La lune

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Entretien paru dans BIP le 15 février 2012

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Propos recueillis par Elisabeth Salles

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Chaque mois, le BIP demande à un expert, une personnalité du monde politique ou de l'énergie, de commenter dans ces colonnes l'actualité du mois précédent. Année de grands rendez-vous électoraux, 2012 ne sera pas tout à fait comme les autres. Dès janvier, la couleur s'est affichée avec, notamment, la présentation du programme du Parti socialiste, la publication du rapport de la Cour des Comptes sur les coûts passés, présents et futurs du nucléaire, un exercice qui n'avait jamais été fait, la parution, aussi, d'un autre rapport de la même Cour des Comptes sur le Grenelle de l'environnement. Sur tous ces sujets, Jean-Marc Jancovici, expert énergie-climat que l'on ne présente plus, nous apporte son éclairage. Sans langue de bois, comme il en a l'habitude.

Enerpresse : Des événements qui ont marqué la scène énergétique française en ce début d'année, quel est celui qui a particulièrement retenu votre attention ?

Jean-Marc Jancovici : Il y en a beaucoup ! Je vais commencer avec le rapport de la Cour des Comptes sur le nucléaire, que j’ai trouvé être un exercice de méthode très intéressant. Repartir de questions élémentaires, comme « qui paye quoi à qui, et avec quelles règles de calcul », permet de poser les bases d’un débat factuel, ce qui est hautement souhaitable. Du reste, si nous souhaitons ensuite faire des comparaisons entre énergies, car c’est à l’évidence indispensable pour faire des choix, il serait très utile, voire indispensable, d’appliquer la même démarche aux autres énergies. J’espère que les magistrats de le Cour en auront le temps !

Ce rapport pose donc, dès le départ, la bonne question pour discuter argent : quels chiffres doit-on prendre en compte, et de quelle manière ? J'y ai même découvert une notion que je ne connaissais pas, à savoir le « coût complet économique », qui fait disparaître la durée de vie des investissements, en remplaçant leur amortissement par un loyer annuel (ce qui pour le coup est assez perturbant et peut conduire à interpréter le résultat de travers).

Mais, au-delà, ce rapport m'inspire plusieurs réflexions. La première est qu'il fait apparaître que la loi Nome oblige EDF à vendre son électricité nucléaire à un niveau inférieur au coût de renouvellement à l’identique. Cela équivaut à transférer la « rente nucléaire » aux actionnaires des concurrents, ce qui est assurément la moins bonne manière d’utiliser cet argent ! Il vaudrait bien mieux le laisser au sein d’une société publique ayant le mandat clair de renouveler ou améliorer ses centrales nucléaires, voire d’augmenter les dividendes servis à l’Etat, qui en a bien besoin.

Ce rapport, qui émane, ce qui est amusant compte tenu des positions de François Hollande sur le nucléaire, d'une autorité dont le président fut député socialiste (Didier Migaud - ndlr), conforte d'autre part des ordres de grandeur connus. Que, sur des installations qui vont durer 40 à 60 ans, le coût ne soit révisé que de 10 % par rapport à ce qui figurait dans des travaux approfondis précédents montre que l’on sait à peu près où l’on va, ce qui n’est absolument pas le cas avec les combustibles fossiles, dont le cout futur est largement imprévisible. Il faudra aussi faire l’exercice avec les renouvelables pour comparer ce qui est comparable.

La Cour des Comptes a, également, souligné deux autres points intéressants. Le premier concerne le démantèlement, dont l’imprécision sur le coût futur ferait courir, selon les opposants au nucléaire, un risque majeur d’inflation sur le prix de l’électricité. En fait, les calculs montrent que même si le démantèlement a été sous-évalué d'un facteur 2, l’impact sur le cout du MWh n'en est modifié que d'un euro environ. Il n’y a donc pas lieu de se focaliser sur ce sujet outre mesure.

