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Entretien paru dans "La Libre Belgique " le 2 avril 2007

 

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Gilles TOUSSAINT.

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Ingénieur-conseil spécialisé dans l’énergie et le climat auprès de l’Etat français et de diverses grandes entreprises, Jean-Marc Jancovici a également contribué au “Pacte écologique” de Nicolas Hulot.

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A vous lire, on a le sentiment que les conséquences du réchauffement climatique seront avant tout sociales et géopolitiques...

Prenons plutôt le problème en sens inverse : l’histoire des sociétés humaines montre que les événements qui ont été les plus dommageables à la taille de la population, à son espérance de vie ou à son confort de vie, c’est la famine, la maladie et l’oppression politique. Le changement climatique pourrait-il augmenter ces événements-là ? Question difficile, tout raisonnement s’apparentant à du billard à 25 bandes, mais on peut craindre que oui. Un réchauffement ample et rapide fera très probablement baisser les productions agricoles en de nombreux endroits. Si cela se conjugue avec une diminution de l’énergie disponible, des conséquences sont à craindre. Rappelons que l’intensification de l’agriculture a été rendue possible par l’augmentation de l’énergie consommée par ce secteur. Un autre risque augmentera en cas de contexte troublé : l’oppression politique. Une évolution brusque du climat provoquera de temps à autre des crises, notamment économiques (c’est exactement la conclusion du rapport Stern), et l’histoire nous enseigne qu’une économie massivement déstabilisée augmente fortement la probabilité de l’oppression politique (révolution, dictature, guerre ou savante combinaison des trois…). Ceci dit, il est seulement possible d’exprimer des craintes, mais pas de tenir des raisonnements prédictifs, et il ne faut pas confondre les deux. Inversement, balayer d’entrée de jeu tout scénario catastrophe serait de l’inconscience.

L’ère du pétrole bon marché est-elle de toute façon terminée ?

Le pétrole de plus en plus abondant prendra fin à l’échelle d’une vie humaine (10 à 30 ans, en gros). Va-t-il cesser d’être bon marché dans sa phase de décroissance ? Si on ne gère pas le problème, cela paraît vraisemblable, au moins au début. Si on gère le problème, ce n’est même pas sûr. Si la “taxe carbone” que j’appelle de mes voeux voit le jour, on aboutira à une situation paradoxale en apparence : la consommation d’hydrocarbures baissera alors même que les prix de marché n’exploseront pas, puisque la taxe incitera à diminuer la consommation plus vite que la possibilité maximale de production.

Quelles sont les perspectives des énergies renouvelables ?

Elles sont réelles pour leurs promoteurs, mais secondaires à bref délai pour vous et moi. Aujourd’hui, nous avons hélas tendance à confondre 1 et 100 : si vous faites les comptes, la calculatrice vous dira que vous n’arriverez pas à remplacer en 30 ou 40 ans pétrole, gaz et charbon (80% de l’énergie mondiale) par des énergies renouvelables (15% en gros, dont 10% de bois et 5% d’hydroélectricité). En d’autres termes, un approvisionnement identique en prix et en volume est hors de portée des renouvelables, et ce quel que soit le mix proposé. Je ne vois pas non plus comment on arrive à se passer du nucléaire tout en réduisant les émissions de CO2 en quelques dizaines d’années. Mener les deux chantiers de front signifie diviser la quantité d’énergie que nous consommons par cinq à six en 45 ans.

Il faut donc réduire drastiquement la consommation énergétique et cela passe par la taxation…

Oui, il faut augmenter le prix de l’énergie. Le paradoxe est que plus vous refuserez une hausse volontaire du prix pour modérer la consommation, plus vite arrivera une hausse involontaire, soit à travers un choc de marché (la production ne peut pas suivre), soit à travers la facture des conséquences (choc climatique). Bref, ou bien le prix de l’usage de l’énergie augmentera, ou bien celui des conséquences. Et une telle évolution, si elle arrive, nous fera probablement regretter de manière amère (ou fera regretter de manière amère à nos enfants, qui nous haïront) de ne pas avoir choisi la voie volontaire.

Mais pour être vraiment efficace, une telle taxe ne devrait-elle pas être imposée à l’échelle mondiale ?

Oui et non. Juridiquement, la fiscalité est du ressort des Etats, qui sont donc des premiers acteurs incontournables. Mais à partir du moment où vous considérez que l’atmosphère est un bien commun, la saine concurrence n’est obtenue que si, partout sur la planète, on paie la même chose pour émettre une tonne de CO2. En pratique, un pays A qui taxe fortement son énergie carbonée pourrait légitimement taxer l’importation de produits issus d’un pays B où cette énergie n’est pas taxée et détaxer ses propres exportations. L’OMC devrait à l’évidence soutenir ce point de vue.

Mais un pays qui se lancerait seul dans une aventure pareille mettrait ses entreprises en situation défavorable…

Le seul pari perdant à coup sûr est de ne rien faire : n’importe quelle solution imparfaite est donc préférable à l’inaction. De plus en plus de grandes entreprises le comprennent, et seraient prêtes à accepter une telle taxe, traitée comme une TVA. Dans ce cas-ci, le plus réactionnaire de tous les lobbies, c’est celui des consommateurs. Comment devrait s’appliquer cette taxe et à quoi cet argent devrait-il être affecté ? Il faut augmenter de 5 à 10% par an le prix de l’énergie pour le consommateur, sur une période longue. Si vous dites aujourd’hui que le prix de l’énergie va augmenter indéfiniment à l’avenir, vous allez éviter aux gens de se placer dans une situation dans laquelle ils seront pris à la gorge dans 15 ou 20 ans.

Avec ce que rapporte cette taxe, l’Etat peut notamment se doter d’un bras armé dont le rôle serait justement de subventionner les investissements qui seront indispensables pour effectuer la transition. Il faut par exemple aider à la relocalisation des activités économiques et de l’habitat. C’est une chimère de penser que l’on va créer le moment venu des transports publics partout où il n’y en a pas : à moins de 20 habitants par hectare, vous ne faites rien. Il faudra donc plutôt implanter les activités à côté des réseaux qui existent déjà. L’urbanisme étalé, les banlieues pavillonnaires d’aujourd’hui ne correspondront plus à rien dans un monde où l’énergie est chère. Il faudra faire déménager des gens de manière importante dans la douceur, en faire changer un certain nombre de métiers…

Vous évoquez un retour à la terre, quels seront les métiers qui vont se développer ?

Je ne peux pas dire précisément lesquels ni si ce changement prendra son essor dans 10, 20 ou 40 ans, mais tout ce qui est manuel devrait logiquement être favorisé par une énergie plus chère. Il n’est pas question de retour vers le passé, car le temps est à sens unique, mais vous aurez probablement plus de personnes actives dans l’agriculture et dans l’artisanat. Et cet artisanat sera plus polyvalent : moins d’ouvriers spécialisés, moins de centres spécialisés qui ne couvrent qu’une étape de la fabrication d’un produit, des zones de chalandises moins vastes et des produits davantage réparables. L’avantage comparatif de la fabrication pas chère par rapport à la réparation chère devrait s’estomper voire s’inverser.

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