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Entretien paru dans "La Liberté" de Fribourg

mai 2002

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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propos recueillis par Jacques Mirenovicz

Auteur de «L'avenir climatique», Jean-Marc Jancovici tire la sonnette d'alarme : les émissions de «gaz à effet de serre» liées aux activités humaines - le gaz carbonique en particulier - modifient l'atmosphère. Et ce qui est grave pour les sociétés humaines, c'est que cette modification risque de déstabiliser le climat que nous connaissons. Jean-Marc Jancovici n'est pas un illuminé qui brandit la catastrophe pour le plaisir de faire peur. Sorti de la meilleure école d'ingénieurs française, l'Ecole polytechnique, ce consultant auprès de l'industrie accumule - notamment sur son site www.manicore.com - les arguments en faveur d'une prise en charge du changement climatique par les sociétés. Il est aussi un vulgarisateur hors pair.

 

Quelle donnée la plus marquante retenez-vous sur l'avenir du climat?

Jean-Marc Jancovici: L'homme influence désormais le climat de manière mesurable. En envoyant une quantité croissante de gaz à effet de serre issu de la combustion de l'énergie fossile (pétrole, gaz, charbon) dans l'atmosphère, il est très probable que les sociétés humaines modifient le climat des siècles à venir bien plus que les évolutions naturelles ne l'auraient fait.

 

Est-ce bien grave ?

- Oui, c'est grave. Même s'il est très difficile de savoir dans quelle mesure, quand et comment les conséquences de cette influence se manifesteront, d'autant que la gravité dépendra aussi des émissions futures. Or, comme la marge de manoeuvre reste importante, les décisions que nous prenons aujourd'hui pour diminuer ou pour augmenter ces émissions seront déterminantes.

 

Comment les conséquences de l'influence humaine sur le climat peuvent-elles se manifester ?

- Il est très difficile de répondre à cette question car l'évolution que nous avons mise en route n'a pas d'équivalent dans le passé. Il est impossible de prédire, par exemple, que tel événement dramatique aura lieu le 4 juillet 2054. Nous savons, en revanche, que la dernière grande transition climatique que les hommes ont connue a eu lieu lorsque la Terre est passée de l'ère glaciaire à l'ère actuelle, dite interglaciaire. La température moyenne en surface a alors augmenté de 5 à 6 degrés en 10 000 ans. Or, nous pourrions provoquer une élévation du même ordre de grandeur... en un siècle! Cent fois plus vite. Du jamais vu.

 

En quoi est-ce grave ?

- Pour prendre une comparaison, on peut passer sans risque, en voiture, de 100 km/h à 0 km/h en 30 secondes. Mais si l'on opère la même transition en une fraction de seconde en percutant un mur, c'est la mort assurée. De même pour le climat: la vitesse du changement sera plus décisive que la température globale finalement atteinte.

 

Pouvez-vous donner des exemples de ce qui peut arriver ?

- En voici quelques-uns, qui restent spéculatifs: la prolifération de microbes qui s'adaptent plus vite que nous au changement climatique pourrait favoriser l'essor de nouvelles épidémies pour les hommes, les animaux et les plantes; des zones pourraient se désertifier et d'autres connaître un excès d'eau; l'intensité des événements extrêmes, par exemple les cyclones, pourrait augmenter. Plus l'atmosphère est chaude, plus elle est chargée d'énergie et plus les accidents climatiques risquent d'être violents. De tels événements pourraient pousser les peuples à migrer vers des régions plus clémentes, ce qui favoriserait les conflits. Et puis, des évolutions brusques et difficiles à anticiper sont possibles. Par exemple, des accidents rapides sur des amas glaciaires de l'Antarctique, lesquels perturberaient les courants marins, la vie marine, les climats régionaux, le tout déstabilisant des sociétés entières. Car nos sociétés sont très finement adaptées au climat.

 

Que faut-il faire pour éviter de telles catastrophes?

- La première chose à faire est très simple : informer les gens. La cause première de l'inaction est l'ignorance, ce qui est un très mauvais critère de décision. Trop peu d'informations sont diffusées sur le sujet. Très peu de gens, par exemple, savent que les actes les plus anodins de la vie courante - se chauffer, manger, acheter des biens - entraînent des émissions de gaz à effet de serre. Prendre l'avion ou rouler en voiture produit de telles émissions. Mais si l'on n'a aucune idée de la gravité de la situation, ni de son propre impact, il n'y a aucune raison de changer de conduite. Ensuite, il faut faire ce que la majorité veut que l'on fasse et non chercher à imposer une dictature verte. Il faut toutefois comprendre que deux choses sont incompatibles : préserver le climat et continuer à consommer de l'énergie fossile comme nous le faisons. Et non seulement il faut choisir entre les deux, mais il n'y aura pas de sortie facile.

 

Pourquoi ?