D'autre part, et même si l'institution ne l'explicite pas clairement, la constitution d'un fonds d'assurance en cas d'accident grave représente un coût d'un montant équivalent. Un euro par MWh sur les 400 TWh de production nucléaire annuelle équivalent à 400 millions d'euros par an, soit 20 milliards sur 50 ans. Cela nous prouve qu'à faible coût le moyen est là de constituer un fonds significatif pour gérer un éventuel accident important, qu'il faut, bien évidemment, tout faire pour éviter. C'est, il me semble, le début d'une gestion non totalement affective d'un risque faible, mais possible, pour un bénéfice global bien identifié.

Car il faut être clair : soit le nucléaire est porteur d’un risque inadmissible, et l'on interdit cette industrie en totalité (ce n’est pas mon analyse) ; soit il est globalement utile, et donc on l’utilise, mais en obligeant l'industrie à constituer, comme ailleurs, un mécanisme d'assurance.

Enerpresse : C'est le débat qui a opposé François Hollande à Martine Aubry lors des primaires... Que pensez-vous du projet énergétique du candidat socialiste ?

Il est difficile de qualifier quelques affirmations de « projet » [note de JMJ : à me relire, je réalise que j'ai fait une réponse qui peut être mal comprise. Mon propos était de dire que comme je n'ai eu vent que de quelques affirmations, je ne peux pas dire que je connais tout le projet !], et je vais donc me limiter à commencter deux caractéristiques quantitatives du programme socialiste. Un premier défaut est d’être calé sur une hypothèse totalement irréaliste de « retour à la croissance », justement à cause de la contrainte énergétique.

Ce qui fonde mon raisonnement est une simple règle de trois : le PIB par personne est la multiplication du PIB par unité d'énergie (c’est l'efficacité énergétique du PIB) et de l’énergie par personne. Du coup, la croissance du PIB par personne est la somme de l’amélioration de l'efficacité énergétique de l’économie et de la croissance de l’énergie par personne. De la révolution industrielle à 1980, cette croissance de l’énergie par personne, en moyenne mondiale, a été de 2,3 % par an, avant de chuter à 0,2 % juste après 1980. Le PIB par unité d’énergie, lui, progresse de 0,8 % par an depuis 1970.

Du coup, le PIB par personne est brutalement passé de 3% de croissance par an avant 1980 - et nous avons calé toute la progression de la dépense publique là-dessus - à 1% par an après. Depuis 30 ans, on essaie de retrouver ce chiffre de 3 %, qui permettrait de désendetter l’état, de payer les retraites et de résorber le chômage tout en encourageant les gains de productivité, mais nous n’y arrivons pas, parce que la contraintes sur les ressources énergétiques empêche de retrouver le 2% de croissance de l’énergie par personne et par an.

Et le grand paradoxe est qu’en plus cela va conduire l'efficacité énergétique de l'économie à se dégrader, car améliorer cette efficacité suppose une rotation du capital pour diminuer la consommation unitaire (bâtiments, voitures, usines, etc) qui a généralement besoin d’une économie en croissance pour aller vite. Dans les années qui viennent, le plus probable est que nous ayons une récession tous les deux à trois ans. Penser, comme François Hollande, que la croissance du PIB remontera à 3 % dans trois ans et bâtir son projet là-dessus est faire prendre au pays un pari perdant d’avance.

A cause du lien exposé ci-dessus entre énergie et PIB, sortir de l'énergie nucléaire est en outre un excellent moyen d'accélérer la récession ! Il est amusant de voir le PS proposer ce genre de mesure, alors que c’est historiquement celui qui est le plus axé sur la croissance, indispensable pour disposer du surplus à répartir. En concluant une alliance avec les Verts sur ce sujet, le candidat socialiste a certes suscité des craintes sérieuses au sein des milieux économiques, mais surtout cherché à réaliser un étonnant mariage de la carpe et du lapin.

Enerpresse : La Cour des Comptes a publié un rapport assez critique sur le Grenelle de l'environnement. Qu'en pensez-vous ?

Je ne peux hélas pas me prononcer sur ce rapport, car je ne l’ai pas lu. Le Grenelle a eu, à mon avis, un effet structurant sur un certain nombre de points, sans avoir, toutefois, insufflé une dynamique du bon ordre de grandeur pour faire face aux défis auxquels nous sommes confrontés. Le principal effet intéressant est que, dans beaucoup de domaines, nous sommes passés de l’incantation à la discussion sur les problèmes concrets (qui doit faire quoi, comment, avec quel argent, contrôlé comment, etc).

