ou un agent de sécurité actionner des dispositifs particuliers (extincteurs) à distance. La notion de "tâche postée" est donc appelé à évoluer avec le temps.

 

3 - Pour chaque métier, on dispose via la DARES de l'horaire hebdomadaire réel effectué. Cela permet d'obtenir un nombre de millions d'heures travaillées en regard du métier considéré.

En appliquant au nombre d'heures effectuées par chaque métier la décomposition de son emploi du temps type selon les tâches décrites ci-dessus, cela nous donne, pour chaque métier, un volume horaire commodément éligible, difficilement éligible, et pas éligible du tout pour du travail à distance.

Il s'agit d'une décomposition "à dire d'expert" (expression pudique pour dire "à vue de nez") qui demanderait à être confirmée - ou infirmée - par des recoupements lors d'enquêtes spécifiques.

NB : certains actes agrègent plusieurs tâches ci-dessus (répondre au téléphone en même temps que l'on consulte des documents, ou que l'on est sur un chantier). Il faut alors prendre la tâche la moins "délocalisable" comme base.

 

4 - La DARES donne également les évolutions des effectifs sur 10 ans (en fait de 90 à 98). Bien que l'exercice ne soit pas prédictif, nous avons prolongé les tendances sur 10 et 20 ans, afin d'obtenir une indication sur les effectifs à ces échéances (en fait 2008 et 2018) si les lois d'évolution actuelles des ces différentes catégories restent les mêmes.

Pour certaines catégories, les résultats sont manifestement excessifs. Il n'empêche que le total obtenu n'est pas incohérent et que cela permet surtout de hiérarchiser les évolutions les unes par rapport aux autres. A 10 ans, nous considèrerons que l'extrapolation a un sens, et qu'elle donne encore une indication utile à 20 ans.

 

5 - Les horaires hebdomadaires travaillés à 10 et 20 ans sont définis à partir des volumes horaires réels de 1998 de la manière suivante :

les professions cadres et assimilés sont supposées travailler de plus en plus en horaires réels, ce qui reflète la tendance actuelle. En conséquence, nous avons augmenté de 5% (par rapport à 98) le volume horaire travaillé à 10 ans d'échéance et de 10% à 20 ans d'échéance.

les professions de type technicien qualifié et disposant d'un minimum d'autonomie ou indépendant sont supposées avoir des horaires réels stables (malgré les 35 heures !),

les professions disposant d'un faible degré d'autonomie et faiblement qualifiées ou exerçant des professions pénibles sont sensées voir leurs horaires réels baisser de 10% d'ici 10 ans et de 20% d'ici 20 ans.

Ce qui est exposé ici est la règle générale, à laquelle j'ai parfois dérogé dans certains cas précis.

 

6 - En supposant que pour chaque métier la répartition par tâche reste inchangée sur la période (ce qui n'est probablement pas le cas, mais voir remarque ci-dessous), cela donne, à 10 et 20 ans, des volumes horaires travaillés par nature de tâches et par métier.

 

7 - La sommes des heures travaillées correspondant à des tâches aisément ou difficilement éligibles pour du travail délocalisé peut alors s'obtenir, et se comparer, en pourcentage, au volume total travaillé.

 

8 - Résultats.

Les chiffres obtenus sont les suivants, en % du temps travaillé chaque année.

Année

1998

2008

2018
Tâches aisément effectuables à distance

24%

25%

25%
Tâches difficilement effectuables à distance

19%

21%

22%
Tâches non effectuables à distance

57%

54%

53%

Le pourcentage obtenu de tâches éligibles pour une exécution à distance est donc très significatif (près de 50%).

 

9 - Remarques

9.1 Les extrapolations à 10 et 20 ans faites sur le nombre d'heures travaillées aboutissent pour certaines catégories à des résultats excessifs (par exemple division par 4 des heures travaillées dans l'agriculture)

Toutefois les professions pour lesquelles les chiffres sont étonnants ne sont pas prépondérantes dans le total, et par ailleurs vu le grand nombre de données agrégées on peut supposer que les écarts à la hausse de quelques catégories sont - au moins partiellement - compensés par les écarts à la baisse de quelques autres, de telle sorte que l'ordre de grandeur obtenu reste valable.

