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Entretien paru dans le quotidien Sud Ouest le 20 novembre 2006

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Préserver l'avenir de la planète suppose plus que des sacrifices matériels. Il faut surmonter nos contradictions

Propos receuillis par Thierry Magnol

Croissance économique et réduction des émissions de gaz à effet de serre sont-elles deux notions conciliables ?
Jean-Marc Jancovici : Oui et non. Tout dépend du complément d'objet direct que l'on met derrière le mot croissance. On peut très bien augmenter le PIB sans augmenter la consommation d'énergie fossile, laquelle, je le rappelle, représente 80 % de l'énergie actuellement utilisée. Mais cela passe par une diminution du pouvoir d'achat concernant cette énergie et des biens matériels qu'elle permet de fabriquer.

Il n'y a pas d'autre alternative ?
Je n'en vois pas. L'énergie est une affaire de physique avant d'être une affaire d'économie. Et la physique nous dit que nous allons vers un épuisement des ressources énergétiques fossiles qui s'assortit d'un réchauffement de la planète. La physique n'a pas de sentiment. Elle se fiche complètement de notre envie de conduire une voiture. Jusque-là, nous avions des petits désirs à l'échelle du monde. Quand il y avait 50 millions d'automobiles en circulation, en rajouter une ne posait aucun problème. Quand il y en a 500 millions, ce qui est à peu près le chiffre actuel, on peut satisfaire tout le monde provisoirement, mais on sait déjà qu'on ne pourra pas le faire pendant plus de quelques décennies.
Mais si on veut permettre à 4 milliards d'individus d'y avoir accès, alors la planète n'y suffit même pas pour une année. Le paradigme dans lequel nous vivons depuis des millénaires, et qui consiste à penser que la planète est globalement inépuisable, est en train de s'effondrer. C'est un bouleversement inédit dans l'histoire de l'humanité.

Le bien-être des futures générations est-il déjà compromis ?
On leur laisse déjà un gros héritage. Et cela ne concerne pas les générations futures mais présentes. La question pétrolière sera majeure d'ici dix ou quinze ans, et les effets du changement climatique deviendront amples d'ici trente ou quarante ans. Cela touchera des gens qui sont déjà vivants. C'est ce qui me fait dire que si, dans leurs discours, les politiques proposent du rab pour tout le monde, certes ils mentent, mais surtout ils préparent d'amères déconvenues qui serviront les ambitions des Le Pen du moment.

Al Gore a récemment profité de la sortie du film consacré à son action dans la lutte contre l'effet de serre (« Une vérité qui dérange ») pour venir prêcher auprès des élus français. Que vous inspire cette démarche ?
C'est une occasion supplémentaire de parler du problème du réchauffement climatique et c'est très bien. Le personnage est mondialement connu et vient d'un pays qui, en matière d'émission de CO2, part de beaucoup plus haut que nous. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes meilleurs dans l'attitude. Là-dessus, nous sommes tous pareils : nous faisons augmenter la consommation quel qu'en soit le prix et nous voyons ensuite si nous pouvons poser des rustines.

Est-ce le genre d'action propre à mobiliser les hommes politiques ?
Je l'espère. Il faut savoir que dans leur grande majorité, les élus ne connaissent sur ce sujet que ce qu'ils lisent dans la presse. En fait, ils n'en savent pas plus que les électeurs et parfois moins.

A ce propos, les citoyens semblent mieux comprendre les enjeux environnementaux que les politiques. Comment l'expliquez-vous ?
C'est ce que disent les sondages, mais ne servent-ils pas à gérer la schizophrénie des citoyens ? A la question « Etes-vous d'accord pour protéger la planète ? » nous répondrons tous oui. Mais interrogez les mêmes sur le grand contournement autoroutier de Bordeaux, ils vont aussi être majoritairement pour sans se rendre compte qu'ils viennent de demander tout et son contraire. En clair, le consommateur veut des autoroutes et des vêtements peu coûteux venant de Chine, mais le même, devenu citoyen, est opposé à la pollution automobile et aux délocalisations. L'élu doit traiter les deux problématiques, et lorsqu'on sait que sa première contrainte est de se faire réélire, on imagine facilement quel sera son choix prioritaire.

L'élu n'a-t-il pas tout de même un devoir de vérité sur des sujets aussi importants ?
Il a le devoir de tout dire dans la limite de ce qu'on peut entendre. Pour le moment, l'élu ne dit certes pas tout, mais nous ne sommes pas forcément prêts à en entendre beaucoup !

Que faudrait-il être prêt à entendre ? Qu'il faut en finir avec la croissance économique ? Qu'il faut diminuer notre consommation ?
Encore une fois, tout dépend de ce qu'on entend par croissance. Mais on ne pourra pas continuer à avoir une plus grande maison, une plus grosse voiture et un caddy plus chargé tout en réglant volontairement le problème. Actuellement, la prospérité matérielle s'acquiert en faisant payer nos enfants. Nous sommes dans la peau du type qui fait augmenter son revenu en dilapidant l'héritage. Tant qu'on peut flamber, on a l'impression que tout va de mieux en mieux. Mais, aussi sûr que deux et deux font quatre, ça finit un jour, et en général ça finit mal.

Dans un système libéral, les politiques peuvent-ils avoir une influence réelle sur les choix environnementaux ?
Oui. Un système libéral n'est pas la loi de la jungle. C'est un système où on interdit un certain nombre de choses et où le reste est permis. Il s'agit de délimiter un cadre. Ce cadre peut par exemple prévoir une augmentation de la fiscalité sur ce qui pose problème. C'est une démarche parfaitement libérale. On ne dit pas : il faut consommer comme ceci. On donne seulement un prix au problème et chacun reste libre de s'adapter comme il veut.

Mais l'opinion publique est-elle prête à accepter ce type de décision ?
Si elle était prête, les politiques pourraient prendre des mesures plus énergiques. Il y a sans doute un travail d'éducation, d'information et même de rabâchage à entreprendre. On en est encore trop souvent à penser que si on préserve l'environnement, c'est mauvais pour l'activité humaine. Mais sans environnement, il n'y a plus d'hommes ! Le drame, c'est que nos indicateurs économiques n'en tiennent aucun compte. Quand il n'y aura plus de poissons, il n'y aura plus de pêcheurs. Mais nulle trace des stocks de poissons dans le PIB ! On peut multiplier les exemples de ce type. La côte landaise n'est pas non plus prise en compte dans le PIB. Mais sans ce rivage, quid du PIB lié au tourisme dans la région ?

Dans le contexte actuel, le protocole de Kyoto a-t-il encore un sens ?
Oui, pour deux raisons : il ne s'agit que d'une première marche, et il a fallu treize ans pour la mettre en place. Nous n'avons pas treize ans de plus avant de nous remuer sérieusement. Le protocole actuel sera toujours critiquable, mais rien serait bien pire.


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