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Entretien paru dans "Le Parisien" du 29 janvier 2007

 

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Valérie Urman.

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Les scientifiques vont remettre un rapport jeudi formulant la nouvelle synthèse des connaissances sur le réchauffement climatique et ses effets probables d'ici 2 100. A partir de quelle élévation de température moyenne sur Terre les problèmes graves vont-ils commencer ?

Disons qu’à partir de deux degrés il se passera des transformations importantes. Et chaque degré supplémentaire amenera un cortège de conséquences qui dépassera en ampleur tout ce que les degrés précédents auront amenés. Un chiffre : le passage de l'ère glaciaire à aujourd'hui, c'est juste cinq degrés de plus pour la moyenne planétaire. Cela a pris 10 000 ans. La même chose en un siècle, cela s'appelle un choc climatique, et c'est inédit. Le véritable intérêt n'est pas de savoir si les prévisions «hautes» se calent autour 4,6° ou 5,8° de plus. Car le scénario médian est déjà bien suffisant: quelques degrés d'élévation de température, c'est déjà un monde bouleversé, des centaines de millions de morts et de «réfugiés» climatiques.

Compte tenu du développement de l'Asie, que peut-t-il se passer?

Faute d'agir, un crash. C'est une illusion de penser que l'activité économique peut continuer à se développer de son côté tandis que l'environnement se dégrade de l'autre. C'est exactement ce que dit Nicholas Stern, l'ancien économiste en chef de la Banque Mondiale : laissée à elle-même, l'évolution conduit à l'effondrement de l'économie [NDLR: Stern a estimé que le réchauffement climatique, si on ne le freine pas, pourrait entrainer jusqu'à 20% de chute du PIB mondial]. Si la Chine poursuit son développement sur le modèle du rattrapage occidental, nous courrons à la faillite car nous serons privée des moyens de développement que sont le pétrole, le charbon, un climat stable, du minerai de fer... Si l'on ne veut pas courir ce risque majeur, il faut qu'on l'ait réglé dans les quarante ans qui viennent. Il faut donc avoir divisé par deux à l'échelle planétaire les émissions de gaz carbonique. Ce qui revient à diviser par deux notre consommation de pétrole, de charbon et de gaz naturel.

De toute façon les stocks ne sont pas infinis...

Le bon débat est de savoir si l'on divise notre consommation par deux volontairement, ou si nous attendons qu’une baisse inéluctable se produise « toute seule ». Plus on essaie de profiter de la fête à court terme, plus on alourdit la facture avec intérêts composés pour ceux qui devront passer le balai derrière.

Par quoi commence-t-on pour régler la question climatique?

Il ne faut pas consommer tout le pétrole et le charbon dont on dispose encore. Il faut que les émissions de carbone baissent à partir de 2020-2025.

Mais vous ne croyez pas à une alternative - des produits de synthèse par exemple - qui permettrait de régler en grande partie le problème des énergies fossiles ?

Ce rêve se brise sur le réalisme de la calculatrice. Il faut regarder les ordres de grandeur : l'éolien, par exemple, c'est 0,05% de la consommation mondiale d'énergie. A quelle vitesse faut-il l'accroître pour rattraper en trente ans une consommation globable qui croît de 2% par an ? Ne cherchez pas, c'est totalement hors de portée !

Et les biocarburants ?

C'est une manière intéressante, et médiatique, de traiter un problème de politique agricole. Vous avez aujourd'hui deux filières avec des surplus dont on ne sait pas quoi faire : les betteraviers et les céréaliers. Mais voyons, là encore, les vrais ordres de grandeur: la France consomme, en carburant routier, 50 millions de tonnes de pétrole par an. Les biocarburants représentent, selon les années et les tensions sur le prix du pétrole, 1 à 2%. Les possibilités des biocarburants sont limitées par les surfaces agricoles disponibles : il faut un hectare pour faire une tonne. Au plus, on peut donc produire quelques millions de tonnes par an. En fait, deux niches seraient prioritaires, les tracteurs et les avions de chasse...

