Qu'est que "la croissance" ? Nous utilisons cette expression très souvent, mais savons nous exactement ce que cela recouvre ? En fait, "la croissance" désigne de quelque chose de bien précis : l'augmentation, d'une année sur l'autre, d'une notion qui s'appelle le Produit Intérieur Brut. Cette dernière est définie, dans la comptabilité nationale, comme "le résultat final de l'activité de production des unités productrices résidentes". Il s'agit donc d'un agrégat représentant la valeur monétaire (le prix) de tout ce qui est produit sur le sol national et "disponible pour un emploi final", c'est à dire que les consommateurs peuvent acheter et consommer.
On utilise aussi quelques fois le Produit National Brut, qui représente le PIB, plus la valeur des services rendus par les administrations publiques, les organismes financiers et domestiques, et enfin le solde des échanges extérieurs de services.
Toutefois, s'intéresser uniquement au PIB pour mesurer le bon état d'un pays, c'est un peu comme mesurer uniquement le chiffre d'affaires d'une entreprise, sans s'intéresser à son résultat (ou sans s'intéresser à son patrimoine, ce qui revient un peu au même). Si, malgré un chiffre d'affaires important et en croissance, notre entreprise est constamment déficitaire, elle finira par faire faillite, car son patrimoine finira par disparaître, et ce n'est pas un chiffre d'affaires en hausse qui la sauvera.
Il en va de même pour notre PIB : si ce dernier (qui est l'équivalent d'un chiffre d'affaires), malgré une hausse continue, engendre des charges futures - mais non comptabilisées - supérieures au produit de l'année considérée, nous ne sommes en croissance qu'en apparence. Pouvons nous tenter de relier ce propos au changement climatique ?
Le produit intérieur brut de la France s'est élevé en 2001 à 1400 milliards d'euros (source : INSEE). Pour permettre cette production de biens et services de toute nature nous avons émis dans l'atmosphère environ 150 millions de tonnes équivalent carbone de gaz à effet de serre.
Pour le moment, les dégâts futurs que nous causons à l'environnement à cause de ces émissions sont comptés pour zéro dans le PIB, et en particulier aucune restriction à "l'emploi final" n'existe du fait de ces émissions, ce qui n'est pas sans importance. Imaginons que nous votions une loi interdisant d'émettre des gaz à effet de serre, par exemple, et hop, une très large partie de notre PIB disparaîtrait tout d'un coup !
Cela étant, à supposer que nous voulions déduire "quelque chose" pour les émissions de gaz à effet de serre, il est vrai qu'une estimation à partir du coût des dommages futurs serait impossible : un tel coût est potentiellement infini. Par contre, nous pouvons nous poser la question suivante : à partir de quel prix de la tonne équivalent carbone est-ce que notre pays est "en perte", c'est à dire que la charge représentée par la valorisation des émissions est supérieure au "chiffres d'affaires" représenté par le PIB ?
Il sera aisé au lecteur de constater que cette valeur est de un peu plus de 9.000 euros la tonne équivalent carbone (soit la division de 1400 milliards d'euros de PIB par 150 millions de tonnes équivalent carbone). 9.000 euros la tonne de carbone correspond à peu près à une multiplication par 7 du prix de l'essence à la pompe, ou encore amène l'essence (non renouvelable) au prix du bon vin (renouvelable), à 7 euros le litre.
Certes, une valeur monétaire des émissions de gaz à effet de serre à ce niveau serait élevée compte tenu des nombres que nous avons l'habitude de manier, mais si nous considérons maintenant l'ampleur des conséquences possibles du changement climatique, et le fait que l'énergie fossile est disponible en quantité finie, qui peut affirmer qu'un tel montant est nécessairement absurde ?
Ce raisonnement peut également s'appliquer aussi à l'échelle locale, avec une conséquence qui surprendra peut-être le lecteur : si toute entreprise qui émet des gaz à effet de serre (c'est à dire en fait toute entreprise, parce que rares sont celles qui n'ont pas au moins un bout de bureau chauffé, ou qui n'utilisent jamais - ne serait-ce que pour le déplacement des salariés - un moyen de transport) devait obligatoirement inclure dans ses comptes une "provision pour remise en état future du climat", dont la limite supérieure est infinie, il est facile de voir qu'avec un niveau approprié - et pas plus stupide qu'autre chose - plus aucune entreprise ne fait de bénéfice. Le résultat de n'importe quelle entreprise est donc, aujourd'hui, conventionnel : il ne tient que dans l'ensemble actuel de règles, lois et usages que nous avons, mais en prenant d'autres conventions, encore une fois pas plus idiotes qu'autre chose, les résultats du CAC 40 deviennent nuls ou négatifs en permanence.
En outre, le raisonnement ci-dessus se contente de comptabiliser les dommages futurs dus aux émissions de gaz à effet de serre. Si nous souhaitons aussi traduire de manière comptable la disparition des autres ressources non renouvelables dont nous usons aujourd'hui pour faire "tourner l'économie" (minerais de toute nature, aptitude de certains milieux à épurer nos déchets qui est limitée, nappes aquifères fossiles qui seront épuisées à une échéance inconnue mais certaine en prolongation tendancielle, érosion des sols, déforestation, diminution de la biodiversité, etc), et si nous décidons d'affecter un "petit quelque chose" à chacune de ces baisses de l'actif naturel, alors nous "plombons" les comptes d'à peu près n'importe quelle activité humaine, même en retenant une valeur bien inférieure pour les seules émissons de gaz à effet de serre.
Sachant que le résultat d'une entreprise vient accroître ou diminuer, selon qu'il s'agit d'un bénéfice ou d'une perte, son capital initial, dire que nous transformons tout ce que nous croyons être des machines à bénéfices en machines à pertes, c'est dire que nous diminuons le capital global détenu par l'homme - qui inclut aussi bien les actifs naturels que les actifs "artificiels" - alors que nous croyons l'accroître.
Dit encore autrement, dans notre monde actuel, une valorisation des émissions - qui ne sont rien d'autre qu'une forme particulière de rejet de déchets dans l'environnement - et des prélèvements de ressources non renouvelables à un niveau non absurde change le paradigme : plus nous croyons nous enrichir, plus nous nous apauvrissons.