Le Grenelle a donc créé un public exigeant, dans les entreprises et les adminisrations, auquel l’on ne peut plus servir un discours simpliste sans aligner des chiffres en face. Il a modifié l'opinion d'un certain nombre de gens, poussé à un vrai mélange des cultures, comme en témoigne par exemple des fusions d’aministrations historiquement opposées (eaux et forêts et Ponts, ou encore énergie et climat). Les sujets environnementaux sont devenus des sujets sérieux, c'est un vrai acquis, peut-être le principal.

La mauvaise nouvelle, c'est que le pouvoir politique n'a pas vu passer le bon train. Nicolas Sarkozy n'a pas compris que d’enclencher la révolution de la décarbonisation de l’économie pouvait le transformer en Napoléon des temps modernes, et je ne comprends toujours pas pourquoi il a raté cette marche, lui qui a par ailleurs tant de rêves de grandeur... Le président n'a pas saisi que si l'on traitait le problème en appelant à une nouvelle révolution industrielle, cela donnait une entrée cohérente pour tout réformer, y compris la fiscalité, l'aménagement du territoire, les filières industrielles et le système de formation. La France a pourtant tiré la première sur bon nombre d’instruments réglementaires qui permettent de gérer le problème.

Cette démarche aurait pu être notre "conquête de la lune", et j’espère toujours qu’elle le sera bientôt. La crise, qui est d’origine énergétique pour une large partie, aurait pu être l'occasion de se réinventer. Elle a, pour l’heure, plutôt abouti à rabaisser les ambitions. En cette fin de mandat, les décrets d’application de la loi Grenelle 2 sont publiés à la pelle, mais au prix de compromis qui, souvent, vident la loi de son esprit.

Si l’on fait un bilan des années écoulées, j'en veux aussi un peu aux ONG qui ont qualifié le sommet de Copenhague d'erreur. Elles n'ont pas voulu comprendre que de passer d'un format onusien, utile pour la discussion et le partage des connaissances - le GIEC en est une remarquable illustration - mais totalement inadapté à une action forte, à un format type G20, est un indiscutable progrès, car c’est la condition de l’action. Quand il y a des gagnants et des perdants, l’action forte ne peut jamais dériver d’un consensus parfait : il faut un groupe resserré d’acteurs qui prennent le manche, et qui bousculeront nécessairement un peu les autres.

Or c’est ce qui c’est passé dans les dernières heures de la conférence de Copenhague. Croire que c’est un échec est une erreur de lecture : c’est un point de passage obligé. Si cette question du climat était devenue un "sujet G20", il en aurait été question tous les deux mois au sein des puissants. Je me demande si la raison principale de cette réaction des ONG concernées n’est pas tout simplement qu’elles ne participent pas au G20, et donc elles n’ont aucune envie que le débat principal parte dans une enceinte d'où elles sont absentes. Mais dans cette histoire elles ont de fait tiré un peu contre leur camp, même si je me demande parfois où est leur camp !

Cette réflexion en amenant une autre, il me semble que les médias sont un peu trop complaisants avec ces acteurs, laissant une trop large part à l'empathie, ce qui conduit à promouvoir tous leurs raisonnements, qu’ils soient fondés ou farfelus, parce qu’il est impensable de refuser une tribune à celui qui dit "je veux sauver la planète" !

Mais ce qui m'importe encore plus, c'est qu'en période pré-électorale, je ne vois personne reprendre le flambeau de la « libération de la tenaille énergie-climat ». L’UMP n’en parle quasiment plus, NKM pas beaucoup plus que les autres, et quand le PS en parle, c’est généralement de manière non structurante, et pour vouloir tout et son contraire. Nous avons le choix entre un soufflé retombé et des gens qui ne sont pas débarassés de leurs contradictions (et n’ont pas beaucoup travaillé). Pas très rassurant…

J’espère que nous ne sommes pas devenus un pays de vieux mollassons trop gâtés, qui n’avons plus envie de faire des efforts ! Car chacun sait qu’aucun problème ne résiste à une absence de solution… Pourtant, la seule révolution industrielle qu’il nous faut mener, c’est bien celle de la sortie des combustibles fossiles...

