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Manicore

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Un entretien au JDD.fr, le 3 février 2010

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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NB : Il s'agit de la version envoyée au JDD, non de ce que le JDD a mis en ligne. Il y a quelques petites différences entre les deux.

 

Le JDD : Plus d'un mois après le sommet de Copenhague, Rajendra Pachuri, le directeur du GIEC est monté au créneau, lundi à la BBC, affirmant qu'il n'a aucune raison de démissionner...

Jean-Marc Jancovici : Et pourquoi le ferait-il ? Est-ce qu'un directeur de publication doit démissionner à chaque fois qu'un journaliste dit une bêtise ? Rajendra Pachuri est le directeur d'un organisme qui édite un rapport de 2400 pages, qu'aucun détracteur du GIEC n'a lu dans son intégralité. Qu'il y ait dans ce pavé une ou deux erreurs montre que leurs études atteignent un niveau de qualité considérablement supérieur par rapport aux autres études. Pachuri a donc parfaitement raison de ne pas démissionner. C'est comme si Carlos Ghosn [P-DG de Renault] devait quitter ses fonctions dès qu'un vendeur de sa marque est pris en train de vendre une voiture avec juste trois roues.

Le GIEC doit-il toutefois améliorer son fonctionnement interne, pointé dans l'affaire du "glaciergate" [Le rapport 2007 du GIEC donne dans un paragraphe une estimation erronée de la date de disparition des glaciers de l'Himalaya. Le chiffre, erroné, est en réalité issu d'une étude de l'ONG de défense de la nature WWF] ?

Le fonctionnement du GIEC reste méconnu. Peut-être doit-on mieux l'expliciter dans les médias. Mais, de mon point de vue, les journalistes veulent avant tout intéresser leurs lecteurs. Et, souvent, ses lecteurs préfèrent de très loin les informations croustillantes. Une polémique n'est pas toujours le reflet du fond, mais dans tous les cas, elle est une création des médias. Tant qu'un journal grand public ne diffame personne ou ne contrevient pas à la loi, il peut raconter exactement ce qu'il veut. La diffusion de l'information n'est pas un critère de véracité des faits. La presse continue épisodiquement d'écrire qu'il y a eu 100 000 morts à cause de Tchernobyl, un chiffre qui n'existe dans aucune publication scientifique.

Il existerait donc une campagne médiatique des climatosceptiques, mise en place après l'échec, politique, de Copenhague ?

Il ne s'agit pas d'une "campagne", car, pour ce faire, il faudrait qu'il y ait un porteur d'intérêt unique, bien identifié, et qui répète sa position. Là, les médias eux-mêmes, le Sunday Times en particulier, relayent des climatosceptiques qui sont une addition d’individus en mal de publicité mais qui ne font pas partie d’un mouvement organisé : on peut raconter l’histoire de chacun d’entre eux sans faire référence aux autres. Pour moi, il s'agit plutôt d'un "effet médiatique". Beaucoup de patrons de rédaction veulent avant tout monter des faits en épingle plutôt que d'affirmer des vérités tranquilles, moins bonnes pour les ventes. Les critiques faites au GIEC ne sont pas avant tout une manifestation d'un problème de fond, mais avant tout une création des médias.

L'affaire du Climategate fait partie de ces "créations"...

Les médias ont en effet tiré un peu vite sur ce qui est trop suspect pour être un fait du hasard, à savoir la publication, juste avant le début du sommet de Copenhague, d’une sélection de mails échangés entre des chercheurs du GIEC et piratés sur les ordinateurs de ces derniers. Tout d'abord, les courriels en question sont issus d'une correspondance de treize ans entre les experts. Les mails diffusés représentent donc moins de 1% de la correspondance sur cette époque. De plus, les propos ont été souvent mal interprétés. Une phrase a ainsi été attribuée à un chercheur qui aurait voulu cacher l'évolution des températures entre 2000 et 2008. En réalité, la fameuse citation est issue d'un courriel daté de 1999. Et les experts évoquaient la suppression d'un artefact d'une méthode utilisée avec les cernes d'arbres, méthode qui permet de reconstruire les températures mais qui devient inappropriée à partir des années 70 à cause des effets de la pollution sur la croissance des arbres. Il n’y avait aucun complot dans cette affaire! Ce genre de polémiques est récurrent ; elles sont engendrées par un système médiatique qui incite les journalistes à la polémique, journalistes qui au surplus manquent souvent de temps pour s'y retrouver dans un domaine très technique et complexe.

