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Entretien paru dans "L'Expansion" en septembre 2002

 

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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NB : Je ne reproduis ici que l'entretien proprement dit. Il était précédé d'un chapô - et surtout d'un titre - sur lesquels je n'ai pas eu mon mot à dire (ce qui est la règle). On peut trouver sur la page où je consigne mes observations post-entretiens en général les quelques remarques que j'ai à faire sur celui-ci en particulier.

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Propos recueillis par Bernard Poulet.

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Les troubles du climat constatés cet été peuvent-ils résulter du réchauffement de l'atmosphère ?

Ces troubles relèvent de l'immédiat, dans le temps et dans l'espace, alors que la climatologie s'intéresse à des moyennes sur des zones larges et des plages de temps longues. Il est donc très risqué de décider qu'une fluctuation particulière est indissociable d'une modification des moyennes. Cela étant, les simulations numériques indiquent que l'augmentation des gaz à effet de serre doit accroître les épisodes pluvieux intenses.

Pouvez-vous expliquer ce qu'est l'effet de serre ?

Cette expression désigne un phénomène naturel de piégeage de la chaleur près du sol, très ancien puisque son apparition sur la terre date de celle de la vapeur d'eau dans l'atmosphère, il y a près de 4 milliards d'années.
Schématiquement, notre atmosphère laisse assez facilement passer le rayonnement solaire, qui parvient à la surface terrestre, mais intercepte 95% du rayonnement infrarouge émis par le sol que chauffe ce même rayonnement solaire. De la sorte l'énergie "entre" aisément et "sort" plus difficilement. Cela amène une élévation de température d'environ 30 degrés qui n'aurait pas lieu si l'effet de serre n'existait pas : celui-ci est donc indispensable à la vie que nous connaissons.

Est-on vraiment sûr que l'activité humaine a un rôle significatif dans le réchauffement terrestre ?

Il est désormais incontestable que l'air contient plus de gaz carbonique qu'au cours des 400.000 dernières années, et que nos activités "modernes" en sont directement à l'origine. Il est tout aussi incontestable que la température planétaire de la dernière décennie a été la plus élevée depuis que les enregistrements météo existent, et très vraisemblablement la plus élevée des 1.000 dernières années. Mais pour établir un lien de cause à effet de manière totalement irréfutable, il faudrait pratiquement inventer une machine à remonter dans le temps !
Mais nous savons aussi qu'aucun modèle reproduisant correctement le fonctionnement du climat ne sait expliquer le réchauffement des dernières décennies - et surtout ses caractéristiques : élévation plus forte l'hiver que l'été, la nuit que le jour, etc - sans faire intervenir l'effet de serre additionnel engendré par les activités humaines.

Peut-on encore prendre des décisions qui renverseront l'évolution du réchauffement terrestre ?

La durée de vie des gaz à effet de serre dans l'atmosphère est généralement supérieure à 100 ans, entraînant un délai incompressible de quelques siècles entre stabilisation de la concentration atmosphérique en gaz carbonique et stabilisation des températures.
Quoiqu'il se passe demain - même une division instantanée par 100 de l'émission des gaz à effet de serre - la température continuera d'augmenter pendant les siècles à venir. Mais nous avons encore le choix entre une augmentation ultime de 1 à 2 degrés ou, peut-être, de 15 à 20 degrés.

Donc, quoi qu'on fasse, la montée des eaux, par exemple, va se poursuivre également pendant des milliers d'années.

Oui. L'atmosphère étant un réservoir à faible capacité calorifique, la température moyenne de l'air se stabilisera assez rapidement après la stabilisation de la concentration en gaz carbonique. Mais, l'océan ayant une capacité calorifique notablement supérieure, il faudra des millénaires pour que cela influe sur les 100 ou 200 premiers mètres de la surface des océans, et que la dilatation de l'eau qui en résulte soit complète.
Par ailleurs, la fonte du Groenland ou de la calotte occidentale de l'Antarctique ne peut s'exclure - au bout de quelques siècles, et cela pourrait faire monter le niveau des eaux de 6 mètres.

Quelles pourraient être les énergies alternatives à celles - pétrole, charbon, gaz - qui produisent des gaz à effet de serre ?

Il y a deux actions possibles : moins consommer d'énergie, ou utiliser des énergies non émettrices de gaz à effet de serre - énergies renouvelables et nucléaire. Leur emploi correspond à des choix de société. Si chaque individu a le droit inaliénable de vivre dans 30 mètres carrés chauffés, de rouler en voiture, de manger 100 kilos de viande par an et de voyager en avion, la seule issue est la surgénération nucléaire, avec multiplication par 4 à 5 du nombre de centrales en France (par 20 ou 40 dans le monde) par rapport à aujourd'hui.
Si les énergies renouvelables sont seules éligibles, les lois de la physique nous imposeront de diminuer fortement notre consommation d'énergie, probablement par dix en France. Avec uniquement du solaire, de l'hydroélectricité, du vent ou de la biomasse ­ on ne peut pas produire 4 tonnes d'équivalent pétrole par personne pour 1 milliard d'Occidentaux et a fortiori pour 6 milliards de Terriens.

