Documentation > Effet de serre > Economie > Ne serions nous pas déjà en décroissance ?
Question stupide, votre honneur : évidemment que non, nous ne sommes pas en décroissance. Sauf à l'occasion d'épisodes aussi brefs qu'indésirables, la vocation de l'économie, c'est de croître, et en général nous croissons bel et bien, non mais sans blague !
Source : J. Bradford Delong, 2005 |
Que tout le monde affirme que la croissance est l'état normal de l'économie, c'est indéniable. Mais au fait, c'est quoi exactement la croissance ? En économie, cette "croissance" désigne généralement (malgré l'absence de complément de nom) quelque chose de bien précis : l'augmentation, d'une année sur l'autre, d'une grandeur qui s'appelle le Produit Intérieur Brut. Ce dernier a lui-même une définition très précise : il s'agit du "résultat final de l'activité de production des unités productrices résidentes". Ouf ! Si nous décortiquons pas à pas, et que nous traduisons cela en Français, cela donne ce qui suit :
il s'agit du "résultat final" de l'économie, c'est-à-dire des biens et services qui sont utilisés par un consommateur final. Le consommateur final, dans cette affaire, c'est celui qui utilise le bien ou service pour son propre compte, et ne va pas l'incorporer dans une production vendue. Par exemple, si j'achète un poireau pour faire de la soupe que je vais manger moi-même, je suis un consommateur final pour ce poireau. Par contre, si j'achète le même poireau en tant que restaurateur (pour fabriquer puis vendre de la soupe aux poireaux) ou en tant qu'épicier (pour simplement le revendre après l'avoir transporté), alors je ne suis pas un consommateur final pour ce poireau. Ce "résultat final" (ou "biens et services disponibles pour un usage final", ce que l'on trouve aussi parfois) concerne donc tout ce que les agents économiques (individus, mais aussi entreprises, administrations, associations, etc) consomment en propre. Il peut s'agir de biens durables (immeubles, voitures) ou pas, et cela inclut les variations de stock.
ce "résultat final" doit provenir d'une "activité de production". En fait, cette "activité de production" signifie le plus souvent "activité marchande", car c'est le seul cas de figure où la mesure du résultat est facile, à défaut d'être juste : on va valoriser la production... au prix de vente. Cela semble évident, mais en fait ca ne l'est pas du tout ! En effet, comment valoriser la production non vendue, en particulier tout ce que l'on appelle "services non marchands" ? Cela concerne une large part de l'éducation (l'Education Nationale n'envoie pas de facture quand votre gamin va à l'école), de la santé, de la justice, et plus généralement tout ce que des fonctionnaires font pour la collectivité sans se faire directement payer. Et encore, là nous avons un cas de figure facile, car même si le service est non marchand il y a eu échange monétaire : la collectivité a donné des sous au médecin ou à l'enseignant. Il arrive que les services soient rendus sans aucun échange monétaire (le troc), auquel cas la comptabilisation devient un peu plus difficile encore, et enfin il arrive qu'il y ait production mais pas d'échange du tout.
Ce dernier cas de figure concerne tout ce que le gens font pour eux-mêmes : les légumes de son propre potager (sauf si vous les vendez au marché), le ménage ou le bricolage que vous faites chez vous, le temps que vous consacrez à vos enfants, etc. Dans ce cas de figure, la production échappe généralement au PIB (quand il n'y a pas d'échange, en général on ne compte rien du tout). Et enfin ce qui apparaît "tout seul" n'existe pas dans le PIB : il faut la main de l'homme. Le poisson qui grandit tout seul dans la mer est inexistant dans le PIB jusqu'à ce qu'il soit pêché et donc vendu, alors que le poisson d'élevage apparaît dans les inventaires du pisciculteur et existe donc dans le PIB.
Enfin les "unités productrices résidentes" signifie que la production doit être effectuée sur le territoire national, peu importe qui possède l'unité de production (le critère est géographique, non capitalistique). Le passage d'une usine sous contrôle étranger ne change donc rien au PIB.