Enerpresse : Vous n'accordez aucune confiance au programme du Parti Socialiste...

« Aucune confiance » est un peu violent ! Disons que j'ai quelques craintes. Sur les 5 dernières années, je n’ai pas eu beaucoup de signes comme quoi les dirigeants du PS - quelques députés que nous connaissons tous exceptés - cherchaient à bien se former sur ces enjeux cruciaux, alors que, de manière un peu ironique, on pourrait dire qu’ils n’avaient que cela à faire puisqu’ils n’étaient pas aux affaires. A titre personnel je ne suis jamais arrivé à faire un exposé sur les ordres de grandeur des contraintes physiques à des hauts responsables du PS, et je ne connais personne qui l’ait fait, alors que c’est une étape incontournable si on veut comprendre à quoi on a affaire (que ce soit moi ou quelqu’un d’autre qui s’en charge n’est pas la question).

Ce n’est évidemment pas rassurant du tout que les membres du PS n'aient pas pris le temps de monter en compétence sur ces sujets, et je suis très loin d’être le seul à partager cette inquiétude (nombre de physiciens ouvertement de sensibilité PS la partagent). En face, le public qu’ils auront si ils reviennent au pouvoir est devenu plus exigeant, et la situation est surtout de plus en plus tendue.

Enerpresse : L'argument de base du programme énergétique du candidat socialiste, c'est la maîtrise de l'énergie, qui permettra d'assurer la transition énergétique...

Ce n’est pas moi qui vais être contre ! Mais la maîtrise de l'énergie porte un nom : c’est l’augmentation programmée du prix de l’énergie. Sinon, on fera ce que l’on fait depuis 150 ans : des objets unitaires plus performants…. et une consommation globale qui augmente tant qu’elle peut, et qui après se régule dans la crise. Or le PS propose à la fois des économies via des actions techniques sur des objets (logements par exemple), et… se plaint de la hausse de l’électricité - pourtant indispensable (voir attendus du programme de François Hollande), ou propose des actions à la baisse sur le prix de l’énergie, comme la TIPP flottante. Que comprendre dans ces envies contradictoires ?

En outre, le PS ne semble pas avoir compris que le prix de l’énergie va augmenter de toute façon, en raison des tensions sur l'offre, mais cela ne profitera pas aux mêmes. Moins on acceptera de majorer le prix de l’énergie par la fiscalité, et plus la hausse arrivera à l’occasion de chocs destructeurs, et sera en outre captée par des acteurs particuliers, soit ceux qui détiennent les ressources fossiles (donc les opérateurs des pays pétroliers), soit les entreprises qui sont dans le système.

Le consommateur paiera quoi qu'il en soit, avec son portefeuille ou en perdant des emplois domestiques. Le politique a donc juste le choix entre une bonne et une mauvaise manière d’organiser une hausse qui touchera aussi les classes moyennes et populaires, il ne faut pas se raconter d’histoires. C'est un discours qui est très difficile à faire passer aux hommes politiques. Et les les associations de consommateurs sont souvent très obtuses aussi. L’UFC a souvent considéré que si nous ne nous imposons pas de hausse du prix de l’énergie, ce dernier n’augmentera jamais !

Enerpresse : Vous avez fait partie de la commission Energies 2050, dont le rapport vient d'être publié. Quelle est votre vision sur cet exercice ?

Ce genre d'exercice a toujours un mérite, celui d’exister, et toujours une limite, celle de permettre des interprétations erronées sur ce qui aura été écrit. Quand le travail est fait à la demande d’un ministre, il y a aussi - c’est la règle du jeu - toujours des soupçons de conclusion « sur ordre », infondés en ce qui me concerne. Mais il faut y aller, parce que c’est précieux d’avoir des temps d'échange avec les corps intermédiaires (hauts fonctionnaires, décideurs économiques). Ce sont à ces occasions que l’on fait de la transversalité et que l’on a le temps de faire passer des raisonnements un peu argumentés.