9.2 Nous avons supposé que la répartition de l'agenda restait constante (temps au téléphone, etc). En fait ce qui est important dans cette hypothèse est de supposer que la nature des tâches qui ne peuvent pas s'effectuer à distance ne variera pas. Cela est probablement inexact. Toutefois si changement il y a, il est vraisemblable qu'il se fera dans le sens d'une augmentation du nombre de choses qui peuvent de faire de manière délocalisée (par exemple commander un arrosage dans un champ, opérer un malade). L'hypothèse qui consiste à ne pas modifier la répartition des tâches - et partant, à ne pas diminuer la proportion de tâches qui ne se font qu'en travail posté - est donc une hypothèse conservatrice.

 

 

 


V - Résultats annexes

Avant de se risquer à quelques recommandations suite au résultat obtenu, il paraît opportun de fournir quelques éléments qualitatifs ou quantitatifs pour cadrer la réflexion.

 

V - 1 - De la tâche au travail

Le calcul fait ci-dessus n'est pas directement exploitable, en ce sens qu'il ne considère que des tâches, pas des individus. Il serait donc opportun, une fois vérifiés (ou infirmés) les répartitions d'emploi du temps prises en compte dans le calcul, de faire le chemin inverse, c'est à dire de quantifier les masses dont plus d'un certain pourcentage (disons 50%) du temps est éligible.

Sur la base des chiffres que nous avons pris ces masses sont les suivantes :

Année

1998

2008

2018
Proportion des salariés effectuant plus de 50% du temps des tâches éligibles

43%

45%

46%

Compte tenu de l'évolution de la technique et de la remarque faite au § 9.2 ci-dessus, il est vraisemblable que ce pourcentage évoluerait plutôt plus vite. Une chose frappe : en première approximation, que l'on prenne le % du temps ou le % des gens les chiffres obtenus sont voisins.

En l'état actuel de la technique, et sous réserve de confirmation (ou de non infirmation) des chiffres pris comme hypothèses dans le détail des calculs, de l'ordre d'une petite moitié des actifs peut effectuer une partie significative de son travail sans être tributaire d'un lieu précis.

 

V - 2 - Quelques données issues du rapport "eWork 2000".

V - 2 - 1 Effectifs et motivation

L'Europe compterait 9 millions de télétravailleurs en 1999 :

2.9 millions de travailleurs à domicile à temps complet

3 millions de travailleurs à domicile à temps partiel

2.3 millions de travailleurs nomades,

1.4 million de travailleurs indépendants (SOHO).

A noter que depuis 1990 les effectifs annoncés croissent au rythme de +40% par an.

Cette forme de travail suscite un intérêt fort de la part de l'essentiel des actifs (cf. ci-dessous)

pénétration et intérêt pour le télétravail : en bleu, proportion des actifs qui télétravaillent, en mauve, proportion intéressée - source ecatt

V - 2 - 2 Répartition par pays

Le pourcentage de travailleurs à distance est fort différent selon les pays (cf. ci-dessous). Le terrain est relativement vierge en France ; ce peut être considéré comme un "retard", mais aussi comme une chance : ainsi, toutes les évolutions sont ouvertes.

Pénétration du télétravail selon les pays. Le bleu et le mauve correspondent à 2 catégories de télétravailleurs - Source : ecatt

 

 

Il est intéressant de rapprocher ce graphique taux de pénétration de divers outils de communication (ci-dessous).

Pénétration par paysde divers outils de NTIC - source ecatt

On constate en effet que la hiérarchie de la pénétration du télétravail reproduit assez fidèlement celle du taux de pénétration d'Internet, avec un groupe de pays (nordiques puis le Royaume-Uni) en tête dans les deux cas.

 

V - 2 - 3 Répartition par sexe.

75% des travailleurs à domicile sont masculins. Cela pose indirectement le problème de la gestion conjointe des activités professionnelles et personnelles pour les femmes, sujet sur lequel il ne semble pas qu'il y ait eu d'étude particulière.

 

V - 2 - 4 Répartition par niveau de formation.

Le travail à distance est nettement plus développé au sein des actifs ayant un niveau de formation élevé. Cela est probablement dû au fait que l'utilisation des NTIC - élément favorisant le télétravail - est aussi plus répandu au sein des CSP+

Répartition de formation des télétravailleurs européens par comparaison avec les autres actifs (en jaune) - source ecatt


 

V - 2 - 5 Impact sur les horaires

Le risque de dépassement des horaires est nettement plus élevé pour les télétravailleurs que pour les autres salariés.