Ah ! J'allais oublier : le PIB est annuel. Dit autrement, il comptabilise la valeur de la production de l'année.
Comme cela a été indiqué plus haut, la production qui entre dans le PIB est justement celle qui n'est pas apparue "toute seule". A nouveau, la croissance des arbres ou la reproduction des poissons ne sont donc pas dans le PIB, sauf si... c'est une conséquence de l'action humaine et qu'il y a échange marchand derrière. On voit tout de suite que le même bien peut donc être ou non dans le PIB selon le cas de figure, et en fait on va voir que cette manière de compter, que nous avons placée au panthéon de nos indicateurs, est une convention parmi N possibles, et va probablement nous emmener droit aux ennuis dans pas longtemps parce qu'elle reflète de moins en moins bien les flux physiques du monde qui nous entoure. Pour s'en convaincre, nous allons faire un petit voyage dans le passé, avant l'apparition des hommes, ou du moins avant qu'ils existent en quantité telle que cela modifie significativement la surface du globe. Allez, disons que nous sommes il y a 10.000 ans, avant les débuts de l'agriculture.
A ce moment-là (graphique ci-dessous), nous évoluons dans un environnement planétaire qui, schématiquement, se compose de ressources non renouvelables à l'échelle du siècle (des sols, qui mettent 100.000 ans à se reconstituer à partir de la roche nue ; des hydrocarbures, qui mettent 60 millions d'années à se reconstituer à partir du plancton océanique ; des minerais divers, qui ne peuvent même pas se reconstituer une fois la planète formée ; un océan, qui n'est pas récupérable si il devient subitement impropre à la vie, etc) et de ressources qui se renouvellent rapidement à l'échelle du siècle (l'essentiel des végétaux, poissons, animaux, notamment).
Représentation (très !) schématique de notre terrain de jeu avant que le jeu industriel ne commence : l'immensité naturelle se compose de stocks qui se renouvellent tellement lentement qu'ils sont non renouvelables à l'échelle du siècle, et de stocks qui se renouvellent rapidement à l'échelle du siècle. L'homme est encore quasi-inexistant comme force de la nature, et n'est donc pas représenté sur ce schéma.
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Puis les hommes se mettent à exister en quantités significatives, leur technique progresse, et dans le sillage de tout cela on va trouver des activités "économiques" qui sont physiquement de plus en plus significatives. En effet, d'un point de vue physique, qu'il s'agisse de fabriquer un racloir en silex ou la fusée Ariane, ces activités économiques consistent toujours à faire la même chose : transformer des ressources "naturelles" en produits "artificiels" (graphique ci-dessous).
Tout ce qui fait l'objet d'échanges marchands démarre donc de la même manière : nous prenons des ressources naturelles (sols, photosynthèse, minerais, hydrocarbures, etc) et nous les "utilisons" pour en faire des produits, certains dits "naturels", même quand nous avons utilisé des auxiliaires artificiels (par exemple des pommes, même si elles sont récoltées avec un tracteur) et d'autres "artificiels" (par exemple une clé à molette).
Représentation (très !) schématique de l'activité économique de notre espèce à ses débuts : avec des ressources naturelles et du travail (ce dernier est souvent représenté par la lettre W, de l'anglais Work), nous obtenons des produits agricoles ou manufacturés.
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Le graphique ci-dessus, malgré son côté simpliste, rappelle deux caractéristiques très importantes de notre activité sur terre :
dès la première minute où nous avons commencé à piocher dedans, les stocks non renouvelables (par exemple les minerais métalliques) ont commencé à diminuer. Pour le pétrole (et le gaz et le charbon), c'est juste une convention funeste qui nous a fait croire, avec les "40 ans de réserves en permanence", que ce liquide indissociable de notre "développement" se reconstituait sous terre au fur et à mesure que nous le consommions. S'il faut 60 millions d'années pour passer du plancton océanique à l'or noir, c'est évidemment complètement impossible de reconstituer les stocks en temps réel !
par contre, tant que notre activité "économique" n'était pas trop importante, les stocks renouvelables se reconstituaient au moins aussi vite que nous les utilisons, et donc le niveau des stocks ne baissait pas.
