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Entretien paru dans "Jeune Dirigeant" de janvier 2012

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Propos recueillis par Bruno Tilliette.

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Dans son dernier livre, Changer le monde tout un programme, Jean-Marc Jancovici, montre, chiffres à l’appui, que c’est la course à la croissance elle-même qui nous fait tomber dans des crises de plus en plus rapprochées parce qu’elle repose sur des ressources énergétiques qui se raréfient. Pour sortir de cette spirale infernale, il est urgent d’engager un nouveau projet de société tourné vers une économie décarbonée. C’est le défi posé à nos gouvernants.

Jeune Dirigeant : Au commencement de nos sociétés modernes est l’énergie : c’est un des messages forts de votre livre que l’on a parfois tendance à oublier.

Jean-Marc Jancovici : L’énergie est en effet primordiale pour une raison très simple : elle est, par définition en physique, la marque du changement. Il n’y a donc pas de transformation sans énergie. Cette idée peut se décliner de toutes les manières dans notre vie quotidienne. Aucun véhicule n’avance sans énergie, aucune usine ne fonctionne sans énergie, a minima celle des bras et des jambes des ouvriers qui la remplissent, mais qui est désormais devenue négligeable. Car, désormais, l’énergie produite par nos muscles est devenue plusieurs centaines de fois inférieure à l’énergie extracorporelle que nous utilisons (charbon, pétrole, gaz, et le reste).

Ce qui a donné à nos économies occidentales la capacité de produire des « choses » qu’on appellera par la suite du PIB, c’est l’énergie fossile abondante et gratuite, utilisée pour transformer une matière première également gratuite. Pour faire court, au moment où l’homme arrive sur la planète, il bénéficie gratuitement du résultat de 15 milliards d’années d’évolution depuis le Big Bang. Il n’y a pas que le soleil et le vent qui sont gratuits, comme aiment à le rappeler les écologistes, il y a aussi le pétrole, le charbon, les minerais, les pierres, les montagnes, le système climatique… Notre développement économique repose donc sur l’exploitation de ces ressources énergétiques et matérielles gratuites, auxquelles nous ajoutons des bulletins de paye. C’est le cumul des bulletins de paye, des dividendes et des rentes qui fait le prix des objets, et non la constitution de la matière première.

J. D. : Et dès lors que l’on arrive aux limites physiques de ces ressources, ce mode de développement est compromis ?

J.-M. J. : Nous sommes pas encore aux limites physiques absolues de l’énergie - ce n’est pas demain que nous manquerons de pétrole, de gaz ou de charbon -, mais déjà aux limites physiques de la dérivée. En 1975, la croissance de la quantité d’énergie par personne est passée de 2% par an à presque 0. Et c’est précisément à partir de cette date que la croissance économique de nos pays a également ralenti et que les hoquets de notre système ont commencé : nous avons une crise économique tous les 5 à 10 ans, alors qu’avant nous en avions une par siècle. Pour la première fois, j’ai entendu récemment, sur une radio importante et à une heure de grande écoute, un homme politique majeur affirmer que la croissance était terminée : c’était Michel Rocard. Il faut admettre, disait-il, que la croissance ne dépend pas des responsables politiques, mais de la quantité d’énergie dont le pays peut disposer, et le prochain président va devoir gérer une France sans croissance. Peut-être se sent-il le droit de le dire parce qu’il est retiré des affaires…

J. D. : Effectivement, l’idée que la croissance est corrélée à l’énergie semble toujours avoir du mal à être acceptée, alors même que le Club de Rome, il y a quarante ans, l’avait déjà montré ?

J.-M. J. : Le rapport du Club de Rome a eu, en réalité, un très grand retentissement et a été beaucoup discuté. Mais, c’est l’hypothèse que j’émets dans mon livre, il n’a pas eu d’effet concret, car il lui manquait un indicateur micro-économique qui permette de traduire dans les faits, au niveau même des entreprises, ce que montraient ses calculs macro-économiques. La comptabilité carbone, qui est mon sujet professionnel depuis 10 ans, permet aujourd’hui de le faire. Puisque le carbone, c’est de l’énergie, et celle-ci, de la transformation, il n’y a pas une transformation, pas un flux physique dont dépend l’activité économique qui n’ait une contrepartie carbone. Cette comptabilité carbone mesure donc la dépendance aux flux physiques de toute production, que l’on peut ensuite confronter à deux seuils : la quantité maximale de carbone qu’il est possible d’extraire du sol (sous forme de combustibles fossiles) et la quantité maximale de CO2 que l’on peut rejeter dans l’atmosphère sans prendre de risque ingérable pour l’avenir. Grâce à cet indicateur, on peut désormais confronter toute entreprise à un rejet de CO2 planétaire divisé par 3 d’ici 2050, ce qui est la limite à ne pas franchir pour éviter une déstabilisation chaotique (qui supprimera une large partie du PIB !).

J. D. : Et comment réagissent les industriels ?

J.-M. J. : Comme tout industriel qui sent une contrainte, la plupart réagissent négativement au début, mais certains demandent ensuite à y regarder de plus près. C’est un mouvement de prise de conscience progressif. L’important est qu’avec la comptabilité carbone, on a un moyen de formaliser le problème pour chaque entreprise et que l’on peut commencer à avancer sur la question.