Sans surprise, dans les conclusions du rapport on trouve que supprimer le nucléaire serait une erreur (peut-être parce que tous les participants savent apprécier la réalité des risques !), mais ce qui est mis en avant est surtout qu’il est essentiel d’économiser l’énergie, et qu’il faut se donner les moyens de le faire. Et cela est un résultat qui n’était pas du tout acquis d’avance, ce qui fait donc que cette commission a été très utile.

Enerpresse : Vous êtes un partisan déclaré de l'énergie nucléaire. L'accident de Fukushima ne vous a pas fait changer d'avis ?

Non. Même si tous les 20 ans se produit un accident similaire, le nucléaire évitera toujours plus de risques qu'il n'en crée. Il n’y a plus de raison sanitaire, aujourd’hui, d’empêcher le retour des populations évacuées à Fukushima, qui, au final, n’aura fait aucun mort par irradiation. De son côté, le million d’évacués pour le barrage des Trois Gorges, parfaitement « renouvelable », est assuré de ne jamais retrouver son « chez lui » !

En France - car c’est loin d’être pareil partout - Fukushima aura surtout été un problème médiatique majeur, avant d’être un désastre sanitaire ou environnemental majeur. Cet embrasement médiatique n’est pas du tout en rapport avec l’importance de cette nuisance dans l’ensemble des problèmes connus dans ce vaste monde. Du point de vue des écosystèmes, et ce n’est pas du tout de l’ironie, un accident de centrale est une excellente nouvelle, car cela crée instantanément une réserve naturelle parfaite !

La vie sauvage ne s’est jamais aussi bien portée dans les environs de Tchernobyl que depuis que les hommes ont été évacués (la colonisation soviétique, à l’inverse, a été une vraie catastrophe pour la flore et la faune). Le niveau de radioactivité est désormais sans effet sur les écosystèmes environnants, et le fait d’avoir évacué le prédateur en chef sur cette terre (nous) a permis le retour des castors, loups, faucons, etc. On a même profité de cette création inattendue de réserve naturelle pour réintroduire des bisons et des chevaux de Przewalski , qui vont très bien merci.

La hantise de la radioactivité vient de la crainte que nous avons tous quand nous ne comprenons pas ce qui se passe. Mais ce que nous ne comprenons pas n’est pas nécessairement dangereux pour autant…

Enerpresse : N'en est-il pas de même de la question des gaz et huiles de schiste ?

Sur ce sujet, je dirais simplement qu'il est très difficile d'avoir un avis définitif à partir d'informations parcellaires. Nous savons qu'en France, il y a des roches mères, appelées schistes. Je ne crois pas que quiconque sache aujourd’hui si il y a effectivement du gaz extractible dans ces roches mères, et si oui en quelles quantités. A supposer qu’il y en ait, il faut conditionner son exploitation éventuelle au respect de la stratégie de division par quatre des émissions de CO2, et à l’absence de nuisances locales majeures (si on doit défricher 5 hectares tous les kilomètres, ca ne sera pas terrible). Mais si c'est possible de l’exploiter à ces conditions, on peut en discuter.

Pour revenir au rapport Energies 2050, c'est un exercice toujours utile. Etait-ce le bon moment ? Oui si l'on pense à la prochaine discussion d'une nouvelle programmation pluriannuelle des investissements, non si l’on se dit qu'en fin de mandature, c'est un mauvais moment pour s'adresser aux politiques.

Même si l’exercice a produit des résultats très intéressants, ce rapport souffre de deux lacunes. La première est qu’il contient l’affirmation que la « contrainte climatique » arrivera avant les problèmes d’approvisionnement en France. Or la contrainte d’approvisionnement n’est pas pour plus tard : elle est déjà là ! L’Europe a perdu 8% de son pétrole et 8% de son gaz depuis 2005, ce qui ne traduit pas vraiment une contrainte « future ». Mais nous ne voyons pas cette contrainte pour ce qu’elle est, car elle se traduit en crises économiques que nous attribuons uniquement à une mauvaise gestion politique ou des facéties de financier.