Même s'il rappelle déjà ces deux faits majeurs sur les stocks, le graphique ci-dessus omet cependant un terme habituel dans l'économie dite classique : le capital (traditionnellement représenté par la lettre K) . Le capital, ce n'est en fait rien d'autre que des biens ou des services qui ne disparaissent pas quand on s'en sert, ou du moins pas tout de suite : un immeuble, un ordinateur, un terrain, ou encore un brevet ou une marque. Mais physiquement, c'est même pareil qu'une brosse à dents ou une nappe : ces biens et services inclus dans la capital n'existeraient pas sans ressources naturelles ou sans travail humain.
Une vision complétée de notre système économique est alors représentée sur le graphique ci-dessous.
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En clair, le capital est une boucle interne au système : on "réutilise" une production passée. Ainsi va donc notre économie, utilisant des ressources, renouvelables ou non renouvelables, et du travail humain présent ou passé (s'appelant alors du capital) pour produire des choses aussi essentielles que des machines à café et des choses plus futiles comme des logements, des trains et des assiettes. Et lorsque notre économie "croît", le flux de produits augmente, et un jour... la production en question commence à entammer aussi les stocks renouvelables (ci-dessous).
Représentation de notre activité économique lorsque cette dernière est devenue plus importante : les stocks non renouvelables diminuent plus vite, et les stocks renouvelables commencent à baisser aussi.
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Pour certains stocks auparavant renouvelables, cela a pu commencer il y a fort longtemps. C'est par exemple dès l'an mil que le stock forestier a commencé à diminuer significativement en Europe. La couverture forestière y est passée de 80% de la superficie européenne en l'an 1000 à 15% environ en l'an 1850. Ce mouvement de décroissance des stocks forestiers est toujours en cours aujourd'hui, essentiellement sous les tropiques.
Un autre stock auparavant renouvelé qui est actuellement en décroissance significative concerne les poissons, et cela a commencé dès l'an 1900 dans l'Atlantique Nord (ci-dessous). Le stock mondial de baleines avait même commencé à décliner significativement au 19è siècle !
Evolution de la biomasse dans l'Atlantique Nord entre 1900 et 2000. Source : La Recherche, juillet 2002 |
En bref, quand elle devient trop importante, notre activité de transformation ou de prédation se met à entamer les stocks, à la fois renouvelables et non renouvelables. Et puis notre activité a une autre conséquence, qui va croître avec les flux physiques manipulés : elle crée ce que l'on appelle de la pollution. La pollution, ce n'est rien d'autre que la dissémination dans l'environnement de sous-produits indésirables de notre activité, qui a été représentée sur le graphique ci-dessous par un petit nuage... brun.
Représentation de notre activité économique en incluant la pollution.
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Un peu de pollution, tous les êtres vivants en produisent. Mais tout est affaire de proportions, et si elle devient suffisemment importante, va elle aussi entamer nos stocks. Par exemple, un surplus significatif de CO2 dans l'air va engendrer une acidification de l'océan, et nous pouvons considérer cela comme une "dégradation du stock" (de fait, nous n'avons qu'un seul océan, si celui que nous avons devient trop acide, on ne peut pas aller en chercher un autre au magasin). Dit autrement, ce que représente le graphique ci-dessous, c'est que notre activité économique actuelle, assurément significative à l'échelle de la planète, consiste à diminuer les stocks naturels, renouvelables ou non, pour augmenter les stocks "artificiels", en créant à cette occasion de la pollution qui va entamer un peu plus les stocks naturels.
Représentation de notre activité économique en incluant les effets de la pollution, c'est-à-dire une baisse encore accrue du niveau des stocks disponibles pour nos futures activités.
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Mais... tout cela vaut-il aussi pour les services ? En effet, jusqu'à maintenant, nous avons considéré l'économie comme si elle ne fournissait que des produits, or il y a tout un pan de l'économie qui concerne les "services", parfaitement dématérialisés comme il se doit, et qui ni ne consomment de stocks naturels, ni ne créent de pollution. Heu... en sommes nous si sûrs ?
