La lune

Manicore

Documentation > Publications > L'Avenir Climatique : entretiens > Entretien paru dans "La Liberté" de Fribourg (février 2005)

Entretien paru dans "La Liberté" de Fribourg

février 2005

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

***

NB : il s'agit de la vestion corrigée de ma blanche main que j'ai envoyée au journal. Ce qui a été effectivement publié peut être légèrement différent !

propos recueillis par Jean Ammann

Jean-Marc Jancovici dit qu'"il est toujours plus facile de trouver des informations auprès des gens qui ont un avis qu'auprès des gens qui ont une explication". Agé de 42 ans, ingénieur de formation, spécialiste de l'effet de serre et auteur d'un site décoiffant (www.manicore.com), il appartient à ces rares interlocuteurs qui ont à la fois une explication et un avis.

La Chine se flatte d'une croissance de 9,5% en 2004. Que vous inspire ce chiffre?

Jean-Marc Jancovici: - Je pense qu'en Chine comme ailleurs, la croissance mesure l'augmentation annuelle du produit intérieur brut (PIB). On entend souvent dire que plus le PIB augmente, plus on s'enrichit. C'est faux ! La seule chose qu'on puisse dire, c'est que si le PIB augmente, la valeur marchande de ce qu'on produit dans ce pays augmente, mais on ne mesure pas un patrimoine. En réalité, pour pouvoir affirmer qu'un pays s'enrichit, il faudrait tenir une comptabilité actif-passif, comme cela se passe dans toute entreprise. A l'actif, vous trouvez ce que vous possédez et au passif, les dettes que vous avez contractées pour posséder ces biens.

Autrement dit, pour pouvoir affirmer qu'un pays s'enrichit, il faudrait que ce pays prenne en compte le fait qu'il épuise les ressources naturelles, qu'il produise des déchets ou des scories, comme le changement climatique, dont nous ne paierons le prix que plus tard. Le PIB mesure un flux - donc l'équivalent d'un chiffre d'affaires - et ça n'a aucun sens d'affirmer que l'on s'enrichit ou que l'on s'appauvrit à partir du PIB.

Que faudrait-il mettre dans ces deux colonnes actif et passif?

Dans les actifs, il faudrait mettre par exemple le fait que vous ayez 21% d'oxygène dans l'air. Si vous n'en avez plus que 5%, tout le monde meurt et plus personne n'est là pour parler de richesse naturelle ou artificielle. Pour le moment, nous avons des richesses naturelles qui valent zéro dans les comptabilités nationales, puisque c'est gratuit. Il n'existe pas de valeur objective pour les ressources naturelles. La seule chose qui existe, c'est le prix qu'acceptent les propriétaires d'une ressource naturelle pour s'en défaire. Par exemple, le prix du pétrole ne prend pas en compte les difficultés de reconstitution du stock. Il correspond juste à la somme que les Séoudiens ou les Vénézuéliens acceptent de se voir remettre pour extraire et donner du pétrole à quelqu'un d'autre.

Si je reviens au thème de la croissance économique, nous sommes bien obligés de dire qu'une croissance infinie est illusoire

Avec la définition actuelle du PIB, la croissance est liée à la consommation matérielle, donc à la pression sur l'environnement. Aujourd'hui, la seule chose dont on soit certain, c'est que ça ne durera pas.

Vous ne croyez donc pas au fameux développement durable?

Non, je préfère l'expression d'un ancien sous-directeur de l'Organisation mondiale de la santé qui parle de "sous-développement socialement acceptable". Je trouve que cette expression est à la fois rigolote et juste. La notion de développement durable a un effet pervers, en ce sens que beaucoup de gens croient qu'on pourra faire durer ce qui existe aujourd'hui, alors que justement, le mode de vie occidental ne peut pas durer. Quand les gens pensent que pour rendre le monde durable, il faut lutter contre le gaspillage, ils se trompent : la cause du mal dépasse largement le cadre du "gaspillage" au sens habituel, comme par exemple de rouler en 4x4. Le drame de notre monde moderne, c'est que le mode de vie d'un Français ou d'un Suisse "modeste" n'est pas durable.

