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Entretien paru dans "Terre Sauvage" en février 2004

 

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Fabrice Nicolino.

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Jean-Marc Jancovici, polytechnicien et spécialiste reconnu du dérèglement climatique, explique pour Terre sauvage les vrais enjeux du problème. Ce qui menace notre planète, ce n'est pas seulement la canicule ou la sécheresse, mais bien un changement d'ère climatique plus brutal qu'aucun autre dans le passé. Le propos est grave, mais passionnant, et débouche sur de vraies pistes pour l'avenir. Une certitude : nous devons tous nous mobiliser.

 

Terre sauvage : Le dérèglement climatique, longtemps contesté, devient un sujet de conversation quotidien. Il y a eu la canicule l'été dernier, la construction d'îlots artificiels aux Maldives pour lutter contre la montée de l'océan ou encore, dans l'Arctique, la rupture de la plus grosse plate-forme glaciaire, vieille pourtant de plus de 3 000 ans. La situation est-elle grave ?

Jean-Marc Jancovici : Aujourd'hui, pas encore. Il y a quelques siècles, certaines canicules ont fait près d'un million de morts en France ! Ce qui est ennuyeux pour l'avenir, c'est que nous n'avons encore rien vu

 

Vous voulez dire que le coup est parti, quoi qu'on fasse ?

La durée de vie des gaz à effet de serre dans l'air se mesurant en siècles, nous ne pouvons déjà plus empêcher le climat de se réchauffer à l'avenir sous l'effet des émissions passées. Mais nous gardons le choix entre un futur « peut-être pas très grave» et un «très certainement catastrophique». L'atmosphère réagit comme les poumons d'un fumeur : diminuer la tabagie procure toujours un bénéfice, mais jamais au point de remettre les pendules à zéro. Baisser les émissions sera toujours une bonne afliire, quel que soit le moment, mais nous n'échapperons pas à l'héritage de tout ce qui aura été émis.

 

Le Giec, organisme scientifique international, estime que la température moyenne de la Terre pourrait augmenter de 1,4 °c à 5,8 °C d'ici la fin du siècle, selon différents scénarios.

Hélas, cela pourrait être encore pire, car il existe bien des inconnues. Ainsi, si l'on change les conditions climatiques, on change aussi la répartition de la végétation sur la Terre, ce qui modifiera nécessairement, par exemple, l'aptitude de la végétation à épurer l'atmopshère de son gaz carbonique. C'est ce qu'on appelle une boucle, une rétroaction. Et pour le moment, cette boucle n'est pas prise en compte dans les modèles. Les rares personnes qui ont essayé d'intégrer cette rétroaction constatent que cela conduit à une déstabilisation plus rapide du système climatique. Et une autre boucle est oubliée : l'ozone, dont la concentration à la surface du globe a augmenté partout, jusqu'aux îles Kerguelen. Ce gaz est un inhibiteur de croissance pour les plantes, mais les modèles actuels considèrent pourtant que la végétation va continuer à croître comme en ce moment. Il est tout à fait possible qu'on se trompe et que la température moyenne, sur deux siècles, augmente finalement de 10 °C !

 

Autre « surprise climatique » possible : l'arrêt ou l'affaiblissement du Gulf stream. Sans lui, les hivers à Paris seraient terribles !

Les scientifiques ont récemment découvert que la circulation océanique dans l'Atlantique Nord était capable de s'arrêter en quelques décennies, débouchant sur des variations climatiques très brusques pour les continents qui bordent cet océan. Un tel arrêt pourrait fort bien se reproduire d'ici un siècle, même si personne ne sait avec précision où se trouve le seuil de déclenchement.

 

Mais en ce cas, ne peut-on pas espérer que d'autres phénomènes, encore ignorés, jouent un rôle d'amortisseur de la crise climatique ?

Sur le long terme, il y a toujours eu corrélation entre la concentration de gaz carbonique dans l'atmosphère et la température moyenne. Aucun scientifique ne parie sur l'existence d'un amortisseur qui ne se serait jamais manifesté dans le passé.

 

Cette notion, décisive, de température moyenne est difficile à faire passer. Bien des gens pensent qu'un degré ou deux en plus, ce n'est peut-être pas si mal. Est-ce le cas ?