L'examen des flux physiques va hélas nous faire déchanter : il n'y a pas de services sans énergie ou sans matière. Pour commencer, une large partie des services (au sens de l'INSEE) sont de gros consommateurs d'énergie, puisqu'il s'agit soit de transports, soit d'activités immobilières. Or transport et bâtiments, mis bout à bout, c'est par exemple 70% de l'énergie consommée en France. Et si nous regardons les choses d'un peu près, l'essentiel des autres services ne peuvent exister... sans produits manufacturés "quelque par ailleurs". Rapide florilège :
le commerce (un pan significatif des services) n'existe pas sans production d'objets à vendre (industrie ou agriculture parfaitement matérielles), sans transports et rarement sans bâtiments, l'un et l'autre étant consommateurs de ressources,
les activités bancaires et financières (autre gros pan des services) n'existent pas sans industries à qui elles prêtent, sans construction (parfaitement matérielle) de logements ou de voitures pour prêter aux particuliers (les prêts immobiliers et auto sont à l'origine d'une fraction significative de l'activité bancaire), sans ordinateurs (la fabrication de l'informatique est une industrie parfaitement matérielle : métallurgie, chimie, métaux, électricité au charbon et au gaz, etc), sans services postaux (pleins de camions) ou de télécoms (qui sont matériels en diable : tranchées, câbles, équipement électroniques, maintenance, etc), et on pourrait continuer la liste un certain temps,
l'enseignement n'existe pas sans beaucoup de temps disponible pour apprendre, donc beaucoup d'esclaves mécaniques pour travailler à notre place pendant que nous étudions (regardez où ont lieu les études longues : bien plus dans les pays qui consomment beaucoup d'énergie que dans les pays très sobres !), et sans activités productives pour le payer (car l'enseignement est payé avec des impôts qui sont eux-mêmes prélevés sur les activités productives),
la garde d'enfants (un des premiers métiers en France en termes d'effectifs) n'existe que si... les parents sont incapables de garder leurs mouflets parce qu'ils travaillent en dehors de leur domicile, donc dans une activité productive dépendante de ressources naturelles (et puis pour garder des enfants il faut un local, qui est matériel, des transports, qui sont matériels, etc),
Bref la liste ci-dessus pourrait être continuée un certain temps (et même un temps certain), pour montrer que les services sont bien les "associés" de l'industrie et de l'agriculture productive, et non leurs successeurs dématérialisés. L'opinion courante qui voudrait que les sociétés industrielles soient en train de se dématérialiser parce que la part des services augmente est un mythe. L'examen des faits montre qu'il n'en est rien.
Mais revenons à nos moutons, c'est-à-dire au PIB évoqué au début de cette page. Car ce PIB, il correspond à quelque chose de bien précis dans notre approche "physique" de l'économie : il mesure la composante purement humaine de l'activité, qui est entourée par l'ellipse rouge dans le graphique ci-dessous.
Représentation de notre activité économique comme ci-dessus. Le PIB est par construction même la mesure de ce qui est contenu dans l'ellipse rouge.
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En effet, comme la nature ne se fait pas payer mais les hommes si, on va retrouver dans le prix d'un produit ou service uniquement la part humaine (celle qui a été payée) et non la part "naturelle" (en gros les consommations de stocks naturels) qui n'a été payée à personne. Vous vous rappelez vos vieux (ou pas si vieux !) cours d'économie ? La production est une fonction du capital humain et du travail humain : P = F(K,W). Ne cherchez pas les consommations de stocks naturels dans l'économie classique : elles n'y sont pas !
Et du reste, ceci expliquant cela (le fait qu'on ne paye que des hommes), le PIB est aussi égal à la rémunération totale des acteurs humains qui ont concourru à la production des biens et services "finaux". Par définition, le PIB est égal à l'empilement des salaires, des plus-values, des rentes et des rémunérations diverses des hommes et des "agents économiques", ce qui explique pourquoi on aime tant qu'il augmente. Mais là où nous commençons à prendre nos désirs pour des réalités, c'est quand nous pensons qu'un PIB en hausse signifie un enrichissement de la société.
