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Entretien paru sur le site Charts le 20 avril 2006

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Le point de départ de votre analyse, c'est le réchauffement climatique. Est-il avéré ou ne s'agit-il que d'un dérèglement du climat (des étés plus chauds, mais aussi des hivers plus rigoureux, plus de catastrophes naturelles, etc.) ?
Jean-Marc Jancovici : L'une des choses qui rend le débat un tout petit peu plus compliqué que l'idée qu'on peut en avoir, c'est que le climat terrestre est quelque chose qui varie naturellement. Il varie depuis quatre milliards d'années et est destiné à le faire pendant encore les quelques milliards d'années que notre planète va vivre.

Aujourd'hui, la bonne question est de savoir si nous sommes en train de mettre en route un changement climatique qui va être d'une ampleur considérablement supérieure à ce que notre espèce est capable de supporter dans de bonnes conditions. Cela engendre deux sous questions. La première est de savoir si le changement climatique va être d'une ampleur inégalée par rapport à ce qu'a connu notre espèce, et la deuxième est de savoir si nous allons pouvoir supporter sans dommages majeurs ce qui va se passer.

La question des phénomènes passés est secondaire : c'est l'avenir qui compte. Il faut se garder de considérer que 0,6 °C de hausse (ce que nous avons connu au 20è siècle) et quelques degrés de hausse (ce que nous pourrions connaître au 21è) sont des phénomènes voisins : changer d'ordre de grandeur, c'est changer de problème. De ce fait, poursuivre nos émissions avec la même intensité nous fait courir un grand danger, peu visible à court terme parce que quelques dizaines d'années au moins séparent le maximum des émissions du maximum des conséquences.

Nous devons donc internaliser dans notre comportement des conséquences qui peuvent avoir un coût extrêmement élevé, mais qui sont lointaines dans le temps. C'est un exercice toujours difficile. La décision que nous sommes amenés à prendre est très sensible au taux d'actualisation. A quel point l'on considère le long terme comme un élément important est ce qui va conditionner le fait que l'on ait envie de s'en préoccuper ou pas.

Pour vous, quelle est l'influence du pétrole, dans ce dérèglement climatique ?
J.M. J. : Dans les émissions de CO2 actuelles, il est de l'ordre de 40 %. Dans les émissions cumulées de CO2 depuis un siècle, son importance est un peu moindre. Les autres éléments sont le charbon, qui fait jeu égal avec le pétrole, et le gaz pour 20%. .

La consommation de pétrole est-elle aujourd'hui excessive?
J.M. J. : D'un point de vue climatique, oui. Du point de vue de l'envie de consommation des habitants de la planète, comme le fait de vouloir s'acheter une voiture, elle sera toujours insuffisante ! Je ne suis pas persuadé aujourd'hui qu'en leur âme et conscience, la majeure partie des gens considère que le plus important, c'est de privilégier l'avenir «au détriment» du présent.

Mais ce phénomène ne peut plus continuer très longtemps sans réel danger. Deux ennuis vont bientôt se présenter : la diminution de la production et le changement climatique. Cela sera un facteur de déstabilisation potentiel de notre société.

En effet, les mathématiques imposent que la consommation de pétrole devra baisser un jour, un stock fini interdisant même une consommation perpétuellement constante. Refuser une baisse volontaire signifie juste qu'elle sera involontaire, avec à la clé la possibilité de déstabilisations majeures dans nos sociétés où le pétrole est partout, même dans la finance !

Le protocole de Kyoto est-il insuffisant ?
J.M. J. : Le protocole de Kyoto ne permet pas d'arriver directement à l'objectif ultime qu'il faut atteindre, mais le contraire eu été très étonnant. En matière de climat, l'objectif ultime est de diviser les émissions de CO2 par deux. Kyoto représente un objectif intermédiaire. Il n'est insuffisant que parce que quelques personnes ont cru bon de le présenter comme suffisant.

Vous préconisez de multiplier le prix des énergies fossiles par trois, en instaurant une taxe supplémentaire destinée à dissuader la consommation de pétrole et à financer l'essor d'énergies alternatives. En quoi cette mesure est-elle nécessaire, à vos yeux, maintenant ?
J.M. J. : Aujourd'hui, la consommation d'énergie fossile (pétrole, gaz, charbon) ne baisse pas, mais croît. La production va, elle, inexorablement finir pas décroître et entraîner une diminution forcée de la consommation, alors que celle-ci n'avait pas pour volonté de baisser. Comme le pétrole est une denrée très inélastique, cela risque d'entraîner de fortes tensions sur les prix.