Est-ce que ce ne sont quand même pas des soucis de pays riches ? Les pays pauvres, eux, pensent d'abord à se développer.

Les premiers qui vont trinquer avec le changement climatique sont les pays dépendants de l'agriculture de subsistance. De fait, si, en France, les rendements sont divisés par 3, c'est très ennuyeux pour le revenu des agriculteurs, mais nous ne mourrons pas de faim. Vous imaginez en revanche ce qui se passerait en Chine ou en Inde en pareil cas .
Cela ne signifie pas dire que les pays riches n'ont pas de souci à se faire. Nous pouvons craindre des conséquences directes (inondations massives, sécheresses continentales accrues avec incendies, voire désertification, de temps en temps un ouragan extrêmement violent, remontée vers le nord des maladies endémiques des pays chauds, etc) mais aussi indirectes : émigrations, conflits, etc. Nous ne sommes pas un sanctuaire isolé du reste du monde.

Mais comment combiner le ralentissement de la croissance que vous préconisez et la lutte conte la pauvreté ?

Il convient d'abord de décider où s'arrête la pauvreté, qui est une notion relative ! Un Indien du XXè siècle vit plus vieux et a accès à plus de services qu'un Français de 1900 : est-il encore pauvre ? On peut parfaitement concilier la poursuite de la croissance économique avec une diminution de la consommation matérielle, car la croissance économique est quelque chose de conventionnel : il suffit de compter ce qui augmente ! On peut très bien imaginer une économie dans laquelle l'activité consacrée à des choses immatérielles augmente pendant que celle consacrée à des biens matériels décroît, avec une valorisation des biens immatériels suffisante pour garantir une croissance du PNB.

Une croissance économique sans croissance matérielle ?

De toute façon, la croissance matérielle perpétuelle est impossible, non pour des raisons idéologiques, mais parce que le monde est fini ! La bonne question n'est pas de savoir si nous aurons la décroissance un jour, mais seulement quand et comment. Résoudre le problème du changement climatique et d'un certain nombre d'autres pressions sur l'environnement oblige malheureusement à une stabilisation de la consommation matérielle. Mais cela n'empêche pas la croissance économique. Prenons un exemple : aujourd'hui, vous dépensez 15.000 euros pour acheter une voiture, et demain vous payez 16.000 euros pour acheter un chauffage solaire mais n'achetez plus de voiture. La voiture implique la consommation de plus d'une tonne de ressources non renouvelables pour être construite puis à peu près son poids de pétrole chaque année ; le chauffage solaire lui consomme cinq à dix fois moins de ressources naturelles et fournit un service favorable à la protection de l'environnement. Vous n'avez certes plus de voiture, mais vous avez injecté 1.000 euros de plus dans l'économie, donc vous avez décroissance matérielle et croissance économique !
La seule bonne question me paraît être de savoir si nous serons plus malheureux pour autant...

La décision, ici ou là, d'arrêter le nucléaire répond-t-elle à un début de prise de conscience ?

Elle répond plutôt à une demande de bonne conscience ! Nucléariser l'essentiel de la production mondiale d'électricité permettrait d'économiser 20% des émissions humaines de gaz carbonique : ce n'est pas négligeable, mais reste insuffisant pour stabiliser la perturbation du climat.
Beaucoup d'écologistes sincères croient qu'il serait possible de vivre comme aujourd'hui sans pétrole, sans nucléaire, avec seulement des éoliennes et des champs de colza. Cela, les lois de la physique nous l'interdisent.

Les politiques ont-ils compris ces enjeux ?

Dans l'ensemble les politiques sont peu et mal renseignés sur ces questions. Quand vous organisez une réunion à l'Assemblée avec des experts pour parler de ces problèmes, les seuls députés présents sont les orateurs.

Quelle est l'attitude des entreprises ? Que penser des discours sur le "développement durable" ?

En fait, il y a des signes controversés. Mais ce qui est sûr c'est que tant que les gens ne savent pas, ils n'ont pas de raison de s'en préoccuper. Une partie de mon activité consiste donc à vulgariser les travaux du GIEC (Groupe Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat), une autre, à faire des estimations pour montrer aux entreprises les gaz à effet de serre qui sont engendrés par leur activité.
Prenons un exemple : votre journal. Quand les gens viennent travailler, quand ils sont chauffés, qu'ils s'éclairent, utilisent du papier, etc.. ils consomment de l'énergie et engendrent des émissions. Vous pouvez donc décider de changer le mode de chauffage et isoler les bâtiments, organiser le ramassage du personnel, avoir des chaises en bois et non en métal, d'utiliser des feuilles recto verso, ne plus imprimer les mails automatiquement, changer l'éclairage, développer l'édition électronique pour diminuer le poids de papier imprimé... Mais ne nous voilons pas la face : certaines activités seraient beaucoup moins florissantes dans un monde qui déciderait de s'attaquer sérieusement au problème, même si cela est macro-économiquement neutre.

 

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