Le point de départ de
votre analyse, c'est le réchauffement climatique. Est-il
avéré ou ne s'agit-il que d'un dérèglement
du climat (des étés plus chauds, mais aussi des
hivers plus rigoureux, plus de catastrophes naturelles, etc.)
?
Jean-Marc Jancovici : L'une des choses qui rend le débat
un tout petit peu plus compliqué que l'idée qu'on
peut en avoir, c'est que le climat terrestre est quelque chose
qui varie naturellement. Il varie depuis quatre milliards d'années
et est destiné à le faire pendant encore les quelques
milliards d'années que notre planète va vivre.
Aujourd'hui, la bonne question est de savoir si nous sommes en train de mettre en route un changement climatique qui va être d'une ampleur considérablement supérieure à ce que notre espèce est capable de supporter dans de bonnes conditions. Cela engendre deux sous questions. La première est de savoir si le changement climatique va être d'une ampleur inégalée par rapport à ce qu'a connu notre espèce, et la deuxième est de savoir si nous allons pouvoir supporter sans dommages majeurs ce qui va se passer.
La question des phénomènes passés est secondaire : c'est l'avenir qui compte. Il faut se garder de considérer que 0,6 °C de hausse (ce que nous avons connu au 20è siècle) et quelques degrés de hausse (ce que nous pourrions connaître au 21è) sont des phénomènes voisins : changer d'ordre de grandeur, c'est changer de problème. De ce fait, poursuivre nos émissions avec la même intensité nous fait courir un grand danger, peu visible à court terme parce que quelques dizaines d'années au moins séparent le maximum des émissions du maximum des conséquences.
Nous devons donc internaliser dans notre comportement des conséquences qui peuvent avoir un coût extrêmement élevé, mais qui sont lointaines dans le temps. C'est un exercice toujours difficile. La décision que nous sommes amenés à prendre est très sensible au taux d'actualisation. A quel point l'on considère le long terme comme un élément important est ce qui va conditionner le fait que l'on ait envie de s'en préoccuper ou pas.
Pour vous, quelle est l'influence
du pétrole, dans ce dérèglement climatique
?
J.M. J. : Dans les émissions
de CO2 actuelles, il est de l'ordre de 40 %. Dans les émissions
cumulées de CO2 depuis un siècle, son importance
est un peu moindre. Les autres éléments sont le
charbon, qui fait jeu égal avec le pétrole, et le
gaz pour 20%. .
La consommation de pétrole
est-elle aujourd'hui excessive?
J.M. J. : D'un point de
vue climatique, oui. Du point de vue de l'envie de consommation
des habitants de la planète, comme le fait de vouloir s'acheter
une voiture, elle sera toujours insuffisante ! Je ne suis pas
persuadé aujourd'hui qu'en leur âme et conscience,
la majeure partie des gens considère que le plus important,
c'est de privilégier l'avenir «au détriment»
du présent.
Mais ce phénomène ne peut plus continuer très longtemps sans réel danger. Deux ennuis vont bientôt se présenter : la diminution de la production et le changement climatique. Cela sera un facteur de déstabilisation potentiel de notre société.
En effet, les mathématiques imposent que la consommation de pétrole devra baisser un jour, un stock fini interdisant même une consommation perpétuellement constante. Refuser une baisse volontaire signifie juste qu'elle sera involontaire, avec à la clé la possibilité de déstabilisations majeures dans nos sociétés où le pétrole est partout, même dans la finance !
Le protocole de Kyoto est-il
insuffisant ?
J.M. J. : Le protocole
de Kyoto ne permet pas d'arriver directement à l'objectif
ultime qu'il faut atteindre, mais le contraire eu été
très étonnant. En matière de climat, l'objectif
ultime est de diviser les émissions de CO2 par deux. Kyoto
représente un objectif intermédiaire. Il n'est insuffisant
que parce que quelques personnes ont cru bon de le présenter
comme suffisant.
Vous préconisez de multiplier
le prix des énergies fossiles par trois, en instaurant
une taxe supplémentaire destinée à dissuader
la consommation de pétrole et à financer l'essor
d'énergies alternatives. En quoi cette mesure est-elle
nécessaire, à vos yeux, maintenant ?
J.M. J. : Aujourd'hui,
la consommation d'énergie fossile (pétrole, gaz,
charbon) ne baisse pas, mais croît. La production va, elle,
inexorablement finir pas décroître et entraîner
une diminution forcée de la consommation, alors que celle-ci
n'avait pas pour volonté de baisser. Comme le pétrole
est une denrée très inélastique, cela risque
d'entraîner de fortes tensions sur les prix.