Horaires réels par rapport aux horaires contractuels selon la forme de travail - source ecatt


V - 2 - 6 Le point de vue des entreprises

Quoi que le télétravail ne concerne que quelques % des actifs (6% dans l'Europe des 10 en moyenne), il concerne déjà plus d'un tiers des entreprises (cf. ci-dessous). On est donc tenté d'en déduire que les infrastructures nécessaires au télétravail existent déjà dans bon nombre d'entreprises (par exemple un réseau informatique).

 

Pourcentages d'entreprises pratiquant (en mauve) ou étant intéressée par le télétravail - source ecatt

 

Or de l'aveu des responsables de projet "télétravail" rencontrés, c'est le premier pas qui coûte, la généralisation - ou l'extension - de cette forme de travail étant après plus aisée. Cela est notamment vrai pour les outils et infrastructures : une fois ceux-ci disponibles, la généralisation de leur déploiement représente un effort relativement marginal. De fait, les obstacles avancés par les entreprises pour sa généralisation sont, à une exception près (sécurité informatique, mais qui se résout assez facilement) des arguments relevant de la GRH.

Freins au télétravail en Europe cités par les entreprises - source ecatt

Il faut toutefois noter qu'une autre enquête - récente - menée par la CCIP (Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris) donne une hiérarchie différente (la question était "quels sont les facteurs permettant une évolution du télétravail en France" posée à des entreprises qui n'ont pas recours au télétravail.).

Facteurs permettant une évolution du télétravail en France - source CCIP

Notons toutefois que selon cette même enquête (300 entreprises), 84% des entreprises pratiquant le télétravail - et 71% ne le pratiquant pas - pensent que cette forme de travail va se développer de toutes façons.

 

V - 3 - Bilan du télétravail sur le confort du travailleur

Si l'on tente un bilan qualitatif du télétravail (c'est à dire du travail ailleurs que dans un bureau ou local de l'entreprise) on peut dresser le tableau suivant.

Critère

Effets positifs du télétravail

Effets négatifs du télétravail

Solution pour le négatif ?
Horaires Gestion libre de l'horaire de travail. Productivité accrue donc normalement horaires réduits à charge de travail constante Risque de surtravail (cf. § ci-dessus) Passe par l'auto-discipline du côté du salarié, et par la mise au point d'indicateurs non horaires pour l'employeur ou le client.
Rémunération

?
Perte de la pertinence du paiement en fonction d'un horaire. Difficulté d'appliquer des primes pour heures supplémentaires. Développement d'un système de paiement à la tâche, le niveau de départ étant celui du travail dans l'entreprise.
Disponibilité Gestion plus souple des priorités en régime normal. Moins d'interruptions causées par des collègues. Moins de nécessités de se "replonger" dans un travail après une interruption. Difficulté de remplacement lors de maladie (pouvant aller jusqu'à travailler malgré la maladie). Difficulté d'utiliser le droit à un congé lorsqu'un enfant est malade Evolution des mentalités.
Vie de famille Facilité accrue de concilier travail et loisirs ou responsabilités familiales Risque d'invasion de la vie privée par le travail et réciproquement. Séparation très nette de l'espace professionnel. Sensibilisation du conjoint et des enfants.
Bruit Pas de nuisances liées à la présence de collègues Impossibilité d'ignorer le bruit ou l'agitation des autres membres de la famille. Idem ci-dessus.
Cohabitation, esprit d'équipe Possibilité réduite de conflits avec les collègues et superviseurs Perte de communication avec les collègues. Perte de l'esprit d'entreprise. Hostilité des collègues qui "jalousent" l'élu. Communication renforcée (téléphone, messagerie).
Vie sociale en générale Possibilité de fréquenter des gens habituellement "inconnus" (parents d'élèves, commerçants, sportifs) Moins de fréquentations physiques avec les collègues de bureau. Idem ci-dessus.
Surveillance hiérarchique Moins de pression. Perte de retour sur le travail, perte de reconnaissance. Mise au point d'indicateurs de performance non liés au temps travaillé mais aux résultats obtenus..
Environnement matériel Possibilité d'adapter son environnement à ses besoins, sans être sous la contrainte d'un souhait d'uniformité (de mobilier, de tenue de travail) Normes du milieu de travail (qualité des équipements, du bureau) non garanties.

?
Capacité limitée d'inspection pour les conditions de santé et de sécurité au travail Visite préalable obligatoire d'un organisme de certification ??

?

?
Transports Réduction des coûts de transport et du temps de déplacement.