Si elles sont relayées par les médias, les polémiques liées au GIEC sont avant tout lancées par les climatosceptiques. Peut-on les définir ?

Le « climatoscepticisme » n'est pas un parti politique, ni un courant de pensée organisé ou une école cohérente dans laquelle tous les membres s'accordent sur une même position. Nous avons affaire à l’empilement d’un tout petit nombre d'individus qui ont chacun leurs raisons de critiquer la science orthodoxe. Ils vous racontent des choses qui ne sont pas conformes aux faits, ou transforment des cas isolés en généralités. Ces personnalités ne sont pas plus d'une quinzaine en France. Ainsi, nous avons Claude Allègre, qui en vient à dire, par orgueil, tout et n'importe quoi sur n'importe quel sujet ; Serge Galam, un mathématicien qui ne connait rien en physique ou biochimie ; Vincent Courtillot, un géophysicien très vexé que sa science n'ait pas la place qu'elle mérite ; Luc Ferry, qui, sauf erreur de ma part, n'est que philosophe ; Christian Gérondeau, ancien défenseur de la voiture ; Valéry Giscard d'Estaing, qui n'aime pas les éoliennes en Auvergne ; ou encore Claude Bébéar qui n'aime pas les éoliennes sur la plage du Cap Ferrat. J'en oublie certainement quelques-uns. Ils ont tous une histoire, mais ils ne forment pas une école de pensée cohérence comme cela se voit souvent dans les débats scientifiques normaux, où deux thèses s’affrontent qui ont chacune des raisonnement plausibles (par exemple cela a longtemps été le cas sur l’origine de l’univers).

Selon votre cabinet, qui calcule les émissions de gaz à effet de serre des Français par le biais de l'indicateur Eco2 Climat, la crise a infléchi les habitudes de consommation...

Il y en effet des baisses significatives des émissions de gaz dans les domaines du Fret - les industriels ont probablement moins réalimenté leurs stocks en 2009 -, de la construction ou encore du transport aérien. Avec la reprise économique, une hausse, logique, des émissions devrait se faire sentir. Mais je pronostique une croissance peu durable. En effet, nous sommes au plafond de la production mondiale de pétrole. D'ici cinq à dix ans, la production annuelle de ce précieux liquide, qui représente un tiers de l'énergie mondiale, diminuera. En conséquence, le prix de l'énergie va fortement fluctuer et une nouvelle crise - au sens de la baisse du PIB - semble très probable.

Comprenez-vous l'avis négatif du Conseil constitutionnel, rendu fin décembre, sur la taxe carbone ?

C'est l'illustration d'un malentendu. Le Conseil constitutionnel a considéré, à mon avis à tort, que tout le monde devait payer la même chose, quelles que soient les charges auxquelles les gens doivent faire face par ailleurs. Or les industriels qui étaient exemptés de taxe carbone dans le dispositif sont par ailleurs soumis à un système de rationnement, qui s’appelle des quotas (des quotas négociables, ce sont des tickets de rationnement négociables, beaucoup de particuliers n’aimeraient pas ça !). Ce système qui leur est imposé leur crée des dépenses (pour respecter le plafond d’émission qui leur est alloué, même à titre gratuit, ils doivent investir dans des améliorations) et il n’est du coup pas illégitime de les exempter d’un deuxième paiement au titre de la taxe. Je pense que le Conseil constitutionnel n'a pas compris cette réalité. Et puis on ne peut jamais exclure un gentil croc-en-jambe, parce que c’est hélas une réalité dans le jeu politique en démocratie. Je remarque aussi que Valéry Giscard d'Estaing, qui fait partie du Conseil, a, dans une préface de l'ouvrage de Christian Gérondeau, mis en doute le fait que l’homme puisse influencer l’évolution du climat. Cela a-t-il eu un effet sur la décision ? En tout cas cela jette évidemment un doute...

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