Ce qui veut dire que si on refuse de monter volontairement le prix des énergies fossiles, il y a de bonnes chances pour qu'autre chose s'en charge à notre place. Comme tout transite par des marchés extrêmement volatils, on peut raisonnablement s'imaginer que cela se ferait via des chocs économiques successifs peu souhaitables pour la société. En particulier, une augmentation forte du taux de chômage devrait assez logiquement suivre une explosion du prix du pétrole.

Rien dans les lois de la physique ne permet de considérer cette succession d'événements comme impossible. Je pense que de se prémunir contre ce genre de chose, cela vaut bien de payer l'énergie fossile de plus en plus cher. Si on lègue à nos enfants un monde dans lequel ils devront descendre de leur voiture pour aller acheter leur baguette de pain à vélo, ce n'est pas très grave. Par contre, si on leur lègue un monde dans lequel ils auront un climat «détraqué» et un régime totalitaire comme prix d'un pétrole qui fut abondant - et dont ils ne profiteront même pas - je pense qu'on pourra avoir une certaine dose de mauvaise conscience.

Pensez-vous que les énergies renouvelables pourraient être une alternative pertinente à la crise pétrolière qui nous guette ?
J.M. J. : Une alternative pertinente pour remplacer une partie des énergies fossiles, oui... Pour remplacer toutes les énergies fossiles, non, c'est impossible. C'est un problème d'ordre de grandeur.

Ce sera donc aux gens de changer leur comportement pour devoir utiliser moins d'énergie...
J.M. J. : Exactement ! Si l'on considère que nous devons rester en économie de marché, il faut orienter le marché en lui faisant anticiper des raretés que pour le moment, il n'anticipe pas. Et la bonne manière de le faire, c'est d'utiliser le signal «prix».

La taxation croissante que nous proposons permettra au marché d'anticiper les phénomènes de baisse de la production. Les acteurs se débrouilleront pour se mettre en ordre de marche, avec une énergie qui va devenir de plus en plus chère de toute façon.

La surconsommation pétrolière est notamment le fait des pays en voie de développement rapide comme la Chine. Comment les convaincre d'adopter une telle surtaxe ?
J.M. J. : Je refuse de stigmatiser la Chine, qui ne fait que marcher sur nos pas. Il y a un système qui permettrait d'étendre progressivement le système à tous les gens qui comprennent qu'on n'a pas vraiment le choix. Il faudrait inclure dans les échanges commerciaux mondiaux la possibilité suivante : un pays qui taxe de plus en plus l'énergie pourrait détaxer aux industriels la fraction de leur production qu'ils exportent vers des pays qui n'appliquent pas ce système. Réciproquement, quand un pays importe des marchandises qui ont été fabriquées à partir d'un pays qui taxe moins l'énergie, on autorise des droits de douane compensatoires. Cela permettrait finalement d'utiliser un mécanisme, dans les échanges commerciaux internationaux, qui permettrait de rattraper le différentiel de coût de production obtenu sur l'énergie. Avec ce système, vous avez en plus la possibilité d'inclure progressivement dans le cercle des gens qui prennent des engagements de réduction, les pays qui n'y sont pas encore. Car au moment où vous rentrez dans ce système, c'est neutre pour vous... Puis, progressivement, vous pouvez commencer à être un bon élève sans être pénalisé dans les échanges internationaux. C'est un système qui, juxtaposé au fait de faire croître la taxation nationale de manière croissante - indéfiniment croissante - permet à la fois de se prémunir contre l'avenir et de faire en sorte que les industriels du pays en question ne crient pas trop fort. Et avant de crier, rappelons nous que dans un monde qui ne prendrait pas ce genre de mesure, on risque une déstabilisation majeure, et les affaires des industriels seront de toute façon beaucoup moins bonnes...

Cette taxe permettrait aux pouvoirs publics d'obtenir des gains supplémentaires. Comment ceux-ci devront-ils être utilisés ?
J.M. J. : Une première utilisation peut être de désendetter l'État. Normalement, l'État ne doit pas rester endetté éternellement. On peut aussi baisser d'autres charges, dans une certaine limite. Mais surtout cette recette permettrait de financer une espèce de « plan Marshall » permettant de reconstruire le pays. Aujourd'hui, ni nos infrastructures de transport, ni notre urbanisme, ni notre agriculture ne sont adaptés à l'énergie chère qui sera notre lot dans pas très longtemps. Rien, dans nos activités économiques, n'est adapté à une énergie chère ! Nous avons vingt à trente ans pour reconvertir tout ça sans trop de casse. Et un État pauvre ne sait pas faire ce genre de choses.

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Propos recueillis par Jean-Christophe Rolland.

 

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