?

?
Environnement informatique Choix autonome possible des outils utilisés dans la limite de la compatibilité Risque pour la confidentialité, maintenance et assistance plus difficiles. Mise en place d'outils adaptés (firewall, anti-virus) et d'une hotline performante.
Evolution de carrière

?
Risque de spécialisation dans un métier technique sans évolution possible ? Contact plus difficile avec les syndicats Adaptation de la fonction managériale à la gestion d'équipes "en réseau" : on peut évoluer vers un poste de responsabilité où l'on gèred'autres télétravailleurs.

 

Le télétravail présente donc quelques inconvénients possibles, mais aussi quelques avantages. A l'heure ou les aspirations concernant la qualité de vie prennent parfois le pas sur les considérations purement "carriéristes" ou financières pour les classes moyennes et supérieures, ces avantages peuvent servir de monnaie d'échange dans les négociations entre employeur et salarié : au traditionnel supplément de salaire pourrait se substituer l'accord pour du télétravail.

Un projet de télétravail a pris place à la CEE, dont le bilan en termes de confort des travailleurs est résumé par les 2 schémas suivants

Bilan du passage en télétravail pour les personnes concernées par un projet pilote au sein de la CEE : % des participants au projet répondant oui aux questions mentionnées - Source : ecatt



Bilan du passage en télétravail pour les personnes concernées par un projet pilote au sein de la CEE - Source : ecatt

 

 

V - 4 - Nature des obstacles pouvant entraver le développement du télétravail

De même que ci-dessus, je me suis livré à un "inventaire à la Prévert" des éléments nécessaires ou simplement utiles pour permettre la mise en place de télétravail à temps partiel ou complet dans une entreprise ou administration.

Nature de l'obstacle

Possibilités d'y pallier

Coût

Délais de mise en Ïuvre
Pas de transfert d'appel vers l'extérieur Mise en place d'un PABX ad hoc Modéré Quelques semaines à quelque smois
Pas de serveur, pas d'Intranet Mise en place d'un intranet Faible à modéré Quelques jours à quelques mois
Pas de gestion électronique des documents Traitement papier par la poste Faible Immédiat
Mise en place d'une GED Modéré Plusieurs mois à une année
Pas de ligne à haut débit Abonnement Numéris, abonnement ADSL, câble, satellite Faible à modéré Quelques jours à quelques semaines
Sécurité de l'Intranet Firewall Faible Quelques semaines
Pas de bureau à domicile Location d'un local de proximité, Aménagement d'un bureau Relativement élevé Plusieurs mois
Statut mal défini du télétravailleur et problèmes connexes (assuranceÉ) Contrat de travail spécifique - "externalisation" juridique avec contrat de longue durée Faible Plusieurs mois
Outils de gestion de la performance Définition de critères de performance ou de qualité Assez élevé (nécessité d'y consacrer un temps important en général) Plusieurs mois à une année
Pas de possibilité de recevoir des visites professionnelles (clients, public) à domicile Modification de la loi Assez élevé (nécessité d'y consacrer un temps important en général) Plusieurs années

 

V - 5 - Bilan du télétravail sur l'aménagement du territoire

De même que ci-dessus, on peut tenter un bilan qualitatif qu'il serait intéressant de prolonger par des études quantitatives spécifiques.

Il importe de garder à l'esprit que l'évolution du télétravail n'est pas univoque en termes d'impact - ou de prérequis - en ce qui concerne l'aménagement du territoire. Il y a des interactions dans les 2 sens et "là où l'on veut aller" n'est pas neutre pour la physionomie qui en découlera.

Domaine

Effets positifs possibles

Effets négatifs possibles

Solutions envisageables à l'effet négatif
Gestion des territoires Maintien d'actifs dans les zones résidentielles pendant la journée. Réduction de la taille géographique des bassins d'emploi. Moins de "dépaysement" : le lieu de travail et celui de résidence se confondent. Bureaux de proximité
Immobilier

Diminution des dépenses de chauffage : le domicile continue d'être chauffé en l'absence du travailleur, qui par ailleurs consomme de l'énergie pour chauffer un bureau.

Impact à estimer sur les emprises foncières : un bureau par domicile fait-il plus ou moins de surface au sol que des immeubles de bureaux ?

?

?
Transports Pas de déplacements domicile -travail obligatoires. En outre, ceux-ci, mieux étalés dans la journée, sont moins générateurs de bouchons, temps perdus et de surconsommation de carburant Risque de déplacements de loisirs équivalents ou supérieurs à ceux des déplacements de travail.