Mon deuxième regret est que cet exercice n’a pas été l’occasion de commencer à normaliser la production de scénarios énergétiques. Le rapport aurait pu comporter une partie de méthode, pour expliquer quelles sont les conditions à remplir si l’on veut qu’un scénario puisse être comparé à d’autres. Car tant que les scénarios ne peuvent pas se comparer, le décideur est perdu, ne sachant pas réellement quoi faire de ces objets, ni sur quelles bases choisir. Ce constat m’a du reste amené, au sein d’un think tank que j'ai créé sous le nom de The Shift Project, à pousser à la création d'un référentiel pour la création de scénarios énergétiques, pour en faire une discipline scientifique à part entière.

Cela veut dire transparence des hypothèses et des méthodes, publication dans des revues scientifiques, fourniture d’un nombre minimum d’informations, contrôle de cohérence et absence d’impossibilités physiques, etc. Nous travaillons aussi sur des méthodes pour reconstituer les variables qui ne figurent pas dans certains scénarios. L’objectif est que l'on puisse avoir des débats argumentés dans le monde des scientifiques et ingénieurs, pour ensuite présenter aux politiques des objets qu’ils soient capables d’interpréter et de comparer.

Enerpresse : Le PS veut organiser un grand débat sur la transition énergétique, estimant que le sujet ne relève pas des "techniciens" justement... Qu'en pensez-vous ?

J’en pense plusieurs choses. D’abord que le « grand débat » a lieu en permanence, dans les media et dans les instances diverses. A quoi pensent-ils en particulier ? Depuis que je m’intéresse à ce sujet, chaque élu promet le « grand débat » qu’on n’avait jamais vu avant, promis juré ! En fait, le plus grand débat que nous avons eu sur l’environnement dans ce pays a résulté du Grenelle de l’Environnement. Un « grand débat » va donc avec une « grande ambition », essentiellement.

Par ailleurs, j’ai cotoyé suffisemment de « grands débats » pour conclure qu’un tel exercice ne remplace pas la nécessaire sueur au sein des gens qui préparent les programmes, et ne permet pas d’accoucher d’une solution miracle et consensuelle si le politique n’a pas un peu travaillé son sujet. Ensuite, il est évident que le sujet ne relève pas que des techniciens. Mais par ailleurs l’argument est souvent employé pour ce qu’il n’est pas : quand les politiques accusent parfois les scientifiques ou techniciens de confisquer le débat, la vraie raison est juste que lesdits politiques sont perdus dans les arguments techniques échangés, et là personne ne peut rien faire pour eux s’ils ne veulent pas prendre le temps de se former un minimum.

Je veux bien que l’on débatte du nucléaire, mais si les débatteurs ne savent pas ce qu’est un atome d’uranium, un rendement de carnot, un cycle du combustible, un cout du kW installé, un millisievert, ou quels éléments on trouve dans les déchets nucléaires, c’est un dialogue de sourds. C’est comme si quelqu’un n’ayant jamais bu de vin accusait un sommelier de « confisquer le débat » au motif qu’il a passé des années à étudier le choix d’un bon vin !

Je connais des dizaines de scientifiques et d’ingénieurs (de sensibilité PS en général, ce qui est un comble) qui seraient ravis de passer des heures à former des politiques, et qui n’ont jamais eu cette possibilité, même quand ils ont fait des tentatives. Pour ce que j’en connais, ceux qui ont parfois eu ce privilège au sein du PS ont le plus souvent été choisis sur la base de leurs convictions militantes, pas sur la base de leurs connaissances techniques. Et quand il y a un colloque sur l’énergie, le député ou le ministre qui intervient ne reste jamais pour écouter les experts.

Dans ces mêmes colloques scientifiques ou techniques sur l’énergie, en près de 15 ans je n’ai jamais vu que 3 députés PS (toujours les mêmes) et un vert (toujours le même). Alors avant d’accuser une profession qui est loin d’être un ramassis de malhonnêtes, j’aimerais bien que les politiques qui utilisent cet argument balaient un peu devant leur porte.

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