La lune

Manicore

Documentation > Publications > L'Avenir Climatique : entretiens > Entretien paru dans "Le Soir" en mars 2004

Entretien paru dans "Le Soir" en mars 2004

 

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

***

NB : le texte reproduit ci-dessous correspond à la version validée de ma blanche main que j'avais envoyée au journal (sauf le chapô, bien entendu). Légèrement raccourcie pour des raisons de place, l'interview publiée était donc un petit peu différente, et quelques nuances importantes sont "passées à la trappe" dans la compression. Et puis, tant que j'y étais, j'ai rajouté quelques liens pour ceux qui veulent des explications en plus...

Propos recueillis par Christophe SCHOUNE.

***

Expert climatique, le Français Jean-Marc Jancovici pense que la question du réchauffement doit faire l'objet d'un référendum européen. C'est, dit-il, la seule manière de créer une large adhésion dans le corps social face à des « choix nécessaires »

***

Prenons une échéance moyenne qui concerne majoritairement nos enfants : quel temps fera-il le 15 mars 2054 ?

(Rire) Probablement plus chaud que le 15 mars 2004 ! Toutefois nous confondons souvent climat et météo : la science peut donner les grandes tendances du réchauffement en cours, mais est incapable de faire de la météo à long terme. Et puis, il faut préciser le lieu dont on parle...

Ici, à Paris...

Etonnamment, il pourrait faire bien plus froid. Très récemment, un papier de climat-fiction publié par le Pentagone, aux Etats-Unis, partait de l'hypothèse que le Gulf Stream s'arrêterait en 2020 dans le cadre du changement climatique en cours. Nous aurions alors, en Europe, un climat beaucoup plus froid et sec. Aucun scientifique ne peut dire, pour l'heure, qu'un tel événement est strictement impossible (il s'est produit à plusieurs reprises dans le passé), même s'il ne s'agit bien évidemment pas d'un événement considéré comme probable à cette échéance.

Concrètement, qu'est ce que cela voudrait dire ?

Que paradoxalement, alors que le climat terrestre se réchauffe en moyenne, nous pourrions avoir une évolution très marquée en sens contraire en Europe. La plus grande crainte, en pareil cas, serait une division par 2 à 4 des précipitations, et alors adieu l'agriculture !... Il faut chasser de nos pensées que le réchauffement en cours se traduira par une élévation homogène de la température dans toutes les zones géographiques et à toutes saisons.

L'augmentation des émissions de gaz à effet de serre dans l'atmosphère est le premier responsable du réchauffement en cours. Les scientifiques évoquent un faisceau de présomptions, mais pas de preuves irréfutables...

Sur une Terre qui n'a qu'une histoire, savoir comment cela ce serait passé si nous n'avions pas été là est un exercice qui a ses limites, mais qui n'empêche pas quelques conclusions fortes. En outre il faut se garder de confondre le débat sur ce qui s'est déjà passé et sur ce qui va se passer plus tard : c'est lié, mais pas équivalent.

Que pensez-vous des arguments des opposants à cette hypothèse de l'origine humaine et qui évoquent les modifications du climat dans le passé ou la modification du rayonnement solaire...

Mon principe est simple: la valeur scientifique s'acquiert par la publication des travaux dans une revue scientifique à comité de lecture, et sans réfutation par le même canal ensuite. C'est, depuis très longtemps, la seule manière de valider des résultats de recherche, quel que soit le domaine concerné. Or, pour le moment, personne ne contredit par ce canal l'hypothèse d'un réchauffement provoqué par les émissions d'origine humaine, qui est formulée depuis plus d'un siècle.

Certaines personnes qui habitent nos pays du Nord auraient tendance à se dire, chouette, des étés chauds, plus besoin de descendre à la Côte d'Azur...

Quelques degrés d'élévation en un siècle, c'est extrêmement violent. En passant d'une ère glaciaire, avec 3 km de glace sur l'Allemagne, au climat actuel, la température planétaire n'est montée "que" de 5°C, et elle a mis 10.000 ans à le faire. Jamais, depuis que notre espèce existe, la température planétaire n'a augmenté de quelques degrés en un siècle. Avec une telle élévation globale, la Belgique de 2100 ne resemblera à rien de ce qu'elle est aujourd'hui.

Quelles sont les projections les plus optimistes ?

Le simple fait de rester à notre niveau d'émissions actuel amènera un réchauffement moyen de deux degrés en 2100 : c'est encore la moitié d'un changement d'ère climatique en un siècle. Comme cette évolution est inédite, ce n'est pas en se tournant vers le passé que nous pouvons savoir dans le détail les conséquences locales qu'elle aura.

Hubert Reeves évoque un risque d'emballement climatique en raison, notamment, de la fonte du perfmafrost. La vie humaine est-elle menacée ?