Améliorer en parallèle les services de loisir de proximité.

Réfléchir de manière transverse et non sectorielle entre travail et loisirs.

 

VI - Commentaires & recommandations

Les pourcentages obtenus lors de la modélisation représentent une fraction très significative du temps travaillé. Il est peu probable qu'une étude approfondie des emplois du temps type des métiers concernés conduisent à minorer ces pourcentage au point de les rendre non significatifs (inférieurs à 10% du temps travaillé par exemple).

En lui-même ce résultat n'est pas directement exploitable, ainsi qu'il a été précisé dans la remarque liminaire, mais il souligne cependant que le gisement pour du travail à distance est très significatif, et donc qu'il est opportun de procéder à des investigations complémentaires.

Il est donc légitime de se pencher sur l'intérêt qu'il y aurait à développer un télétravail répondant aux objectifs suivants, dont on peut d'ores et déjà cerner qualitativement la faisabilité :

amélioration du confort du salarié ou du travailleur indépendant, par la diminution des déplacements contraints et un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée,

diminution de la consommation énergétique du salarié ou travailleur indépendant, et partant compatibilité avec une contrainte inéluctable à long terme de raréfaction ou de renchérissement de la ressource énergétique,

en particulier, diminution de la mobilité motorisée, qui est l'une des composantes incontournables de l'objectif précédent,

possibilité d'accéder à des métiers en relation avec le traitement de l'information ailleurs que dans les grandes villes, ce qui devrait être une composante majeure d'une politique moderne d'aménagement du territoire (actuellement à peu près uniquement centrée sur l'augmentation des moyens de se déplacer matériellement, ce qui est incompatible avec l'objectif ci-dessus).

Afin de progresser vers des recommandations opérationnelles ne provoquant pas d'effets pervers, il serait opportun d'effectuer les travaux complémentaire suivants :

bilan sommaire comparé de la consommation énergétique et des émissions de gaz à effet de serre d'un télétravailleur et d'un travailleur normal,

tenter une approche des volumes de déplacements par métier et voir en conséquence les volumes de déplacements qu'une substitution du travail "normal" en faveur du télétravail pourrait permettre d'éviter, tout en gardant présent à l'esprit que la limitation des déplacements relève d'une politique volontariste en la matière et ne sera probablement pas la conséquence naturelle de l'augmentation du nombre de travailleurs à distance,

étude de la rentabilité (externalités comprises) des investissements dans les infrastructures de télécom, pour comparaison avec la même investigation concernant les infrastructures de transport,

étude des questions à inclure dans des enquêtes larges (type INSEE) pour disposer de données quantitatives précises sur les potentialités du télétravail et obstacles à sa mise en place.

faire le lien avec les occupations des "inactifs" (étudiants, retraités, chômeurs, parents au foyer, etc), l'enseignement à distance et les téléactivités, toutes choses qui sont susceptibles de partager de mêmes infrastructures,

faire la part des choses entre "dividendes associés" automatiques et ceux qui nécessitent une action par ailleurs pour être obtenus ou ne pas donner lieu à de possibles effets pervers,

examiner plus particulièrement le cas des femmes, afin de regarder en détails quels sont les obstacles qui pourraient spécifiquement les concerner,

regarder plus particulièrement le cas des administrations centrales : les fonctionnaires y sont particulièrement bien adaptés au travail à distance, car pour beaucoup effectuent une forte proportion de tâches exécutables indépendamment du lieu. L'exemple étant par ailleurs un incitateur puissant, un plan ambitieux de télétravail alterné dans la fonction publique aurait vraisemblablement un impact fort sur d'autres secteurs économiques,

examiner les aménagements réglementaires ou législatifs qui sont souhaitables.

 

Bibliographie

Familles Professionnelles, données de cadrage, DARES
Guide pratique du télétravail CATRAL
EWork 2000, ECATT
Le télétravail et ses conditions d'efficacité, enseignement d'études de cas, France Telecom & Entreprises et Personnel, 1998
Nouvelles méthodes de travail, rapport sur le télétravail européen 1999, Commission Européenne

 

Principaux sites web consultés

ECATT : Electronic Commerce and Telework Trends (projet de la communauté européenne) :
www.eto.org.uk

Association Françaises du Télétravail
Institut Français de l'Environnement

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