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Entretien paru dans "Libération" le 18 mai 2002

 

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Catherine Coroller.

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Pour l'ingénieur Jean-Marc Jancovici, il faut hiérarchiser les nuisances : l'urgence, c'est le risque climatique.

Jean-Marc Jancovici, 40 ans, Ingénieur Conseil, polytechnicien et diplômé de l'Ecole nationale supérieure des télécommunications, est l'auteur de L'Avenir climatique (Seuil, collection Science ouverte, mars 2002).

Le démantèlement d'une centrale nucléaire est une opération très complexe. La question du devenir des déchets n'est toujours pas réglée. Ajouté aux problèmes de sécurité que pose son exploitation, cela vous paraît-il de nature à condamner le nucléaire ?

La quantité de moyens mis en oeuvre ne me paraît pas strictement proportionnelle au seuil de dangerosité intrinsèque. Le contexte autour du nucléaire fait que l'on s'en soucie particulièrement. La lutte contre le nucléaire est le ciment fondateur d'un parti comme celui des Verts. La question qui me paraît se poser, c'est : est-ce que le nucléaire est particulièrement dangereux, ou est-ce qu'il fait l'objet de précautions particulières ? On a bien affaire à quelque chose d'intrinsèquement dangereux. Si vous décidez d'utiliser cette filière, vous devrez effectivement gérer un certain nombre de problèmes : minimiser les risques d'accident, gérer les déchets, et assurer la remise en état du site après démantèlement. Mais d'autres secteurs industriels, notamment la chimie, sont dans une position comparable.

L'accident de Tchernobyl n'est certes pas une peccadille mais il ne peut suffire à faire considérer le nucléaire civil comme le pire des fléaux. Les centrales nucléaires ne sont pas les installations productrices d'énergie qui ont fait le plus de morts. Les plus meurtrières sont les barrages... La rupture de celui de Vajont-Langaronne (Italie) en 1963 a fait 2.118 morts. Celle de Morvi-Macchu (Inde) en 1979, 2.000. Ce qui me fascine, c'est l'asymétrie dans l'acceptation du risque : le charbon fait des milliers de morts par an, le nucléaire moins d'une dizaine, mais ces derniers seraient les plus insupportables.

Après les attentats du 11 septembre, on a évoqué le risque d'un crash d'avion sur le site de La Hague. Mais si j'étais terroriste, j'aurais plutôt visé le dépôt de phosgène qui se trouvait sur le site de la SNPE [société nationale des poudres et explosifs, ndlr], pas très loin de l'usine AZF de Toulouse. Là, on aurait eu des milliers de morts. Quand on sait cela, est-ce vraiment sur le nucléaire civil que l'on doit faire porter un effort supplémentaire de recherche de la sécurité ?

Dire qu'il y a plus dangereux que le nucléaire ne répond pas au problème. Ne faudrait-il pas essayer tout de même de s'en passer ?

Pour moi, il faut raisonner en hiérarchisant les nuisances, en partant des plus globales et des plus irréversibles. Et la plus grave, c'est le changement climatique. C'est un problème qui concerne potentiellement toute la planète. Tchernobyl, par comparaison, c'est grave mais local. Or, pour l'instant, nous dépendons aux deux tiers d'énergies fossiles qui produisent des gaz à effet de serre, qui ne sont pas inépuisables, ne sont pas présentes sur notre sol, et dont les pays fournisseurs ne sont pas des modèles de stabilité politique... C'est apparemment sans états d'âme que l'Union européenne prévoit une dépendance de la CEE à 70% de ces combustibles en 2020. Actuellement la consommation mondiale d'énergie augmente de 2 % par an. En admettant que l'on stoppe l'électronucléaire, la seule solution capable à court terme de produire de l'électricité dans les quantités que nous consommons actuellement, c'est le gaz. Mais le gaz produit des émissions de gaz à effet de serre. Sinon, il y a l'hydroélectricité, mais il faudrait noyer quasiment toutes les Alpes. Quant aux énergies comme l'éolien, cela reste malheureusement une chimère. La puissance du vent ne permettra jamais aux éoliennes de produire autant que les centrales nucléaires actuelles. J'ai donc du mal à imaginer comment nous pourrions limiter au plus vite le risque climatique tout en sortant du nucléaire.

La chasse au gaspi, ou plus précisément, les campagnes pour les économies d'énergie, vous paraissent-elles avoir un quelconque intérêt ?

Trois fois oui. Une solution écologique pour les pays riches pourrait combiner le nucléaire, les énergies renouvelables et les économiques d'énergie. Cela suppose de fixer une certaine quantité d'énergie à ne pas dépasser. Cela peut-il être un jour un objectif de société fort et consensuel ? Si l'on accepte de ne pas prendre l'avion, de se déplacer à vélo en ville, de manger peu de viande, de limiter la température de son appartement à 18°, de poser des doubles vitrages, cela permettrait de consommer moitié moins d'énergie. Bien sûr, ce serait la fin des 4x4 climatisés...

Et pour les pays en voie de développement que préconisez-vous ?

La réponse la plus altruiste me paraît être que nous gardions le risque nucléaire pour nous, parce que nous savons le gérer, et d'accepter que les pays moins avancés utilisent le gaz à côté d'énergies renouvelables comme le solaire, qui me paraît avoir le plus fort potentiel.

 

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