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Entretien paru dans le magazine "Chroniques" en décembre 2008

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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La BnF [Bibliothèque Nationale de France] ouvre un cycle de conférences sur le développement durable. Premier intervenant : le polytechnicien Jean-Marc Jancovici, ingénieur et consultant spécialiste de l’énergie et du climat.

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D’où vient la notion de développement durable, aujourd’hui passée quasiment dans le langage courant ?

Jean-Marc Jancovici : L’expression, inventée ou remise au goût du jour, est apparue en 1987 dans le rapport Brundtland, du nom du Premier ministre de Norvège de l’époque. Dans un texte intitulé Notre avenir à tous, le développement durable était défini comme un « développement capable de répondre aux besoins de la génération présente sans empêcher les générations futures de répondre aux leurs ». Hélas tant que personne ne détermine objectivement ce qu’est un besoin, cette définition reste un voeu pieux. Actuellement, nombreux sont ceux qui considèrent que le fait de posséder une voiture, ou un téléphone portable, est un besoin alors qu’il s’agit uniquement d’un désir. On peut physiquement vivre sans, alors qu’il est physiquement impossible d’arrêter de manger, ou de dormir. Nous confondons en permanence besoin et désir. C’est pour cette raison que la notion plutôt floue de développement durable ne me semble pas pertinente. Cette « mode » a de positif qu’elle mobilise l’opinion sur des enjeux de long terme. L’aspect négatif réside dans le fait que, en l’absence de toute définition normative du besoin, le terme donne à penser que tout ce qui a déjà duré va pouvoir continuer comme avant.

Et ce n’est pas le cas ?

Non, puisque, dans moins de vingt-cinq ans, nous allons avoir des difficultés croissantes à exercer certaines activités. Les réserves énergétiques s’épuisent, et nous en aurons bientôt de moins en moins, après avoir pris l’habitude pendant deux siècles d’en avoir de plus en plus. En ce qui concerne le pétrole, l’échéance est très proche : probablement moins de cinq ans. Or l’énergie sert à transformer le monde : les activités de transformation, donc les activités économiques, vont être freinées. Je ne suis pas le seul à porter ce diagnostic : de nombreux scientifiques et ingénieurs partagent cette analyse. Une forme de décroissance matérielle est inévitable : il faut donc l’anticiper et l’accompagner. Ce qui va se passer, c’est la fin de la baisse continue du prix de l’énergie que nous connaissons depuis le début de l’ére industrielle.

On a plutôt l’impression du contraire…

Parce que tout le monde se focalise sur le prix courant, qui ne peut que monter. Le vrai prix d’un objet, c’est le temps travaillé nécessaire à son achat. Aujourd’hui, il suffit, en moyenne, de travailler six minutes pour se payer un litre d’essence, contre une heure il y a deux générations. L’énergie vaut cinq cents à mille fois moins cher que le travail humain qu’elle remplace. Pour résoudre notre problème de ressources et de changement climatique, il faut freiner la machine, c’est-à-dire augmenter le prix de l’énergie, et revoir tous les indicateurs économiques pour que celle-ci soit au centre de la politique économique, et non l’inverse comme jusqu’à présent. La crise financière que nous venons de vivre est due, entre autres causes, à la hausse du prix de l’énergie. Conscientes de ce problème, certaines grandes entreprises se mettent à la « comptabilité carbone », permettant de déterminer les émissions et les combustibles fossiles dont leur activité dépend.

A cette crise énergétique s’ajoute le réchauffement climatique. Vous avez participé à la rédaction du Pacte écologique de Nicolas Hulot. Quelles solutions préconisez-vous ?

Pendant les vingt dernières années, nous avons émis presque autant de gaz à effet de serre que durant le siècle et demi qui a précédé. Ce processus exponentiel va s’arrêter « un jour »: c’est une absolue certitude puisque le C02 vient de stocks finis (pétrole, gaz, charbon). Mais pour que ces deux éléments, réchauffement climatique et crise énergétique, ne mènent pas à un effondrement économique, il faut commencer à traiter très énergiquement le problème dans les cinq ans qui viennent. Sinon, nous allons droit dans le mur. Avec la hausse progressive du prix de l’énergie, la taxe carbone me semble être une mesure capable de freiner la consommation d’hydrocarbures et donc la pression de l’homme sur son environnement. Il faut faire basculer la fiscalité du travail à l’énergie. Si on ne réintroduit pas la réalité physique dans l’analyse du monde économique, nous courons à la faillite. À l’heure actuelle, la plupart des économistes qui se sont penchés sérieusement sur le problème, comme Joseph E.Stiglitz, ou Nicholas Stern, partagent ce point de vue.

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