- Nous sommes dans la situation du gros fumeur qui voudrait cesser de fumer: il n'y parviendra pas sans un effort important. Il y a un rapport direct entre la croissance économique et celle des émissions de gaz à effet de serre. Or, préserver l'avenir suppose réduire notre consommation matérielle. En France, il serait absurde de construire le troisième aéroport parisien si l'on veut baisser les émissions. Au contraire, il faudrait réduire le transport aérien. De même, il faudrait diminuer la consommation d'énergie, développer certaines énergies renouvelables, en commençant par le solaire thermique, et la production d'électricité d'origine nucléaire là où il est raisonnable de le faire. Ensemble, ces mesures peuvent permettre de réduire par deux nos émissions de gaz à effet de serre, ce qui serait significatif sachant que, dans l'idéal, il faudrait diviser par quatre les émissions par habitant en France ou en Suisse.

 

Votre livre fait froid dans le dos et les délais sont courts pour changer de trajectoire : comment comprenez-vous la faible prise en compte de cet enjeu par le politique ?

- Ce n'est pas la première fois que le politique tarde à réagir. A bien des reprises dans l'histoire, les bonnes décisions n'ont pas été prises à temps.

 

Cette fois, l'enjeu est monumental.

- Rares sont ceux qui s'en rendent compte.

* «L'avenir climatique: quel temps ferons-nous?», Science ouverte, Seuil, 2002, 284 pages.

 

Regard de scientifique, regard d'ingénieur

 

En quoi votre regard d'ingénieur diffère-t-il de celui d'un scientifique ?

- La plupart des scientifiques sont des spécialistes pointus qui n'ont pas pour vocation de synthétiser les travaux sur le climat. Et leur rôle n'est pas de sortir de leur domaine de compétences pour produire une vue d'ensemble. Un spécialiste du pétrole n'a aucune raison de parler à un modélisateur du climat. En revanche, un ingénieur ayant vocation d'appliquer les connaissances scientifiques, cela implique qu'il puisse piocher des résultats dans toute discipline qui l'intéresse pour alimenter sa réflexion.

 

L'ingénieur est aussi beaucoup plus tourné vers la demande du public que le scientifique...

- Oui : un ingénieur qui développe un robot ménager, par exemple, ne s'intéresse pas qu'à la loi mécanique. Il doit aussi se demander ce qu'attendent les utilisateurs du robot. L'ingénieur se trouve entre la science et la demande sociale, qui peut d'ailleurs être bonne ou mauvaise. Il construit des routes parce qu'il y a une demande, ou des armes, parce qu'il y a aussi une demande. Le scientifique, en revanche, ne se préoccupe pas de cette demande: il désire avant tout faire progresser sa connaissance. S'il s'intéresse aux organismes génétiquement modifiés, par exemple, c'est d'abord par curiosité, et non parce que la société lui aurait demandé de résoudre tel ou tel problème. Cette considération rend d'ailleurs légitime, à mes yeux, la question de savoir si la société doit fixer des limites aux recherches scientifiques.

 

 

Pourquoi ?

- Parce que rares sont les scientifiques qui s'estiment tenus par les usages possibles de leurs découvertes. Un bon exemple est Frédéric Joliot. Il a d'abord découvert la fission de l'atome. Ensuite seulement, il a cherché à éviter que cela ne serve à produire des armes nucléaires, bien qu'il ait entrevu cette possibilité très en amont et n'ait pas arrêté ses recherches pour autant. Le scientifique cherche. Il trouve, et s'il s'interroge sur les implications sociales de sa découverte, c'est en général une fois qu'il a trouvé. Pas avant. C'est un constat, pas un reproche, et la question de la limite éventuelle est tout sauf simple.

S'en tenir à l'état des savoirs

 

Votre livre est très documenté. Alors pourquoi vous estimez-vous profane sur l'étude du climat ?

- Je ne travaille pas directement dans l'une des multiples disciplines scientifiques qui sont impliquées dans l'étude du climat: je ne suis ni climatologue, ni météorologue ou glaciologue, pas plus que je ne suis spécialiste des faibles radioactivités ou des écosystèmes. Je ne suis pas non plus botaniste, hydrologue, agronome, astronome, démographe, géologue ou encore palynologue, c'est-à-dire spécialiste des pollens. Je suis ingénieur. Sauf exception, l'ingénieur ne crée pas de connaissances nouvelles. Il applique celles qui existent et tente d'en tirer des actes positifs pour la société. Mes connaissances sur le changement climatique viennent surtout des rapports du Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat, le GIEC français.

 

Pourquoi accordez-vous autant de crédit au GIEC?

- Ce groupe a été mis en place en 1988 à la demande du G7 sous l'égide de l'Organisation météorologique mondiale et des Nations Unies. Son rôle est de rendre disponible au grand public et surtout aux décideurs, l'état des connaissances sur l'effet des activités humaines sur l'évolution du climat. Le GIEC ne fait pas de recherche: il synthétise les travaux, les résultats et les critiques de milliers de scientifiques du monde entier. Ses rapports présentent les données certaines et précisent les réserves. Il n'y a aucune raison de ne pas lui faire confiance.

 

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