Qu'est-ce qu'un enrichissement ? En général, c'est un accroissement de son patrimoine, et non de ses revenus: si je double mon salaire mais que mes charges triplent, j'augmente peut-être mon train de vie, mais mon patrimoine va diminuer. Mieux : si mes revenus augmentent, mais que mes charges augmentent systématiquement plus vite, il suffit d'attendre et je n'aurai plus de patrimoine, et je ferai faillite.
On voit donc que non seulement le patrimoine n'évolue pas nécessairement comme les revenus, mais surtout qu'il est le résultat d'un bilan : son évolution est la différence entre ce qui entre et ce qui sort. Or pour notre activité économique globale (le PIB), la convention a été de compter ce que nous créons mais pas ce que nous consommons. Le prix des "ressources naturelles" n'est rien de plus que la rémunération du travail et du capital humain nécessaires à leur extraction ou à leur mise à disposition. Dans cette affaire, on ne compte que des sommes en plus, et jamais rien en moins : le PIB est donc un chiffre d'affaires sans charges.
S'intéresser uniquement au PIB pour mesurer le bon état d'un pays (ou de l'humanité), c'est donc comme mesurer uniquement le chiffre d'affaires d'une entreprise (ou en fait, pour que le parallèle soit exact, à sa masse salariale), sans s'intéresser à son résultat (ou sans s'intéresser à son patrimoine, ce qui revient un peu au même). Si, malgré un chiffre d'affaires en croissance, notre entreprise est constamment déficitaire, elle finira par faire faillite, car son patrimoine finira par disparaître.
Il en va de même pour notre PIB : si ce dernier (qui est l'équivalent d'un chiffre d'affaires), malgré une hausse continue, engendre des charges futures - mais non comptabilisées - supérieures au produit de l'année considérée, nous ne sommes en croissance qu'en apparence. Or des charges, dans notre activité économique, il y en a bien :
les prélèvements de ressources non renouvelables, ou de ressources renouvelables au-delà du seuil de renouvellement, devraient donner lieu à une espèce de "dotation aux amortissements" (tous ceux qui sont un peu familiers de la comptabilité d'entreprise devraient comprendre !),
les dommages futurs liés à la pollution devraient donner lieu à une forme de provision pour risque.
Une "bonne" comptabilité nationale, dans notre affaire, devrait, comme pour une entreprise :
compter en positif les biens que nous avons créés,
dans le même temps, compter en négatif les ressource que nous avons consommées (par exemple la diminution des stocks d'hydrocarbures), ou les stocks que nous dégraderons plus tard à cause de notre activité présente (ce qui est le cas pour le changement climatique) (graphique ci-dessous).
Représentation schématique de la comptabilité qui serait appropriée pour savoir si nous nous enrichissons : ce que nous créons est compté en positif, ce que nous avons détruit en négatif, et c'est juste si la différence des deux est supérieure à zéro que l'on peut parler d'enrichissement !
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Cette représentation "physique" de notre activité permet aussi de comprendre pourquoi, par construction, le PIB ne permet pas de voir venir les ennuis très longtemps à l'avance. En effet, comme ce PIB mesure le flux qui va du stock naturel vers le stock "artificiel", plus il croît, plus vite le stock naturel diminue (sans que nous ne nous rendions compte de cette dernière donnée, puisque économiquement elle est inexistante). Lorsque le stock naturel sera devenu trop faible pour permettre au PIB de continuer à croître, nous serons alors beaucoup trop avancés dans la dégradation du système pour réagir à temps "sans casse". Ce n'est pas en une semaine que nous allons casser puis reconstruire les infrastructures, les métiers, les schémas de pensée, les outils économiques, les organisations, etc !