Actuellement, aucune publication scientifique n'a exposé un mécanisme de rétroaction si puissant qu'il puisse amener 60 degrés en plus en quelques siècles. Mais si l'élévation de température moyenne dépasse 10 °C en 2 siècles - le haut de la fourchette des simulations aujourd'hui, avec une humanité consommant sans cesse plus de gaz, de pétrole et de charbon pendant le siècle qui vient, et un climat très "sensible" aux émissions de gaz à effet de serre - je ne vois aucune raison d'exclure quelques milliards de morts : c'est déjà pas mal ! Par ailleurs, des émissions sans cesse croissantes présupposent qu'aucun facteur ne viendra limiter la croissance perpétuelle de la consommation de combustibles fossiles jusqu'en 2100, et notamment pas les conséquences croissantes du changement climatique. Si le Gulf Stream s'arrête en 2080, ou qu'une épidémie d'une maladie nouvelle et favorisée par le réchauffement décime l'Europe en 2040, je serais très étonné que les émissions continuent d'augmenter derrière pendant très longtemps.

Est-il impossible de découpler la croissance économique de la consommation d'énergie ?

La "dématérialisation" de l'économie n'a pas signifié, jusqu'à présent, une moindre consommation énergétique. Un employé administratif, il faut chauffer son bureau, lui amener l'électricité, et il utilise la voiture et parfois l'avion...

Vous écrivez : "Nous vivons avec l'idée que nos facultés d'adaptation vont toujours en augmentant alors que ce n'est pas aussi simple". Cette remarque vaut-elle pour la machine économique ou fait-elle référence à nos facultés d'intelligence voire physiques...

Les deux (trois). Notre approche intuitive du monde se base sur ce que nous voyons. Or nous vivons tous dans un monde où la croissance a été une donnée constante. Nous nous disons donc que l'humanité va croître indéfiniment, sans perturber le climat. Quand on quitte notre cervelle intuitive, notre cervelle rationnelle nous dit pourtant qu'aucune grandeur physique ne peut croître jusqu'à l'infini. Il y aura forcément une décroissance future des émissions - donc de la croissance économique sans découplage : elle est inscrite dans la physique et les mathématiques.

Cette décroissance serait-elle préjudiciable pour l'homme ?

Une décroissance matérielle brutale le serait. La "décroissance économique" ne signifie rien en soi, car la "croissance économique" ne signifie rien non plus sur le plan physique.En France (et probablement ailleurs), plus nous dépensons, plus les valeurs ajoutées des entreprises augmentent, et plus le PIB - qui en est la somme - augmente ! En gros, plus on dépense et plus on est riche. Je vous laisse juge de la pertinence d'un tel indicateur.

Vous prenez la question climatique comme porte d'entrée pour remettre en question le fonctionnement de notre économie. Le système néolibéral, pris dans une sorte de course folle n'envisage pas la question des coûts induits par sa logique destructrice...

Si les Etats tenaient une comptabilité patrimoniale, comme les entreprises, avec des dotations aux amortissements pour les consommations de ressources non renouvelables, ou la dépréciation de la valorisation de l'environnement après rejet de déchets non épurables (typiquement le cas du CO2), il n'est pas du tout dit que la richesse des pays augmenterait !
Le fond de l'affaire, en outre, n'est pas d'augmenter le PIB, mais le bonheur des gens. Mes parents, en 1960, utilisaient en moyenne 2,5 fois moins d'énergie que moi. Etaient-ils 2,5 fois plus malheureux pour autant ?

Les consommateurs ont-ils une prise pour influer sur le cours des choses ?

Les gens se sentent peu acteurs et pensent que cela ne les concerne pas. C'est la faute "aux industriels", "aux politiques", "aux Américains", etc. Hélas, cette affaire est une scorie de la consommation moderne. Il n'y a aucune solution au problème si chacun élude sa responsabilité de consommateur.

On considère que ce problème est ailleurs mais n'est pas lié à sa manière de vivre ?

Voici une anecdote parlante : pendant mes conférences, je raconte toujours que l'agriculture, en France, est la première source d'émissions de gaz à effet de serre en raison du méthane et du protoxyde d'azote qu'elle libère, et cela est notamment lié à la consommation de viande bovine. Après ma conférence, nous allons manger. Et que commandent ceux qui m'ont écouté ? Un bonne tranche de viande de boeuf ! Sans vouloir en aucune façon faire de la morale, cela montre que le problème reste perçu comme lointain et dissocié de son propre comportement.

Vous prônez le végétarisme ?

Non, mais si on veut passer à une alimentation moins intensive en émissions de gaz à effet de serre, il faut diminuer la quantité de viande que nous mangeons, qui est la première cause de l'agriculture intensive. L'agriculture que l'on appelle traditionnelle n'a en fait que cinquante ans! Avant, c'était du bio, et 3 fois moins de viande par personne et par an.

Pour conscientiser l'opinion, vous ne voyez qu'une solution : une adhésion large via un référendum européen...

Si nous voulons régler volontairement le problème climatique, il faut créer un consensus dans le corps social. Tant que nos demandes de consommateurs sont en contradiction avec nos demandes de citoyens, les politiques d'environnement ne seront pas à la hauteur des enjeux. Il est difficile de demander une diminution du trafic routier (objectif environnemental) et en même temps, la conservation de son propre nombre de kilomètres parcourus chaque année (objectif de consommation). Je ne prône bien sûr pas la dictature écologiste !, mais il faut que la population comprenne quels sont les termes du choix.

