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Entretien paru dans Libération du 4 juin 2008

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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NB : interview non relue par mes soins avant parution. Certaines expressions et tournures (que j'ai laissées sous la forme publiée dans le journal) ne reflètent donc pas exactement ma pensée, ou sont un peu nébuleuses pour un(e) non spécialiste, et j'ai mis [en rouge et entre crochets] des remarques importantes (pas toutes !) sur ce que j'ai vraiment voulu dire ou sur ce qu'il faut comprendre. Par ailleurs le chapô est bien évidemment de la journaliste et pas de moi !

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Jean-Marc Jancovici est consultant, spécialiste des questions d’énergie et de pétrole. Membre du comité de veille écologique de la fondation Nicolas Hulot, ce polytechnicien a participé au groupe «climat» du Grenelle de l’environnement. Avec Alain Grandjean, il a publié en 2006 Le plein, s’il vous plaît ! (Le Seuil), un ouvrage iconoclaste et instructif sur la dépendance au pétrole.

 

Votre grande théorie, c’est que le pétrole n’est pas si cher…

On pourrait presque dire qu’il est gratuit ! Dans notre système économique, on ne compte que le travail humain. Le prix de l’énergie, pour nous, ce n’est que ce qu’on paie à ceux qui extraient, transforment et distribuent une ressource qui était déjà là. Mais on ne paie pas le prix de la constitution de cette ressource. Le contenu énergétique d’1 litre d’essence, c’est le même contenu énergétique que le travail de 10 à 100 personnes sur un jour ! [Voir page sur les "esclaves énergétiques" pour les détails] Quand on va devoir produire cette même énergie «à la main», par exemple avec les renouvelables - des énergies très diffuses et moins performantes -, on va voir la différence.

Le problème, c’est qu’en France, on a perdu vingt-cinq ans parce qu’on a cru, après le contre-choc pétrolier, que l’énergie allait rester à bas prix pour l’éternité. On a été nombreux à annoncer la crise actuelle, mais tout le monde s’en foutait ! [Je ne crois pas avoir jamais déclaré à un(e) journaliste que je suis un type extraordinaire parce que j'ai tout compris avant tout le monde, ce que cette formulation peut laisser penser ! En 1985 j'étais complètement ignorant du problème, et essentiellement soucieux de mes prochaines vacances et de la prochaine soirée étudiante. Ma "conviction" a commencé à se forger à la fin des années 1990 seulement. Et au moment où nous avons écrit le Plein, cela a été un formidable exercice d'humilité, car nous avons constaté que de très nombreux chercheurs, hauts fonctionnaires et auteurs avaient déjà compris ce qu'il fallait faire (monter les prix), et que nous n'avions fait que réinventer l'eau chaude. Enfin je n'ai pas dit à la journaliste que nous sommes au début de la "grande crise", pour l'excellente raison que je ne sais pas précisément à quel moment le Club de Rome finira par avoir raison si nous continuons sur notre lancée, mais une chose est sûre : un jour l'avenir finira par devenir le présent... Gardons nous que ca soit quelque chose comme ca]

 

Y a-t-il une alternative ?

Pas dans les délais impartis.[Ce que signifie cette remarque est tout simplement que personne n'a dans ses cartons de "solution" pour permettre à notre pays d'économiser, en 10 à 15 ans, suffisemment d'hydrocarbures pour ne pas souffrir d'un choc majeur qui aurait lieu d'ici 2020, tout en continuant à vivre comme maintenant. Pour amortir le choc qui se profile, il aurait fallu s'y prendre il y a 25 ans (à un moment où je ne savais même pas que le problème existait, je le reconnais bien volontiers), en instaurant à ce moment là une taxe carbone, qui du reste est toujours d'actualité pour éviter une partie de la facture "plus tard"]

 

Et que devient le prix de l’énergie si on ne fait rien ?