Vers quoi se tourner alors ?

L'enjeu véritable, c'est de diminuer la consommation globale de carburant. Cela porte un très vilain nom : augmenter les prix (c’est ce que nous proposons dans le pacte écologique de Nicolas Hulot). Cela se traduirait notamment par une diminution de la masse des véhicules. Ainsi, vous prenez une voiture plus petite, et ça ne vous coûte pas plus cher. Mais de toutes façons, il faut diminuer la masse et la puissance des voitures. Cela fait un siècle et demi que la croissance économique se traduit par un accroissement de la consommation matérielle : une voiture plus grosse, un logement plus grand, un accès à plus de produits et de services, etc. Qu'on le veuille ou non, cela ne durera pas.

C'est ce niveau de développement que visent les pays du Sud, l'Asie, le Brésil... Comment voulez-vous les en dissuader ?

L'augmentation du PIB par personne ne va pas durer, elle va même s'inverser. Notre modèle de croissance suppose une accessibilité à l'énergie pas chère. Même Stern a souligné à quel point le prix de l'énergie est faux, puisqu'il ne prend pas en compte les conséquences et les risques de notre consommation. Personne aujourd'hui n'a trouvé comment faire pour appliquer à six milliards d'individus la manière dont vit un Français d'aujourd'hui. Sans même aller jusqu'en Chine, regardons déjà l'Europe : si les pays de l'Est que l'on vient d'accueillir pensent qu'ils vont rattraper dans les 20 ou 30 ans notre niveau de PIB par habitant, ils courent probablement derrière une chimère.

C'est ce que l'Espagne a fait, l'Irlande aussi...

Oui, au prix de 50% d'augmentation de leur consommation d'énergie fossile. C'est un coup qu'on ne peut plus rejouer. C'est «one shot». Les deux milliards d'Indiens et de Chinois ne vont pas pouvoir répéter cela. Dans ces pays, tout comme au Brésil, les émissions de CO2 croissent même plus vite que le PIB. Ils devront dire stop, tout comme nous.

Quand, à la fin du bulletin météo, Evelyne Dhéliat préconise des petits gestes quotidiens en faveur de l'environnement, est-ce utile ou dérisoire ?

Je vois mal Evelyne Dhéliat dire sur TF1 : n'achetez plus de bagnole ou alors une petite... Les petits gestes, c'est dérisoire si vous êtes seul à les faire, c'est un peu plus intéressant si des millions de gens le font. Et si, sans chercher l'effet d'entrainement, vous voulez seulement regarder vos enfants dans les yeux dans trente ans, c'est très utile ! Mais c'est encore plus important de savoir qu'à l'avenir il faudra acheter la voiture la plus sobre possible, et ne pas emménager dans un endroit où l'on est dépendant de la voiture. Il va falloir réorganiser les déplacements en grande banlieue et à la campagne. Il y a un énorme enjeu d'aménagement du territoire et de localisation des emplois.

La solution c'est la politique du rationnement ?

Notre société va devoir gérer la modération. Un choc climatique sonnerait le glas de la civilisation industrielle stable que nous connaissons aujourd'hui. Si la France s'engage à diviser par quatre ses émissions de CO2, cela signifie que chacun d'entre nous, au lieu d'en larguer 2 tonnes dans l'air ne pourra plus en émettre que 500 kg par an : c'est l'équivalent de 5 000 km en voiture.

En se serrant autant la ceinture, que peut-on espérer ?

Si chaque Européen ne peut consommer que 500 kilos de carbone il peut espérer un appartement ou une maison bioclimatique, c'est-à-dire dotée d'une isolation ultra-performante, avec une bonne récupération de l'énergie. Il peut continuer de voyager, mais restent surtout accessibles le train, le vélo, la petite voiture et le bateau.

Et l'avion ?

