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Entretien paru dans L'Usine Nouvelle le 26 janvier 2009

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Ana Lutzky

Trois questions à Jean-Marc Jancovici, co-auteur du "Plein s'il vous plait" et du « Changement climatique expliqué à ma fille ».

L'industrie vous semble un secteur particulièrement enclin à intégrer les enjeux de la contrainte carbone ?

J-M.J : Dans mon entreprise, je suis un comptable du carbone. Mes clients sont globalement dans plus dans des activités industrielles que dans les services (même si l'INSEE en a décidé autrement, car nombre d'activités dites « de services » sont en fait très intensives en carbone, comme par exemple les transports). Si je regarde qui me demande des conférences, les industriels sont très nettement majoritaires. Cela ne veut pas nécessairement dire qu'ils font preuve des réalisations les plus spectaculaires. Mais ils montrent une appétence certaine pour savoir et comprendre. Un élément qui aide, probablement, est qu'il s'agit d'un public de techniciens et d'ingénieurs : ils ont une claire notion de ce qu'est un stock physique, les fondamentaux de l'épuisement des ressources d'hydrocarbures ou du réchauffement climatique leur sont beaucoup plus faciles à percevoir.

La crise russe du gaz : quels enjeux ?

J-M.J : Le gaz est une ressource épuisable. Comme pour toute les ressources épuisables que sont le pétrole, le charbon, le minerais de cuivre ou le diamant, le gaz fera l'objet d'un pic de production (on parle de peak oil pour le pétrole) avant de décliner. Toute production issue d'un stock non renouvelable ne peut rien faire d'autre que commencer à zéro, passer par un maximum et décliner ensuite (avec des maximums secondaires, bien sûr). Ce déclin commencera avant la fin de la durée de vie des centrales à gaz, avant la fin de la durée de vie des gazoducs, et même des chaudières que certains installent actuellement dans leurs foyers. Les milieux pétroliers parlent de 2020 à 2025 pour le maximum de la production mondiale de gaz.

A la différence du pétrole, qui est encore présent en quantité significative dans la roche-réservoir au moment où un gisement voit sa production entamer sa baisse, un puits gazier a une production qui chute de façon beaucoup plus abrupte une fois le déclin entamé. En effet, ce qui permet au gaz de sortir est la pression du réservoir. Quand la pression commence à diminuer dans la roche poreuse, on a généralement extrait bien plus de 50% du gaz extractible et la production baisse très vite.

Le gaz est un véritable enjeu en Europe : 15% de la production électrique européenne provient des centrales à gaz. Si on se fâche sérieusement avec Poutine, et que ses livraisons de gaz cessent plus de 3 mois, nous risquons le black out ! Le charbon, présent surtout en Allemagne et en Pologne, pose moins de problèmes de sécurité d'approvisionnement, mais beaucoup plus de problèmes de CO2. Peu de médias rappellent qu'avec une augmentation des besoins énergétiques en gaz de 3% par an, on ne tient tout simplement pas.

Créer une bourse du carbone ne risque-t-il pas d'inviter à la spéculation, dont on a constaté les effets désastreux ?

J-M.J : L'ennemi est la volatilité dans cette histoire. Si le système contribue à créer une grande volatilité sur le signal prix, cela n'est pas satisfaisant, alors que le marché du carbone s'attache à un enjeu de long terme.

Pour éviter cela, on peut imaginer de fixer un prix plancher aux quotas, par exemple par un système d'enchères, et un prix plafond, par exemple en décidant de taxer à un niveau connu d'avance tout ce qui dépasse les quotas alloués. Il s'agirait de dire qu'au-delà du quota accordé (quota qui resterait échangeable), un industriel paierait par exemple 100 euros la tonne de CO2 supplémentaire émise. Mécaniquement, le prix de la tonne de CO2 sur le marché se situerait alors nécessairement en dessous.

Autre chose que l'on peut faire : supprimer la cotation en continu. Cela revient à ne permettre les échanges que sur de courtes périodes de temps, au moment où les acteurs ont vraiment besoin de se procurer des quotas, en rendant la vie plus difficile aux spéculateurs.

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