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Entretien paru dans "La Voix du Nord" le 11 septembre 2003

 

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Depuis des années, Jean-Marc Jancovici s'astreint, dans ses ouvrages et sur son site Internet (lire « Pour en savoir plus »), à vulgariser des données scientifiques qui ont de quoi faire réfléchir à l'avenir de la planète. Cet ingénieur-conseil intervient aussi auprès d'entreprises et de l'Etat sur les questions d'énergie et d'effet de serre.

Propos recueillis par Y. S.

La canicule d'août annonce-t-elle des changements importants de climat ?

Trois points sont finalement à retenir :

1. Cette canicule donne un avant-goût d'épisodes qui se répéteront à l'avenir, très probablement de manière de plus en plus marquée.

2. Quoi que nous fassions aujourd'hui, le climat se modifiera au XXIe siècle, mais nous avons encore le choix entre une modification massive et une modification plus facilement gérable.

3. La modification du climat est fondamentalement irréversible.

On peut donc encore ralentir le mouvement ?

Nous avons encore le choix entre abîmer le pare-choc ou nous tuer en entrant dans le mur. Mais de toute façon, nous "entrerons dans un mur". Ce qui veut dire qu'il faut dès maintenant réfléchir à des mesures d'adaptation. Il ne faut pas construire aujourd'hui une maison qui va durer cinquante ans comme si le climat devait rester le même.

Peut-on savoir ce qui va arriver ? Les météorologues donnent une fourchette de 1 à 5 °C d'élévation de la température dans le siècle...

Cette fourchette large reflète deux choses : le système climatique n'est pas totalement prévisible ; et une partie de l'élévation de température dépend de ce que nous ferons au XXIe siècle. Nous ne savons pas quelle quantité de gaz à effet de serre nous allons émettre pendant les prochaines décennies. Or, une fois émis, ces gaz restent des siècles dans l'atmosphère. C'est pour cette raison que le processus est irréversible.

Les êtres humains sont-ils les principaux responsables de ces changements de climat ?

Pour le XXe siècle, nous portons une part de la responsabilité, mais l'on débat toujours pour savoir laquelle exactement. Au XXIe siècle, nous savons que nous serons la première cause de variation du climat. De très loin.

Est-ce la rapidité du changement qui va nous amener dans le mur ?

On se dit qu'à 3 ou 4 °C de différence, on n'en mourra pas. En fait, une variation de la moyenne masque des variations locales beaucoup plus importantes. L'ère glaciaire, avec les mammouths en France et 3 km de glace d'épaisseur sur l'Allemagne, c'était, en moyenne planétaire, 4 à 5 °C de moins qu'aujourd'hui.

Donc 4 à 5 °C de plus, c'est un changement d'ère climatique. Ce type de changement s'effectuait en quelques millénaires. Nous, on s'apprête peut-être à faire la même chose en un siècle. Ce qui va se traduire par une modification radicale de notre environnement.

De la faune, de la flore ?

De tout. Cet été vous en donne un avant-goût. On se rend compte qu'il y a des tas de choses auxquels on n'avait pas pensé : les rails se dilatent trop alors les trains n'avancent plus, il n'y a plus assez d'eau dans les rivières alors les centrales ne peuvent plus être refroidies, les espèces qu'on cultive ne poussent plus, des parasites prospèrent, des maladies apparaissent...

Il y a donc des raisons de s'affoler...

Absolument. Encore une fois, il ne faut pas attendre que les ennuis soient là pour agir, sinon ce sera trop tard. Les gens n'ont pas conscience que les ressources non renouvelables, qui constituent la plus grosse part de notre consommation aujourd'hui, se raréfieront au cours du siècle, ce qui réduira d'autant notre capacité à réagir. Le choix n'est donc pas entre se priver maintenant et se goberger pour toujours mais entre gérer de nous-mêmes et attendre que ça se passe tout seul, dans de moins bonnes conditions.

Finalement, vous êtes optimiste sur notre capacité à changer ?

Si vous lisez Tocqueville, vous êtes pessimiste, parce qu'il explique que les sociétés démocratiques sont myopes, ce qui veut dire que le peuple ne se soucie pas du long terme. Le côté optimiste, c'est qu'il y a eu des périodes dans l'histoire au cours desquelles les gens ont été prêts à des efforts très importants, parce qu'ils estimaient que ça en valait la peine. En fait, la seule chose qui ait un sens, c'est de faire comme si on pouvait encore infléchir les choses.

 

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