Il ne sera économiquement accessible qu'aux ministres et aux stars. Le low cost, ça ne va pas durer.

Les économistes affirment pourtant que les transports vont fournir les métiers d'avenir à l'horizon 2015...

Oui, mais ils ne le seront plus en 2025. Ceux qui s'engagent sur le marché du travail aujourd'hui ne feront pas tous pendant trente ans ces métiers-là.

La «modération» supprime donc des milliers d'emplois !

Au contraire, elle va globalement en créer. Faire baisser la consommation par individu ne fait pas baisser l'emploi. Cela entraine des transferts, au profit d'emplois manuels dans un premier temps. On aura moins besoin d'ouvriers pour fabriquer des voitures, mais il faudra des garagistes pour les faire durer. Et si vous montez le prix de l'énergie, cela devient rentable d'isoler les habitations. Cela demande des plombiers, des maçons, des couvreurs... Ce qui générera plus d'emplois que vous n'en perdrez chez EDF, Gaz de France BP et Total. Si vous taxez l'énergie et que vous détaxez le travail, vous avez globalement un effet bénéfique sur l'emploi.

La taxe sur le carburant, c'est combien ?

Il faut monter le prix du litre de dix centimes d'euro par an.

Comment faire avaler une potion aussi amère ?

Quel est le projet de société un peu excitant qui permet de nous faire accepter la modération? Cela relève de tous. Mais la technique peut aussi changer la donne. Prenons l'exemple du téléphone portable : le service rendu est un peu différent, on a un bénéfice parce qu'on est mobile, mais le résultat net, c'est que la même minute de téléphonie coûte trois fois plus cher... Ce qui nous fera accepter une voiture qui ne consomme qu'un litre et demi, c'est qu'elle sera différente. On prendra moins l'avion si l'on sait aussi trouver son bonheur près de chez soi.

Ce sera la fin de la mondialisation?

Pas tout de suite, mais elle va s'inverser un jour. Dans l'immédiat, l'essentiel est de donner un signal, car tous nos modes de raisonnement depuis 150 ans reposent sur l'idée que l'énergie ne coûtera pas plus cher demain. Le signal, c'est qu'on parte dans l'autre sens. Alors des tas de raisonnements concernant les investissements pour l'avenir ne se font plus du tout de la même manière.

Jacques Chirac réunit Vendredi et Samedi une conférence mondiale sur le climat. Vous y êtes convié, qu'allez-vous dire?

On va nous demander comment améliorer la gouvernance mondiale de l'environnement. J'ai un cheval de bataille : il faut réintégrer dans le commerce mondial le prix du carbone. Je plaide pour une «taxe carbone», exactement comme une TVA, que l'on applique en fonction du coût énergétique des produits que l'on importe. Le manufacturier se verrait imposer la taxe carbone du pays où il exporte et non pas celle du pays où il produit. Une tasse que j'achète, produite en France avec une énergie chère ne me coûtera pas davantage qu'une tasse produite ailleurs avec une énergie pas chère car elle sera taxée à la frontière. La France récupérera le produit de cette taxe, ce qui est une très bonne affaire.

En cette année d'élection présidentielle, prend-on le chemin d'une meilleure gestion climatique?

Les chefs d'Etat peuvent avoir un rôle déterminant selon qu'ils tirent dans un sens ou dans l'autre. Le niveau de connaissances personnelles des politiques sur le changement climatique est très faible. Ceux qui nous gouvernent aujourd'hui n'ont pas une vision documentée de la question. C'est vrai de Chirac - même s'il est sensibilisé - comme de Poutine ou de Bush.

Et les candidats à l'élection?

Pas mieux en général. Et dans leur entourage immédiat, c'est très variable.

N'ont-ils pas subi l'effet Hulot ?

Ils ont signé le Pacte écologique parce que quelques centaines de milliers de gens l'ont très vite signé. C'est bien pour ça que ce pacte s'adressait d'abord aux électeurs.

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