Comment justement formuler ce choix ?

Nous avons consulté les électeurs pour le passage à l'euro, pourtant autrement moins engageant pour l'avenir de mes enfants que le climat sous lequel ils vivront. Notre avenir climatique ne justifierait-il pas aussi un référendum européen ? Les questions ne doivent pas être compliquées, mais évoquer les vraies relations de cause à effet. Par exemple, si on veut émettre de moins en moins de CO2, êtes-vous d'accord pour payer 3 % en plus chaque année sur les combustibles fossiles ?

Une taxe sur les émisions de carbone ?

Je ne crois pas que nous arriverons à résoudre volontairement le problème sans cela. La taxe a mauvaise presse. Mais enfin, les impôts, c'est juste une redistribution, dont nous bénéficions tous par ailleurs. J'ai la naïveté de penser que cette taxation serait éminemment sociale : les lecteurs vont peut-être croire que je suis fou, mais il faut bien voir qu'en cas de choc pétrolier ou de cataclysme climatique, ce qui est inéluctable en "continuant comme maintenant", ce sont les gens modestes qui trinqueront les premiers. Que ces mêmes gens modestes payent chaque année l'énergie un peu plus cher et un peu moins de charges sociales (car on peut faire un transfert) pour être incités à s'adapter en douceur, est-ce nécessairement une mauvaise idée ? .

Tout cela doit se passer au niveau européen. Or, l'Europe a fait marche arrière sur sa volonté de taxer l'énergie...

Une politique fiscale intégrée en Europe serait utile pour avancer plus rapidement sur le problème. Il faut savoir que les industriels européens sont probablement beaucoup moins opposés à l'idée de la taxe que nous, mais à la condition, légitime - d'où l'intégration fiscale - que les conditions soient les mêmes partout.

Vous êtes un fervent partisan du nucléaire...

Le recours au nucléaire, qui n'émet pas de gaz à effet de serre, est pour le moment un élément de solution qui n'a pas d'alternative. Comme père de famille (je ne suis ni salarié ni fournisseur de l'industrie nucléaire), et au vu de la dérive climatique qui va perdurer des millénaires, se manifester partout, et dont l'enjeu à terme se mesure peut-être en milliards de morts, quelques milliers de tonnes de plutonium stockés dans une grosse décharge un peu particulière ne me font pas très peur.

Et les énergies renouvelables ?

Il faut absolument en developer certaines (solaire thermique, bois, géothermie, hydroélectricité), mais elles ne seront jamais en mesure de remplacer les énergies fossiles au niveau actuel de consommation. Le point dur dans cette affaire, avant même de définir la "bonne" énergie, c'est de s'accorder à l'idée de renoncer à la croissance en volume. Passé une certaine quantité d'aliments mangés par jour, vous êtes obèse et cela comporte des risques. Eh! bien, c'est pareil pour la Terre. Aujourd'hui, nous sommes devenus des "obèses de la consommation matérielle", et si on consommait moins, cela ira globalement mieux sur le long terme. La transition demande des efforts, mais on doit se faire à cette idée-là si on veut résoudre le problème climatique. Le bonheur dans la vie, c'est d'être amoureux et de ne pas avoir d'ennuis de santé, pas seulement de consommer une tonne de pétrole ! Si on accepte l'idée d'une limitation, avec l'aide de l'efficacité énergétique, des énergies renouvelables, et du nucléaire, on peut y arriver.

Au plan international, cela semble plutôt utopique si l'on en juge par les errements du protocole de Kyoto...

Tout le problème est de fait de transposer au plan international le souci de cohérence que l'on ne parvient pas à avoir au niveau national, que ce soit en Belgique ou en France. Pendant que l'on signait et ratifiait Kyoto, mon pays a continué à augmenter le linéaire autoroutier, supprimé la vignette, diminué la taxe sur l'essence, autorisé de plus en plus de grandes surfaces (qui sont des aspirateurs à voitures), encouragé par prêt le logement en deuxième couronne, et encouragé par tous les moyens la croissance de la consommation matérielle des ménages. Et on s'étonne que les émissions augmentent ! Il ne suffit pas de signer un accord international. Il faut que l'objectif se retrouve dans le cahier des charge de tout ministre et de tout citoyen. Au plan international, c'est la même chose : on signe Kyoto et dans le même temps l'Organisation mondiale du commerce dit qu'on ne peut pas avantager des marchandises qui ne font que 500 km contre d'autres qui en ont fait 10.000..

L'homme, par nature, attend souvent d'être au pied du mur avant d'agir...

Dans ce cas, c'est un peu comme si on attendait d'avoir le cancer du poumon pour arrêter de fumer. A cause du surplus de gaz à effet de serre que nous avons déjà mis dans l'atmopshère, le climat va porter notre marque pour des millénaires. Il nous appartient encore - mais pour combien de temps ? - que cette marque future soit très brutale ou pas, selon ce que nous allons émettre dans les décennies qui viennent.

Retour au sommaire de l'ouvrage
Retour vers le haut de la page