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Entretien paru dans Grandes Ecoles Magazine en septembre 2008

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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La hausse du prix du pétrole est volontiers qualifiée d’historique, qu’en pensez-vous ?

J.-M. J. : Dire que l’essence n’a jamais été aussi chère est faux. Le carburant automobile n'a quasiment jamais été aussi bon marché. Ce que dénoncent pêcheurs bretons et autres routiers n’est qu’un prélude. L’augmentation des taxes étant d’ailleurs la meilleure potion contre bien pire à venir.

Le prix réel de la mobilité a donc baissé ?

Sinon comment expliquer que les consommateurs français puissent faire rouler 30 millions de voitures en 2008, au lieu de 3 millions en 1939, que le déplacement moyen en voiture par personne et par jour soit passé de 0,01 km en 1900 à 25 km en 2000, tout en travaillant moins en 2000 qu'en 1939 ou en 1900, et en ayant aussi augmenté la taille des logements, la nourriture consommée, les lave-vaisselle et les tondeuses, etc. ? Cette conclusion étonnante pour d'aucun(e)s (que le prix de l'essence a très fortement baissé depuis leur naissance) devient normal quand on comprend ce qu'est le « vrai prix » de quelque chose.

Qu’est-ce que ce « vrai » prix ?

Comme nos revenus peuvent augmenter, mais pas le nombre d'heures par jour, désespérément fixé à 24, le « vrai prix » de quelque chose est le temps de travail nécessaire pour s'acheter la chose en question. On peut encore parler du prix rapporté au pouvoir d'achat (ou la part dans le budget), et là on comprend bien que si le pouvoir d'achat monte plus vite que le prix en monnaie courante, le prix réel diminue. A l'aune de cet étalon, le prix réel de l'énergie a subi une division par 10 au cours du 20ème siècle.

Quel est le prix « réel » d’un baril donc ?

Le baril valait 20 $ de 2004 en 1880 et il valait moins de 20 $ de 2004 en 1970. Il valait toujours moins de 20$ de 2004 en 1990, après une hausse et une baisse brutale ; alors que depuis 1880 le pouvoir d'achat a été multiplié par plus de 10. Les carburants routiers valent 1,5 à 2 fois moins cher aujourd'hui qu'en 1970 avant le premier choc pétrolier. L'énergie abondante et à bas prix permet au consommateur occidental de se retrouver à la tête d'une armée d'« esclaves énergétiques », qui nous fournissent objets et nourriture à profusion, mobilité à bas prix et tout ça pour 35 heures par semaine.

Quand interviendra la « vraie » hausse ?

Les stocks d'hydrocarbures étant finis, l’approvisionnement en énergie fossile va nécessairement passer par un maximum puis baisser. Et ce maximum pour le pétrole, surviendra d'ici à 2015 selon l'essentiel des experts. Comme les hydrocarbures fournissent 80 % de la consommation d'énergie de l'humanité, le prix réel de l'énergie, après avoir connu une période de deux siècles de baisse, va probablement se mettre à monter pour de bon. C’est-à-dire que la hausse des prix courants de l'énergie deviendra(it) structurellement plus rapide que la hausse des revenus. Il va donc arriver un moment - dans 5 à 40 ans - où le consommateur va devoir travailler de plus en plus longtemps pour se payer un kWh. L'autre option, c'est Pol Pot à l'échelle planétaire (c’est-à-dire beaucoup moins de consommateurs de manière brutale, ce qui permet à chacun d'entre eux de continuer sur sa lancée un certain temps), et ça fait malheureusement peut-être partie des risques que nous courrons si on laisse la régulation se faire toute seule... Le pouvoir d'achat va se mettre à décroître de manière structurelle, et la bonne question ne sera pas de savoir comment on distribuera les sucettes supplémentaires, puisqu'il n'y en aura pas, mais comment on sauvera la paix et la démocratie si cette décroissance se ponctue d'épisodes genre 1929, dix ans après lequel l’Europe était en guerre…

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