Sûrement pas ! Il y a vingt mille ans, au dernier maximum glaciaire, la température moyenne de la planète était de 10 °C environ, alors qu'aujourd'hui, nous sommes à 15 °C. Et pourtant, nous avions trois kilomètres d'épaisseur de glace sur la Scandinavie, un océan plus bas de 120 mètres et la steppe arctique en France. Cinq degrés de plus, c'est donc tout simplement un changement d'ère climatique qui nous amènerait à des températures inconnues depuis l'apparition de l'homme. Avec 10 °C en plus, il est même possible que nous atteignions des températures inconnues depuis que la vie existe sur Terre !

 

C'est d'autant plus incroyable que l'évolution des climats, dans le passé, se faisait souvent sur des milliers d'années ou plus. Or il est possible qu'en un siècle seulement, pour reprendre votre expression, nous changions d'ère climatique. Ne serait-ce pas un cataclysme ?

Avec cinq degrés de plus en un siècle, on peut se demander si tous les hommes vivant sur Terre survivraient sans gros problème. Même si les besoins vitaux étaient toujours satisfaits pour une large fraction de la population mondiale, ce qui n'est pas certain, en déstabilisant la biosphère, on déstabilise du même coup les sociétés humaines, et l'on sait parfaitement que les époques de troubles, de récession, de chômage, sont favorables à l'établissement de régimes totalitaires. C'est un risque important de ce dossier climatique, même s'il est impossible à quantifier.

 

Comment la démocratie peut-elle faire face à ce défi ? La crise climatique, par ses dimensions inédites, ne révèle-t-elle pas une contradiction entre le temps de la politique et celui de l'écologie ?

Tocqueville expliquait déjà, il y a plus de cent cinquante ans, que les démocraties sont myopes et qu'elles ne sont pas des systèmes bien adaptés aux défis sur le long terme.

 

Mais il n'avait pas en tête l'écologie !

Non, mais il explique à la perfection comment la démocratie amène l'individualisme et la consommation de masse. Les démocraties savent réagir à des menaces ponctuelles, comme la guerre, en restant des démocraties. Mais existe-t-il des démocraties capables de conjurer un péril insidieux mais irréversible, où le lundi ressemble furieusement au dimanche ? La question est ouverte.

 

Tout cela est assez écrasant, mais vous restez convaincu qu'il y a des solutions. Que peut-on faire ?

Nous avons trois marges de manoeuvre pour réduire les émissions de gaz à effet de serre : diminuer la consommation pour une même quantité de biens ou de services - les économies d'énergie -, consommer moins de produits ou de services, ou recourir à des sources d'énergie «sans carbone», c'est-à-dire le nucléaire, les énergies renouvelables ou le stockage souterrain du gaz carbonique (qui n'existe pas pour le moment). Une solution au problème ne peut faire l'économie d'aucune des marges de manoeuvre.
Mais la première chose nécessaire pour faire face, c'est la cohérence. Notre projet de société doit comporter une volonté explicite de prendre le problème à bras-le-corps et tout adapter (transports, logements, activité industrielle, fiscalité, gestion du temps libre, actes individuels, etc.) en conséquence, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui. Cela nécessiterait certes du courage politique, mais aussi de gros efforts des consommateurs que nous sommes tous.

 

Faut-il lancer un plan géant en faveur des énergies renouvelables ?

Certainement, mais il faudrait arrêter de se focaliser sur l'éolien, qui ne représente qu'une toute petite marge de manoeuvre. Même avec 10 000 ou 15 000 machines, nous en tirerions 1% de notre consommation d'énergie actuelle tout au plus.

 

Le solaire, pour sa part, ouvre des possibilités plus intéressantes.

Le solaire offre un potentiel bien plus important, surtout pour faire de la chaleur, c'est vrai. Et il faut compter avec les autres énergies renouvelables intéressantes que sont le bois, l'hydraulique et la géothermie. Mais la mauvaise nouvelle, c'est qu'il n'y a pas de solution miraculeuse qu'il suffirait d'appliquer pour régler le problème tout en consommant comme aujourd'hui. Le drame, pour dire les choses directement, c'est que même le mode de vie d'une caissière de supermarché ou d'un ouvrier d'usine n'est pas durable aujourd'hui. Seul un effort soutenu, faisant appel à toutes les marges de manoeuvre, y compris le nucléaire, permettra de se « tirer d'affaire » volontairement.

 

Le nucléaire, dites-vous ? Beaucoup considèrent cette filière comme horriblement danaereuse, notamment à cause des déchets ou d'accidents toujours possibles.