Et l'une des conséquences de cette "casse" sera bien évidemment un effondrement économique, c'est-à-dire une baisse rapide du flux qui va des stocks (trop entamés) vers les productions "humaines", et qui est le seul que nous mesurons actuellement. En prolongation tendancielle, il suffit d'attendre et le Club de Rome aura raison. Du reste, si nous comptons correctement, en déduisant "quelque chose" pour les consommations de ressources naturelles non renouvelées, sommes nous encore en croissance ?
Le produit intérieur brut de l'humanité s'est élevé en 2007 à environ 40 000 milliards d'euros. Pour permettre cette production de biens et services de toute nature nous avons :
consommé (donc détruit) environ 3,9 milliards de tonnes de pétrole, à peu près 2,4 milliards de tonnes équivalent pétrole de gaz, et 6,3 milliards de tonnes de charbon (source : BP Statistical Review),
émis dans l'atmosphère environ 50 milliards de tonnes équivalent CO2 de gaz à effet de serre, dont une partie va y rester des milliers d'années,
utilisé (donc détruit) un milliard de tonnes de minerai de fer, et de quelques milliers de tonnes à quelques centaines de millions de tonnes pour les autres minerais (du cuivre à l'indium, en passant par à peu près tous les éléments du tableau de Mendeleïev),
déforesté entre 10 et 15 millions d'hectares de forêts (sur une superficie mondiale qui fait à peu près 3,6 milliards d'hectares),
et encore artificialisé quelques dizaines de milliers de km2, supprimé des espèces vivantes, acidifié un peu l'océan, réduit certains stocks de poisson, diminué la banquise, rendu obèse un peu plus de monde, et la liste des "moins" vous aura endormi(e) avant qu'elle ne soit terminée.
Question : à partir de quelles valeurs pour tout cela est-ce que nous nous fourrons le doigt dans l'oeil jusqu'au plexus en pensant que nous nous enrichissons ? Car le véritable enrichissement n'est acquis que si la valeur marginale des biens que nous avons créés en 2007 (c'est-à-dire le PIB de l'année) est supérieure à la valeur marginale des stocks "naturels" que nous avons détruits pour y parvenir. Si ce n'est pas le cas, nous nous sommes apauvris et non enrichis, malgré un chiffre d'affaires (un PIB) en hausse. Et une fois que nous avons franchi le seuil de la "vente à perte", cela signifie que les stocks sont significativement entamés et que les quantités résiduelles "valent cher", et donc que la consommation - croissante - que nous en ferons l'année suivante vaudra encore plus cher, et donc que nous vendrons encore plus à perte en les utilisant.
Ce raisonnement peut également s'appliquer aussi à l'échelle locale, avec par exemple une conséquence qui amusera (enfin c'est une manière de dire...) peut-être le lecteur : si toute entreprise qui émet des gaz à effet de serre (c'est à dire en fait toute entreprise, parce que rares sont celles qui n'ont pas au moins un bout de bureau chauffé, ou qui n'utilisent jamais - ne serait-ce que pour le déplacement des salariés - un moyen de transport) devait obligatoirement inclure dans ses comptes une "provision pour remise en état future du climat", dont la limite supérieure est infinie, il est facile de voir qu'avec un niveau approprié - et pas plus stupide qu'autre chose - de valorisation du risque futur, plus aucune entreprise ne fait de bénéfice. Le résultat de n'importe quelle entreprise est donc, aujourd'hui, conventionnel : il ne tient que dans l'ensemble actuel de règles, lois et usages que nous avons, mais en prenant d'autres conventions, encore une fois pas plus idiotes qu'autre chose, les résultats du CAC 40 deviennent nuls ou négatifs en permanence, et le PIB "corrigé" baisse d'année en année.
La conclusion de cette affaire est d'une simplicité biblique : une valorisation de la diminution des stocks naturels à un niveau non absurde change le paradigme, et désormais plus nous croyons nous enrichir, plus nous nous apauvrissons. Et comme cela fait désormais quelques décennies que nous piochons dans les stocks naturels de manière importante (excessive ?), une convention pas plus idiote qu'une autre amènerait probablement à la conclusion que la décroissance a commencé dans les années 1970.