Que veut dire un "sous-développement socialement acceptable"?

C'est une expression au second degré, bien sûr, qui veut dire qu'il faut se faire à l'idée d'un monde fini; que l'on doit être content avec nettement moins que ce que l'on a. Ou alors, si l'on ne veut rien changer à notre mode de vie, il ne faudrait pas être 6 milliards d'humains sur la Terre, mais 500 millions.

C'est impossible

Mais peut-être que c'est comme cela que tout finira. Si, malheureusement, nous ne trouvons pas une solution à nos problèmes de consommation énergétique, si nous sommes incapables de réguler par nous-mêmes, la crise est inévitable. Dites-vous bien qu'il y a des problèmes qui ne resteront pas sans solution, à commencer par la raréfaction du pétrole. Ça, c'est une certitude mathématique: il est certain que nous ne consommerons pas plus de pétrole que nous n'en extrairons de la terre.

Il semble que dans les pays industrialisés, nous confondions bonheur et consommation

La question est : est-ce que le bonheur dépend nécessairement d'une consommation matérielle croissante? Si oui, nous sommes très mal partis. Si la réponse est non, ce serait bien de s'organiser en fonction de cette conviction. J'aimerais beaucoup que, dans ce débat, on donne une place plus importante aux sociologues : dans quelle mesure l'évolution actuelle fait-elle notre bonheur? Je n'attends pas des sociologues une réflexion philosophique, mais qu'ils essaient de comparer la satisfaction des gens au cours du temps. J'ai lu, dernièrement, que les Américains avaient une meilleure opinion de leur sort dans les années 60 qu'aujourd'hui. Si c'est vrai, alors les 40 années qui viennent de s'écouler constituent plutôt une régression ! Selon moi, le but ultime de l'activité productive est de faire en sorte que les gens soient heureux, et non pas d'exister par soi-même. Mais tout se passe parfois comme si la consommation (de chaussures, de kilomètres en auto, de mètres carrés) était devenue une finalité en soi, sans que personne ne se soucie de savoir si c'est le meilleur arbitrage possible.

 

"Le baril de pétrole pourrait monter à 200 dollars"

Quarante ans, cinquante ans Pour combien de temps avons-nous encore du pétrole?

Les journalistes utilisent des raccourcis qui induisent le public en erreur. Il y a une confusion entre "Nous pouvons extraire au moins 40 fois la consommation de l'année en cours" et "Nous avons pour 40 ans de pétrole". Quant on vous déclare: "Nous avons pour 40 ans de pétrole", vous vous dites: "Nous sommes tranquilles pour 40 ans." En réalité, cela signifie que toutes les réserves prouvées de pétrole représentent quarante fois la consommation en cours. Cela ne dit pas à quelle vitesse ce pétrole sera extrait. Si ça se trouve, l'industrie pétrolière aura peut-être besoin de 80 ans. Et cette durée de "40 ans" ne reflète pas non plus l'augmentation de la consommation mondiale. Or plus la croissance mondiale est forte, plus nous approchons d'un choc pétrolier.

Le choc pétrolier vous paraît inévitable

Bien des acteurs de l'industrie pétrolière considèrent qu'il est possible que, dans les dix ans, le marché passe par un baril à plus - et peut-être bien plus - de 100 dollars. Pour que le choc pétrolier ait le même effet que celui de 1979, il faudrait un baril à 160 dollars. Certains experts que je consulte considèrent que dans cinq à quinze ans, le baril va s'équilibrer autour des 100 dollars.

Quand est-ce qu'apparaîtront les premiers signes de la pénurie?

La production de pétrole va passer par un maximum de production avant de tendre vers zéro à très long terme ; il ne s'agit là que de mathématiques. Ce maximum se situe quelque part entre aujourd'hui et 2035. Du côté de chez Shell et Total, on le situe vers 2025. Certains géologues, certains experts pensent eux que ça pourrait déjà se produire vers 2010. D'autres disent que nous y sommes déjà. Une courbe de production n'est pas extrêmement régulière, elle zigzague. Nous ne saurons donc que nous avons atteint le maximum de production que quelques années après. L'économie, elle, s'en sera rendu compte plus vite, puisqu'à partir de ce moment, nous encaisserons choc sur choc.

