La lune

Manicore

Documentation > Publications > Articles > le pétrole, libérateur des esclaves ?, octobre 2011

Une préface pour "Des Esclaves Energétiques"

octobre 2011

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

***

NB : ce texte constitue la préface d'un livre sur les liens entre l'esclavagisme et l'utilisation des énergies fossiles, "Des Esclaves Energétiques", de Jean-François Mouhot, publié chez Champ Vallon, 2011.

***

Est-il anormal d’être esclavagiste ? Sans aucun doute, répondra le citoyen d’une démocratie, qui ne pourra que considérer comme un progrès l’abolition formelle, en ce début de 21è siècle, de cette forme bien particulière de relation entre les hommes dans la majeure partie des pays du monde.

Pourtant, à bien y regarder, cet état a été bien plus une exception qu’une règle dans l’histoire des hommes, même au sein des démocraties citées en exemple dans les manuels d’histoire : Rome et Athènes avaient des citoyens… et des esclaves en même temps ! [Note de clarification non incluse dans la préface : ce qui a été une exception est bien de considérer l'esclavagisme comme anormal, non l'esclavagisme lui-même]. L’esclavagisme était souvent ce que pouvaient espérer de mieux les prisonniers de guerre lors des conflits entre peuples ou tribus aux temps anciens (l’autre alternative était la mise à mort de manière plus ou moins rapide et sympathique), voire même les bannis d’une nation, puisque les travaux forcés ou obligatoires des prisonniers, civils ou de guerre, ne sont rien d’autre qu’une forme particulière d’esclavagisme.

Le règne animal lui-même n’est pas exempt de ce genre de relation : nombre d’animaux fournissent « gratuitement » du travail ou des services à d’autres, sans qu’ils aient trop le choix. Tous nos animaux domestiques sont formellement nos esclaves, et même les pucerons sont les esclaves des fourmis !

Alors pourquoi est-il devenu « normal » que les hommes ne connaissent plus cet état de manière ordinaire ? Pour provocante qu’elle puisse paraître, cette question n’en est pas moins essentielle. Est-ce la nature humaine, qui aurait profondément changé ? Ou faut-il aller chercher ailleurs que dans la modification de notre génome - qui semble bien être à peu près le même aujourd’hui qu’il y a 2 siècles - la raison profonde de cette évolution ?

Si la raison est ailleurs, il sera alors raisonnable de la trouver dans un facteur qui a commencé à se manifester au courant du 19è siècle, et dont la montée en puissance a conduit à l’interdiction progressive de l’esclavage dans un nombre croissant de pays. Ce facteur devra aussi avoir pour caractéristique de fournir un service de même nature que le travail des esclaves. Et, avec ce cahier des charges, une suggestion vient alors à l’esprit : ce qui a remplacé les esclaves humains, ce sont les esclaves mécaniques, c’est-à-dire… les machines ! Comme les forçats des temps anciens, les machines cassent des cailloux, cultivent, cousent, poussent ou tirent, pompent, assemblent, et désormais informent… et ce pour un prix considérablement inférieur à celui du travail humain, même si le labeur lui-même n’est pas rémunéré.

Car, pour ne pas perdre un esclave, il faut a minima le nourrir et le loger, même mal, et le prix de ce maintien en vie s’avèrera de moins en moins compétitif avec le prix de la machine, ce qui a probablement joué un rôle majeur dans l’évolution que nous avons vécue. Le pétrole et le charbon auraient donc été la cause profonde à l’origine des envies abolitionnistes ? Voici une théorie qui peut sembler audacieuse, mais que Jean-François Mouhot a décidé d’explorer sous toutes ses facettes, et qui a conduit au présent livre.

En relevant les parallèles entre la possession d’esclaves et la possession de machines, et ce qui fait passer de l’un à l’autre, Jean-François Mouhot s’inscrit dans la droite ligne de Freakonomics. Surtout, ne pas s’arrêter à l’écume des choses ou aux causes trop évidentes, au surplus quand un examen comparé un peu attentif montre que, en d’autres occasions, la même cause a eu des effets bien plus mineurs.

Car conclure que l’esclavagisme a disparu parce que les hommes sont devenus foncièrement bons ne constitue, à l’évidence, pas une théorie vérifiée par les faits : après la fin de l’esclavagisme aux Etats-Unis et en Grande Bretagne au 19è siècle, c’est au 20è que la Russie soviétique, la Corée du Nord, la Chine, ou encore l’Allemagne Nazie en ont offert de multiples contre-exemples. Par contre, l’explication économique de la disparition de l’esclavagisme quand la machine devient accessible pour tous colle assez bien avec ce qui a été observé partout.

On lira donc avec grand intérêt cet essai qui, à n’en point douter, apporte un éclairage inédit sur l’apport des combustibles fossiles aux sociétés humaines… et qui porte en germe un défi supplémentaire quand il va falloir s’en passer progressivement.

Retour à la liste des articles
Retour vers le haut de la page