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En voulant l'abandon du nucléaire, l'Allemagne se trompe d'époque

juillet 2000

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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NB : Il s'agit d'un article qui a été publié dans le journal Les Echos du 7 juillet 2000. Toutefois j'ai reproduit ici non pas le texte qui a été publié mais....le texte que j'avais envoyé au journal. Ce dernier, conformément à une tradition de la presse écrite, a en effet procédé de lui-même à quelques aménagements (mineurs, heureusement ! j'ai connu pire...) sans me consulter. Cette remarque s'applique notamment au titre de l'article.

J'ai également inclus quelques notes, non publiées, qui résultent des réactions à ce papier des gens à qui je l'ai soumis avant publication pour avoir un avis.

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Alors que l'on ne manque pas de combats légitimes pour éviter que l'espèce humaine ne voie ses conditions de survie menacées au cours du siècle prochain, pourquoi donc, envers et contre tous les faits observables, le nucléaire civil est-il encore si souvent pris pour cible par qui veut démontrer son souci de préservation de l'homme et de son environnement ? Doit-on nécessairement être anti-nucléaire quand on est écologiste ?

Le nucléaire civil, dans toute son histoire, a moins tué qu'une seule semaine de circulation routière en Europe. Pourquoi le pétrole et le charbon, qui ont tué des gens par dizaines de milliers (1), sans inclure les conflits dont ils sont à l'origine et dont les morts se comptent par millions (2), ne partagent-ils pas cet opprobre ?

Sait-on que les centrales à charbon rejettent plus de radioactivité dans la nature que les centrales nucléaires ? Que l'irradiation provoquée en France par le fameux nuage de Tchernobyl n'a représenté qu'une toute petite fraction de ce que nous subissons volontairement chaque année du fait des examens médicaux ? Que les déchets nucléaires sont moins polluants que certains métaux lourds ou composés organiques à durée de vie quasiment éternelle que nous ne nous soucions pas de confiner aussi bien ? Que les cochons et les artichauts, qui pourtant ne font peur à personne, ont rendu les nappes phréatiques et les rivières bretonnes impropres à la consommation pour plusieurs décennies au moins, "stérilisant" d'une certaine manière un territoire bien supérieur à celui concerné par l'accident de Tchernobyl ?

Est-ce que cela a un sens de vouloir le risque zéro pour le nucléaire alors que nous courrons constamment des risques bien plus grands, et que nous ne souhaitons pas du tout éviter ? Envisage-t-on seulement d'interdire le pastis ou le whisky, qui font bien plus de morts que les centrales nucléaires ?

L'Allemagne a cependant indiqué vouloir s'en passer. Comme il est peu probable que les Allemands souhaitent corrélativement diminuer fortement leurs consommations énergétiques, ce qui serait pourtant une bonne manière préserver l'homme et son environnement (remarque applicable à tous les pays riches), se pose la question - étonnamment absente du débat - du remplacement de 30% de leur production électrique.

Vont-ils faire appel aux renouvelables ? Le lecteur jugera : pour faire l'électricité française uniquement avec de la biomasse il faudrait affecter....100% du territoire français à cet usage ; avec seulement du vent, il faudrait couvrir d'éoliennes deux fois notre surface - déjà considérable - de routes et parkings (rien que pour remplacer une centrale il faudrait mettre une éolienne tous les 100 m de côte de Dunkerque à Royan), avec juste des barrages, il faudrait quasiment inonder toutes les vallées des Alpes !

L'énergie solaire pourrait probablement représenter un jour un apport très significatif sans être source de trop gros désagréments : couvrir 50% des toits existants de panneaux photovoltaïques produirait l'équivalent de notre consommation électrique. Mais il reste à résoudre des problèmes ardus (dont le stockage : le maximum de la production est en été et celui de la consommation en hiver), et une diffusion massive du solaire individuel ne se fera pas en quelques années. En outre la consommation d'électricité augmente sans cesse, et la libéralisation de l'électricité en Europe ne va pas encourager un inversement de tendance (on s'en mordra peut-être les doigts dans quelques décennies).

Remplacer en 20 ans 30% d'une quantité en augmentation constante par des renouvelables est donc totalement irréaliste sans remise en cause bien plus profonde du contenu de la croissance économique. Toutes choses égales par ailleurs les énergies renouvelables permettront au mieux de pallier l'augmentation de la consommation électrique allemande.

Si les Allemands passent vraiment à l'acte, le plus probable, parce que le plus commode, est qu'ils vont remplacer le nucléaire par des énergies fossiles (gaz compris). De ce fait ils vont augmenter leurs émissions de gaz à effet de serre (CO2), bien que les scientifiques disent que la prudence - donc la raison - serait d'arriver à diviser nos émissions actuelles par un facteur 2 à 3 sans perdre trop de temps

Les conséquences de l'effet de serre - qui ne consistent hélas pas à avoir un peu plus chaud toute l'année - ne sont pas anodines : dépérissement de la végétation, mise en péril de la chaîne alimentaire marine, augmentation du nombre et de l'intensité des tempêtes, inondations et sécheresses, modification des courants marins, recrudescence de certaines épidémies ; les pays occidentaux ne sont garantis contre aucun de ces risques.