Il monte. Mais il ne faut pas le laisser monter tout seul ["monter tout seul", ca veut dire la prolongation de ce qui se passe maintenant : une offre insuffisante pour satisfaire les désirs de consommation engendre une augmentation du prix du pétrole et du gaz, et la spéculation - ou les grèves des camionneurs ! - ne change rien à cette tendance], car ça prend les gens au dépourvu. Si on fait des investissements, on ne va pas les changer tous les trois mois au gré des flambées [Ce que j'ai voulu dire est que quand on a mis de l'argent dans un logement situé ici et pas là - donc avec des transports en commun accessibles ou pas, et chauffé comme ceci et pas comme cela, une fois que l'on a acheté une voiture qui consomme tant et pas autre chose, une fois que le patron a acheté une machine industrielle qui consomme tant et pas autre chose, et desservi son usine par camion et pas par train, etc, ce n'est pas en 6 mois que l'on change tout ca parce que le prix de l'énergie augmente. En clair, si on ne donne pas le signal "très à l'avance" de là où on va, quand la hausse arrive "toute seule" - et elle finira par arriver de cette manière - alors cela pose des problèmes partout, et ce que nous constatons aujourd'hui - la grogne parce que les gens sont pris au dépourvu - est malheureusement parfaitement normal quand on regarde le problème d'un peu près, et sauf plan Marshall le pire est bien sûr à venir]. Autre problème, si on laisse le prix du pétrole monter tout seul sur le marché, ça va devenir rentable de faire du charbon ["Faire du charbon", c'est juste s'en servir ! Par exemple pour produire des hydrocarbures liquides de synthèse]. On aura donc une énergie chère et un problème de CO2 [Le charbon émet plus de CO2 par unité d'énergie que le pétrole ou le gaz, et la séquestration est encore loin devant pour permettre cette transition sans addition climatique majeure, sans compter que la danse n'est prolongée que d'une génération]. L’addition, derrière, c’est un bain de sang : récession, émeutes, guerres… [L'addition visée ici est celle de la pénurie d'hydrocarbures conjuguée au changement climatique, parce que en prolongation tendancielle nous aurons les deux en même temps, à cause de l'inertie du système climatique]

 

Quelle est la solution ?

Monter artificiellement le prix de l’énergie à la consommation, via la taxation. Ainsi, au lieu de voir l’argent partir chez les autres, il reste chez nous (et on le réinjecte dans la formation, de nouveaux investissements, etc.). En plus, cette hausse des prix dissuadera les gens de consommer... [tout cela est largement développé dans Le Plein s'il Vous Plait - "dissuader de consommer", ce n'est pas pour vouloir le malheur de la population, mais justement pour l'empêcher, même si ca peut paraître étonnant !]

 

Vous désapprouvez donc les aides sectorielles ?

Plus on cède à la démagogie et plus dure sera la chute ! Les pêcheurs sont en train de vivre à petite échelle ce qui nous attend tous, quand on sera pris en tenailles entre la raréfaction des ressources naturelles et le carburant plus cher. [Voir par exemple les travaux du Club de Rome]

Ce qu’il faut faire, c’est créer les conditions dans lesquelles les professions touchées peuvent répercuter les prix sur le consommateur.

 

Vous ne pouvez pas nier qu’il existe un vrai problème de pouvoir d’achat…

Le train que nos gouvernants ne voient pas passer aujourd’hui, c’est celui de la raréfaction des ressources naturelles, laquelle va forcément impacter les prix. Vouloir augmenter le pouvoir d’achat, c’est un leurre. [Ce que j'ai voulu dire est que, comparé à ce qu'a été la condition de vie nos proches ascendants, il est déjà très élevé, même pour ceux qui pensent qu'ils ne gagnent pas assez. En 1840 déjà, Tocqueville expliquait qu'en démocratie nous serions perpétuellement insatisfaits, individualistes, consuméristes, et insouciants du long terme !] Comme tout dépend de l’énergie, le pouvoir d’achat va probablement se mettre, dans pas si longtemps, à décroître de manière structurelle [Pour celles et ceux qui en ont le courage, des éléments de réflexion sur ce point sont inclus dans le premier module de mon cours à l'école des Mines de Paris], et la bonne question ne sera pas de savoir comment on distribuera les sucettes supplémentaires, puisqu’il n’y en aura pas, mais comment on sauvera la paix et la démocratie dans ce contexte - si cette décroissance se ponctue d’épisodes genre 1929 [Je rappelle qu'entre 1929 - la crise économique majeure - et la guerre et la dictature presque partout en Europe, il ne s'est écoulé que 10 ans...]. On vit à crédit. Tout ce que nous consommons aujourd’hui est une facture qui sera réclamée à nos gosses. Les gens ne se rendent pas compte, on est des enfants gâtés ! [Voir par exemple la page sur les "esclaves énergétiques" accessibles même à un Français "modeste", et je profite de cette remarque pour en faire une autre : la "France d'en bas", expression de notre cher Jean-Pierre Raffarin, s'interprète chez à peu près tout le monde comme "moi plus tous les gens qui gagnent moins que moi" !]

 

La crise actuelle n’est-elle pas l’occasion d’une salutaire prise de conscience ?

Si le pic de production mondiale de pétrole est en 2015, voire 2012 comme le prédisent certains experts, il est trop tard pour réagir. [Ce que j'ai dit par oral est que si le pic de production du pétrole était pour 2015 ou 2012, alors il était déjà trop tard pour éviter une large partie de la facture, par exemple une récession plus ou moins sévère. Pour l'éviter, il aurait fallu que la Génération Mitterand s'occupe un peu plus du problème.... Mais il est encore assez tôt pour éviter le pire, à condition que nous cessions tous de croire au Père Noël].


(2) Le prix du carburant exprimé en minutes de Smic a été divisé par trois depuis 1970.

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