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Entretien paru dans Ouest France le 26 avril 2009

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Serge Poirot

Polytechnicien, expert en énergie, concepteur du bilan carbone et conseiller de Nicolas Hulot, Jean-Marc Jancovici lance un appel au changement urgent et radical dans C'est maintenant ! Trois ans poursauver le monde.

Pourquoi trois ans ?

Nous avons voulu insister sur le fait qu'il faut commencer à se secouer très sérieusement. Chaque année qui passe sans qu'on prenne le problème « énergie-climat » à bras le corps se paiera très cher. Grâce à l'énergie abondante et bon marché, l'humanité a connu une phase d'expansion sans précédent. Maintenant, on va devoir passer à la caisse. Ça va nécessiter des décennies d'efforts. Il faut dire la vérité aux gens : l'augmentation indéfinie du pouvoir d'achat n'aura pas lieu. Nous allons avoir à gérer une forme de sobriété matérielle.

Vous pensez que la crise actuelle est d'abord une crise énergétique ?

C'est le premier accès de fièvre. L'économie consiste essentiellement à transformer les ressources naturelles. Or, il n'y a pas de transformation sans énergie. Le point de départ de la crise, c'est la récession due à l'explosion du prix du pétrole entre 2002 et 2008. Beaucoup pensent que tout va repartir comme en 40. Nous pensons qu'une époque nouvelle commence.

Mais le prix du pétrole est en baisse.

Oui, c'est normal : on est en récession. L'effet du prix de l'énergie sur l'économie se manifeste sur le long terme. Le prix d'un service énergétique ¯ se déplacer, laver son linge, avoir une réaction chimique donnée, etc. ¯ a été divisé par 30 depuis 1900. Le litre d'essence à 1 € procure une énergie mille fois moins chère que le travail humain qu'il remplace. Mais il y a une limite physique : le pétrole met 50 millions d'années à se former.

Il n'y a pas que le pétrole...

Tout le monde est persuadé qu'on va être sauvés par les éoliennes et le photovoltaïque. Dans les vingt ans qui viennent, ça ne fera aucune différence. C'est de l'argent dépensé en pure perte. Quant au nucléaire, que j'aime bien, il est limité par les besoins en capitaux et en compétences. Ce sont des solutions pour le long terme. Pour la période de transition, 80 % du problème va devoir être traité par des économies. La question est : est-ce qu'on les organise ou est-ce qu'on les subit ?

Vous voulez repeupler les campagnes...

Depuis un demi-siècle, on a remplacé les agriculteurs par des tracteurs et des camions. On a vidé les campagnes pour agrandir les agglomérations. Il va falloir faire l'inverse : mettre du monde là où sont les ressources naturelles : le bois, les produits alimentaires, le littoral... Aujourd'hui, on fait du blé en Beauce et des cochons en Bretagne. Si on déplace une partie des cochons bretons en Beauce, on supprime les camions, on supprime la fabrication d'engrais à partir de gaz naturel, on ne pollue plus les rivières avec les lisiers. Ça s'appelle la polyculture.

... et vider les banlieues ?

Dans un monde où l'énergie est chère, il y aura moins d'emplois dans le tertiaire. Que devient l'employé de bureau qui habite dans une banlieue étalée, quand augmente le coût du transport ? Il faudra que la collectivité l'aide à aller là où il y a du travail. La bonne nouvelle c'est qu'une armée de charpentiers et de maçons sera nécessaire pour construire de nouveaux logements, avec de meilleures performances thermiques.

Et vous annoncez le retour de la 2 CV !

L'avenir de l'industrie automobile, c'est des voitures qui consomment 1,5 litre aux 100. Des 2 CV avec les technologies modernes. Ça ira moins vite, ça peinera un peu en côte, mais ce sera toujours des voitures.

Pour vous, c'est ça ou le chaos ?

On croit que la croissance économique, la démocratie et la paix sont acquises pour l'éternité. Mais, l'énergie gouverne l'évolution du monde physique. Elle menace le pouvoir d'achat, c'est clair, mais aussi la paix et la démocratie. C'est difficile de se faire à cette idée. Moi, il m'a fallu dix ans.

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