Ce phénomène est en outre caractérisé par une inertie considérable : nous commençons seulement à subir les conséquences des émissions effectuées depuis le début de l'ère industrielle, et ce que nous émettons actuellement conditionnera fortement l'environnement de nos petits-enfants (un dossier de synthèse sur l'effet de serre a été récemment publié par la revue des anciens élèves de l'X).

Enfin l'histoire nous apprend que d'accroître la dépendance d'une économie envers une ressource non renouvelable provenant de l'étranger (cas du pétrole et du gaz pour l'Allemagne) c'est accroître le risque de guerre. Le charbon en a fourni d'amples preuves.

Les consommations d'énergies fossiles augmentant sans cesse, les ressources étant nécessairement limitées, il viendra un jour, si nous n'infléchissons pas notre trajectoire (dans quelques dizaines d'années seulement selon certains scénarios, c'est-à-dire demain) (3) où il n'y aura plus grand-chose sous nos pieds. Comment les puissances du moment vont-elles alors se partager la pénurie ? Se poser la question, c'est presque y répondre...

L'ensemble de ces divers risques serait préférable à La Hague, ou même à Tchernobyl ? On pouvait le penser il y a vingt ans, mais plus au regard de ce que l'on sait maintenant. Même si le nucléaire ne constitue pas à lui tout seul une réponse suffisante au double problème de l'effet de serre et de la fin programmée des combustibles fossiles, il en est une composante irremplaçable à court terme, et la sagesse commanderait plutôt d'y recourir de manière accrue que de s'en séparer aujourd'hui.

Si priorité il y a, elle serait plutôt de remplacer toutes nos énergies fossiles par des renouvelables (probablement essentiellement du solaire compte tenu des inconvénients des autres formes de production) et.... des économies d'énergie.

Mais abandonner le nucléaire aujourd'hui, c'est se priver d'une marge de manoeuvre conséquente pour préserver l'avenir, c'est rechercher abusivement le risque zéro dans un domaine déjà très sécurisé en augmentant ainsi d'autres risques bien plus redoutables, c'est un marché de dupes passé au détriment de nos enfants et petits-enfants. On peut reconnaître que les gestionnaires du nucléaire n'ont pas toujours brillé par leur transparence ni leur sens de la communication. Faut-il pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain ?

Conserver, dans un monde en paix, et sans détruire la planète, une relative abondance énergétique pendant le siècle qui commence est très loin d'être joué d'avance. C'est, à bien y regarder, le seul enjeu vital qui reste aux occidentaux, et d'une certaine manière au reste du monde. Pour s'en persuader, imaginez quelques minutes un monde où il n'y aurait plus ni pétrole ni électricité...

Notre niveau de consommation énergétique et la manière de produire cette énergie sont des sujets trop importants pour être gérés uniquement dans le cadre de quelques tractations électorales à courte vue. S'il est un sujet justifiant un référendum, encore plus que notre monnaie ou le quinquennat, car engageant irrémédiablement le très long terme, c'est bien le niveau de notre consommation énergétique et la manière d'y subvenir : en l'espèce, il ne serait pas ridicule de mettre en chantier un référendum européen.

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Notes

1 - 5.000 à 10.000 morts par an rien qu'en Chine, selon les sources.

2 - Faire de manière rigoureuse un calcul sur le nombre de morts que l'on peut rattacher à des luttes pour la possession de mines de charbon ou de réservoirs de pétrole est un exercice tout à fait impossible. Par contre, il est à peu près clair que si l'on examine les conflits du siècle écoulé (ou un peu plus loin) on trouvera souvent une explication possible dans la volonté de sécuriser un approvisionnemment énergétique. Par exemple, les multiples incursions guerrières continentales du Japon (qui n'a pas de pétrole et quasiment pas de charbon) n'étaient probablement pas exemptes de pensées en la matière, de même que la guerre Iran-Irak, ou, plus près de chez nous, la lutte pour la possession de la Lorraine au début du siècle. Même la dernière guerre mondiale a probablement eu pour toile de fond, au moins localement, des volontés d'approvisionnement énergétique. Maintenant, combien de morts peut-on attribuer, en "comptabilité analytique", à ce seul motif ? Bien malin qui pourrait le dire, mais vu le nombre total de morts que les conflits en question ont engendré, le chiffre de quelques millions ne paraît pas totalement déraisonnable.

3 - Cette assertion est surtout vraie pour le pétrole. Les réserves de gaz et de charbon offrent un horizon de visibilité plus important.

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