Ce qui veut dire que si on refuse de monter volontairement le prix des énergies fossiles, il y a de bonnes chances pour qu'autre chose s'en charge à notre place. Comme tout transite par des marchés extrêmement volatils, on peut raisonnablement s'imaginer que cela se ferait via des chocs économiques successifs peu souhaitables pour la société. En particulier, une augmentation forte du taux de chômage devrait assez logiquement suivre une explosion du prix du pétrole.
Rien dans les lois de la physique ne permet de considérer cette succession d'événements comme impossible. Je pense que de se prémunir contre ce genre de chose, cela vaut bien de payer l'énergie fossile de plus en plus cher. Si on lègue à nos enfants un monde dans lequel ils devront descendre de leur voiture pour aller acheter leur baguette de pain à vélo, ce n'est pas très grave. Par contre, si on leur lègue un monde dans lequel ils auront un climat «détraqué» et un régime totalitaire comme prix d'un pétrole qui fut abondant - et dont ils ne profiteront même pas - je pense qu'on pourra avoir une certaine dose de mauvaise conscience.
Pensez-vous que les énergies
renouvelables pourraient être une alternative pertinente
à la crise pétrolière qui nous guette ?
J.M. J. : Une alternative
pertinente pour remplacer une partie des énergies fossiles,
oui... Pour remplacer toutes les énergies fossiles, non,
c'est impossible. C'est un problème d'ordre de grandeur.
Ce sera donc aux gens de changer
leur comportement pour devoir utiliser moins d'énergie...
J.M. J. : Exactement !
Si l'on considère que nous devons rester en économie
de marché, il faut orienter le marché en lui faisant
anticiper des raretés que pour le moment, il n'anticipe
pas. Et la bonne manière de le faire, c'est d'utiliser
le signal «prix».
La taxation croissante que nous proposons permettra au marché d'anticiper les phénomènes de baisse de la production. Les acteurs se débrouilleront pour se mettre en ordre de marche, avec une énergie qui va devenir de plus en plus chère de toute façon.
La surconsommation pétrolière
est notamment le fait des pays en voie de développement
rapide comme la Chine. Comment les convaincre d'adopter une telle
surtaxe ?
J.M. J. : Je refuse de
stigmatiser la Chine, qui ne fait que marcher sur nos pas. Il
y a un système qui permettrait d'étendre progressivement
le système à tous les gens qui comprennent qu'on
n'a pas vraiment le choix. Il faudrait inclure dans les échanges
commerciaux mondiaux la possibilité suivante : un pays
qui taxe de plus en plus l'énergie pourrait détaxer
aux industriels la fraction de leur production qu'ils exportent
vers des pays qui n'appliquent pas ce système. Réciproquement,
quand un pays importe des marchandises qui ont été
fabriquées à partir d'un pays qui taxe moins l'énergie,
on autorise des droits de douane compensatoires. Cela permettrait
finalement d'utiliser un mécanisme, dans les échanges
commerciaux internationaux, qui permettrait de rattraper le différentiel
de coût de production obtenu sur l'énergie. Avec
ce système, vous avez en plus la possibilité d'inclure
progressivement dans le cercle des gens qui prennent des engagements
de réduction, les pays qui n'y sont pas encore. Car au
moment où vous rentrez dans ce système, c'est neutre
pour vous... Puis, progressivement, vous pouvez commencer à
être un bon élève sans être pénalisé
dans les échanges internationaux. C'est un système
qui, juxtaposé au fait de faire croître la taxation
nationale de manière croissante - indéfiniment croissante
- permet à la fois de se prémunir contre l'avenir
et de faire en sorte que les industriels du pays en question ne
crient pas trop fort. Et avant de crier, rappelons nous que dans
un monde qui ne prendrait pas ce genre de mesure, on risque une
déstabilisation majeure, et les affaires des industriels
seront de toute façon beaucoup moins bonnes...
Cette taxe permettrait aux
pouvoirs publics d'obtenir des gains supplémentaires. Comment
ceux-ci devront-ils être utilisés ?
J.M. J. : Une première
utilisation peut être de désendetter l'État.
Normalement, l'État ne doit pas rester endetté éternellement.
On peut aussi baisser d'autres charges, dans une certaine limite.
Mais surtout cette recette permettrait de financer une espèce
de « plan Marshall » permettant de reconstruire le
pays. Aujourd'hui, ni nos infrastructures de transport, ni notre
urbanisme, ni notre agriculture ne sont adaptés à
l'énergie chère qui sera notre lot dans pas très
longtemps. Rien, dans nos activités économiques,
n'est adapté à une énergie chère !
Nous avons vingt à trente ans pour reconvertir tout ça
sans trop de casse. Et un État pauvre ne sait pas faire
ce genre de choses.
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Propos recueillis par Jean-Christophe Rolland.