Souvenez-vous: à la fin des années 80, les statistiques annonçaient qu'il restait pour 30 ans de pétrole. Nous sommes en 2005 et vous parlez maintenant d'une échéance située en 2025

Ces "30 ans" - en fait 30 fois la consommation de l'année - concernent la réserve prouvée, laquelle est par définition une limite inférieure à ce que nous extrairont plus tard (il est donc normal que l'on fasse mieux), mais qui est la seule publiée - et donc la seule commentée, souvent de travers, par la presse grand public. Pour l'ensemble du pétrole qui peut être extrait de terre du début à la fin de "l'âge du pétrole", et qui porte le nom de "réserves ultimes", la presse technique pétrolière donnait dès les années 1970 un ordre de grandeur qui est le même qu'aujourd'hui, ce qui signifie que dès les années 1970 "on" savait à 10/15 ans près quand le maximum de production arriverait.

Tant que nous ne sommes pas passés par le maximum de production, tout le monde peut croire au père Noël, et croire que la production va indéfiniment augmenter à l'avenir ! Quand on évoque un réservoir de pétrole, il vient dans notre tête l'image d'une baignoire remplie d'essence: il suffit de mettre un tuyau dans cette baignoire et de siphonner. Un réservoir de pétrole, ce n'est pas ça ! C'est plutôt une pierre ponce imprégnée d'huile, voire de bitume. Toute proportion gardée, je pourrais dire: prenez une pierre ponce, laissez-la baigner dans de l'huile pendant un an, puis vous enrobez cette pierre d'une couche de terre glaise, vous faites un petit trou avec une aiguille à coudre et par ce petit trou, vous essayez de faire sortir tout ce que vous pouvez. Par cette image, vous comprenez bien que vous ne parviendrez jamais à tout extraire. Avec des techniques extrêmement performantes, on pense aujourd'hui qu'on fera sortir au mieux 30 à 40% du pétrole qui est sous terre ; c'est en partie l'amélioration continue des techniques qui a conduit à l'augmentation des réserves prouvées depuis 25 ans alors que les découvertes ne compensent plus la consommation depuis cette date.

Les optimistes vous répondront : "Le génie humain a toujours trouvé une solution à tous les problèmes"
Toute population comprend un pourcentage de gens qui préfère croire plutôt que savoir, et certains journalistes ne font pas exception, quand ils écrivent sur la seule base de leur intime conviction: "Ce n'est pas la peine de s'inquiéter de l'avenir, nous avons toujours eu tort de le faire. " Dans 30 ans, est-ce que ces gens pourront encore se regarder dans une glace?

 

"Une société schizophrène"

Imminence du choc pétrolier, fin d'une économie construite sur la combustion des énergies fossiles, probable déstabilisation sociale... Lorsqu'on discute avec Jean-Marc Jancovici, on est surpris par le décalage qui existe entre les catastrophes à venir et l'apathie de la classe politique. Comment peut-on continuer à prêcher la croissance dans un monde fini? "Je crois, répond Jean-Marc Jancovici, que vous vous abusez quant au rôle des politiciens : ils n'ont pas pour mission d'être visionnaires à notre place. Ils sont là pour exécuter les désirs de la majorité. C'est une erreur de croire que les dirigeants seront sages ou raisonnables à notre place. La société est schizophrène : elle demande un nouvel échangeur, mais ne veut pas que le trafic automobile augmente ; elle veut des maisons plus grandes, mais elle ne veut pas que les émissions dues au chauffage augmentent ; elle est contre les délocalisations, mais elle veut un lecteur DVD à 50 euros. L'élu ne va pas soigner notre schizophrénie. Il n'y a rien à attendre du pouvoir tant que nous n'aurons pas résolu nos propres contradictions."

 

Retour au sommaire de l'ouvrage
Retour vers le haut de la page