Le monde merveilleux n'existe pas. Le nucléaire semble plus un morceau de la solution qu'un problème majeur en soi. En France, malgré une électricité essentiellement d'origine nucléaire, donc produite sans émissions de gaz carbonique, il faudrait encore diviser notre consommation de gaz, de charbon et de pétrole par quatre pour ne plus contribuer à la déstabilisation du climat.
Sur le plan mondial, le nucléaire pourrait fournir une aide précieuse à laquelle je ne pense pas que l'on puisse renoncer. Par exemple, si l'on fermait les centrales au charbon américaines - qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre - en les remplaçant par des centrales nucléaires, qui n'en émettent pratiquement pas, on économiserait la totalité des émissions d'un pays comme la Russie ! Une telle mesure n'augmenterait probablement pas beaucoup les risques dans un pays où il existe déjà un arsenal nucléaire militaire colossal.

 

De combien faudrait-il baisser les émissions pour que cela soit efficace ? Le protocole de Kyoto n'a toujours pas été ratifié six ans après sa signature !

Kyoto, c'est une ambition à la fois folle et insuffisante. Folle, car le protocole vise tout de même, rappelons-le, à inverser volontairement la tendance historique de la hausse des émissions. Jusqu'à maintenant, les seules diminutions observées ont été involontaires, causées par la récession ou la guerre. Mais Kyoto est aussi une ambition très insuffisante, car, pour arriver à seulement stabiliser la concentration de gaz carbonique dans l'atmosphère, il faudrait diviser par deux les émissions mondiales. Kyoto ne propose qu'une baisse de 5 % pour une partie des pays, grosso modo les plus développés.

 

Il s'agit donc d'un accord à la fois extraordinaire et dérisoire ?

On peut le voir ainsi. Mais comme il est impossible de diviser par deux si on ne commence pas par diminuer de 5 %, il faut y aller de toute façon. C'est une première étape. Et cessons de croire que la lutte contre le changement climatique serait forcément mauvaise pour l'économie. Prenons un exemple. Certains proposent, et je les soutiens tout à fait, qu'on lance un vaste plan de rénovation thermique de tous les bâtiments existants. Le système reposerait sur le fait que le remboursement du coût de ces travaux setait inférieur à l'économie sur la facture énergétique qu'ils généreraient. C'est très astucieux, et cela permettrait de diviser par trois la consommation d'énergie pour le chauffage, un poste très important de notre consommation globale. Et elle ferait aussi l'affaire des artisans, car elle représente 100 000 emplois pérennes pendant quarante ans.

 

100 000 emplois ?

Oui. On a trop tendance à croire, dans ce domaine comme dans bien d'autres, que toute obligation ne crée que des perdants. Mais non ! Le problème, c'est que les futurs gagnants ne sont pas encore là pour se faire entendre. Autre mesure, applicable en zone urbaine : faire un kilomètre en transport en commun nécessite deux fois moins d'énergie, mais génère deux fois plus d'emploi qu'en voiture individuelle. Bien sûr, il faut attendre le prochain bus ou le prochain métro, mais on gagne une société plus riche en emplois et plus économe sur le plan énergétique.

 

Malgré la gravité de tous vos propos, j'ai le sentiment, à tort ou à raison, qu'on assiste à un véritable ébranlement des esprits. Bien des gens semblent désormais prêts à agir si on leur en donne les moyens.

Il faut l'espérer ! Il est intéressant de noter que les industriels, accusés de tous les maux, sont souvent de bien meilleurs élèves que vous ou moi. Entre le premier choc pétrolier, iJy a trente ans, et maintenant, les émissions de gaz à effet de serre de l'industrie ont baissé - baissé ! - de 30 à 40%. Dans le même temps, les émissions directes des ménages, liées au chauffage ou à la voiture, n'ont cessé d'augmenter. Les gens les plus difficiles à discipliner, c'est nous.

 

En effet ! Et comment, dans ce cas-là, déconseiller aux pays du sud - à la Chine, par exemple - de suivre notre modèle énergétique et de consommation ?

Il est pourtant impossible qu'ils suivent la même trajectoire que nous très longtemps. Physiquement, je veux dire : il n'y a pas, en effet, assez de pétrole ou de charbon pour cela. Mais pour qu'ils changent volontairement, il faut évidemment montrer l'exemple et imaginer une manière d'être heureux en consommant beaucoup moins d'énergie.
Parce que, de toute façon, un jour ou l'autre, cela arrivera.

 

Et ce jour-là, on risque fort d'être très malheureux.

Si nous ne sommes pas préparés, effectivement, oui, nous serons très malheureux.

 

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