J. D. : Le discours largement dominant, tant du côté des politiques que des entrepreneurs, reste quand même l’invocation au retour de la croissance dont vous montrez qu’elle est contradictoire avec les limites physiques de la planète. Vous prononcez-vous, vous, pour la décroissance ?

J.-M. J. : Non, je ne parle pas de décroissance, parce que je pense que c’est psychologiquement ingérable. Je suis pour l’ « a-croissance » au sens où cela permet d’arrêter de se dire que c’est la croissance qui importe le plus. Il faut juste dire que le PIB n’est qu’un indicateur partiel, qui ne nous donne pas le bon bilan global de notre action. Dès lors que nous n’avons qu’une petite partie de l’histoire, ce n’est pas très grave s’il monte ou descend. Et il est clair que, dans les conditions actuelles, il ne va pas pouvoir monter indéfiniment. Plutôt que de se focaliser sur sa baisse, il est préférable de se tourner vers d’autres indicateurs comme l’emploi ou… l’empreinte carbone. Savoir combien de gens ont un emploi, se sentent utiles, et ont de quoi vivre sans obérer l’avenir me semble plus important que d’être obsédés par un PIB dont on ne sait plus trop ce qu’il mesure exactement. Le gros défi posé à la communauté internationale est de trouver un indicateur macroscopique de progrès qui se substitue au PIB et permette de se désintoxiquer de notre obsession de la croissance.

J. D. : Votre méthode, pour accélérer la transition énergétique, repose essentiellement sur la taxation. Ce n’est pas forcément très enthousiasmant ?

J.-M. J. : Yves Martin, un éminent ingénieur des Mines aujourd’hui disparu, faisait remarquer que l’on taxait le travail, qui manque, et dont l’insuffisance cause du chômage et le déséquilibre de la balance économique, et que l’on ne taxait pas l’énergie, que l’on importe entièrement, qui va manquer, et qui crée des pollutions. Pour moi, il est évident qu’il faut détaxer le travail et taxer l’énergie. D’ailleurs, quand nous avons proposé la taxe carbone, avec Nicolas Hulot, dans le cadre du « Pacte écologique », nous pensions qu’il fallait la coupler avec une baisse des charges sociales. Et personnellement, je le pense toujours. Mais le gouvernement venait tout juste de baisser la taxe professionnelle et nous aurions risqué que ce soit interprété comme « encore un cadeau aux patrons ». C’est pourquoi nous avons proposé, dans un premier temps, qu’elle soit convertie en « chèque vert » pour aider les familles à faire des économies d’énergie, en se disant que cela n’aurait qu’un temps s’il y avait consensus sur une meilleure redistribution.

J. D. : Mais vous n’allez pas vous faire que des amis parmi les écologistes. Dans votre livre, vous prenez clairement parti pour le maintien du nucléaire ?

J.-M. J. : Ça dépend quels « écologistes » ! Je pense que c’est criminel de remplacer le nucléaire par du charbon, sachant que les énergies renouvelables seront encore pour longtemps relativement marginales. Choisir le charbon, c’est augmenter le nombre de morts à très bref délai : il y a cinq à dix mille morts par an dans les mines, ce que ne provoque pas le nucléaire civil. C’est augmenter à court terme la pollution locale et à long terme accélérer le changement climatique, c’est-à-dire la perte de terres agricoles dans les deltas, la souffrance alimentaire, les épidémies, les risques de guerre…, des conséquences pour moi bien pires que d’évacuer quelques dizaines de milliers de personnes des alentours d’une centrale nucléaire une fois tous les vingt ans. Si on fait un calcul bénéfice/risque, le changement climatique risque d’affecter gravement l’espérance de vie de l’ensemble de l’humanité ; un accident nucléaire n’atteindra que quelques centaines ou milliers de personnes. Je ne suis pas tant « pour le nucléaire » que « contre le charbon ». Parce que nous ne sommes pas dans un monde idéal, je choisis donc la moins mauvaise solution.

J. D. : Vous proposez, dans la dernière partie de votre livre de faire de la « décarbonisation de l’économie » un projet de société et vous listez tout ce qu’il est possible de faire en ce sens et qui pourrait nous mobiliser. Mais quel homme ou femme politique aura le courage de proposer cela et de le mettre en œuvre ?

J.-M. J. : La génération d’hommes politiques - et de chefs d’entreprises d’ailleurs - actuellement aux commandes vient d’une époque trop tranquille pour être audacieuse. En politique, on a essentiellement des mous et des médiocres qui manquent de vision. Ce n’est pas propre à la France, mais à toutes les démocraties occidentales qui sortent de 60 ans de croissance ininterrompue. Et, en période de croissance, disait Francis Bouygues, il n’y a pas de mauvais managers. Maintenant que nous sommes au pied du mur, on n’en voit plus beaucoup de bons. Si je reste optimiste, c’est que si la crise qui commence, largement due à la question énergétique déjà, nous fait suffisamment peur sans nous conduire à la guerre, elle peut faire émerger une nouvelle génération capable de comprendre ce qui se passe, d’apporter les bonnes réponses et de nous faire changer de cap. Il y a urgence.

 

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