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Entretien paru dans le magazine Action Auto-Moto de Mai 2006

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Faut-il taxer l'énergie pour nous en désintoxiquer ?

Selon les auteurs du livre "Le plein s'il vous plait !", notre société est menacée à brève échéance à la fois par la pénurie de pétrole et par le réchauffement climatique. En première ligne, l'automobile...

Par Katia Lefebvre

Depuis la révolution industrielle du XIXè siècle, notre mode de vie repose sur le recours massif aux différentes énergies carbonées (pétrole, charbon, gaz). Pour Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean, polytechniciens, deux événements aussi inévitables que connus vont mettre fin à cette ère d'abondance : les ressources mondiales d'énergie ne sont pas illimitées et les conséquences écologiques - -pollution et effet de serre - de ce mode de vie sont insupportables. Un discours déjà entendu, sauf que leur livre démontre par A+B que l'échéance est bien plus proche que nous le pensons et les conséquences seront plus dramatiques que nous l'imaginons.

Si le diagnostic est sévère, le remède prescrit par les auteurs l'est plus encore : l'instauration d'une taxe sur toutes les énergies polluantes. Son taux augmenterait progressivement, pour limiter, puis faire diminuer la consommation d'énergie en laisant le temps à nos sociétés de se réorganiser en prévision de l'après carbone. Selon leurs calculs, le litre de carburant devrait augmenter par exemple de 6 à 8 % tous les ans pour atteindre 3 euros en 2020 ! Telle est la thèse défendue dans ce livre profondément dérangeant. Nous en avons sélectionné quelques extraits, et interrogé les auteurs.


Auto Moto. Depuis des années, constructeurs automobiles, mais aussi industriels et gouvemements, font des efforts pour limiter notre dépendance énergétique. Entre 75 et 80 % de l'électricité française est d'origine nucléaire. Pourquoi cela ne suffirait-il pas à préparer "l'après-pétrole"? :

Jean-Marc Jancovici. Les progrès réalisés par les constructeurs en termes d'économie d'énergie sont annulés par le fàit que le nombre de voitures en circulation augmente plus vite. A performances identiques, la consommation des voitures baisse, mais les voitures sont de plus en plus puissantes, lourdes et riches en équipements énergivores, comme la climatisation. Notre logique budgétaire fait que lorsque nous remplaçons notre véhicule, nous en choisissons un qui nous coûtera à peu près le même prix en carburant.

Auto Moto. Si nous allons droit dans le mur, comment expliquez-vous que cette situation soit si peu prise en compte dans les décisions de nos gouvernements ?

Jean-Marc Jancovici. Les gouvernements sont comme ls citoyens, ils s'informent d'abord en lisant la presse. Or jusqu'à présent ce genre de sujet ne faisait pas la une des quotidiens. Mais les medias ne sont pas les seuls fautifs, ils informent aussi les gens sur les sujets sur lesquels ils ont envie d'être informés.

Alain Grandjean. Un autre problème, au niveau du pouvoir politique cette fois, réside dans le fait que les questions environnementales restent de la responsabilité du ministère de l'Ecologie. Elles devraient être aussi prises en compte par celui de l'Industrie, des Transports et de l'Aménagement du Territoire.

Auto Moto. Comment se fait-il que l'on sache si mal évaluer nos réserves et s'y préparer ?

Jean-Marc Jancovici. Le premier facteur est que tous les pétroliers ont une idée des réserves à 50% près. Une nappe de pétrole peut se comparer à une pierre ponce imbibée d'huile. Pour extrapoler la quantité de pétrole en sous-sol, il faut spéculer sur la taille des pores de la roche, la viscosité de l'huile, la pression initiale, la taille exacte de la poche de pétrole, il faut faire des analyses sismiques... Mais personne ne va en sous-sol avec un pied à coulisse. Le deuxième facteur, c'est qu'il est difficile de prévoir combien nous allons en consommer dans les années qui viennent. Il suffit qu'une crise économique grave survienne et nous allons baisser notre consommation, reculant de quelques années le pic de production (NDLR : le moment où la demande sera supérieure à l'offre).

Auto Moto. Si les énergies alternatives, biocarburants ou pile à combustible, sont des voies de garage, comment se fait-il que les constructeurs automobiles, pour ne parler que d'eux, investissent dans ces technologies ? Leur intérêt est que nous continuions à rouler en voiture !

Alain Grandjean. Quand on parle d'une énergie ou d'une technologie, il faut savoir si elle est viable pour une voiture ou un milliard de voitures. Dans le livre, nous n'avons pas voulu faire de charge anti-voiture, ni même anti-biocarburants...

Auto Moto. Mais les constructeurs automobiles sont d'accord sur le fait qu'une seule énergie ne suffira pas à remplacer le pétrole, mais qu'un bouquet d'énergies, associé à des économies, peut être la solution

Jean-Marc Jancovici. Un bouquet d'énergies ne suffira pas à permettre de conserver une voiture par adulte en âge de conduire, avec un carburant à 1 euro le litre. Actuellement, nous consommons chaque année 3.500 millions de tonnes de pétrole, dont plus de la moitié vont dans les transports terrestres. Pour reprendre l'exemple des biocarburants, on en produit seulement 20 million de tonnes par an dans le monde. Même en accroissant la superficie des terres qui sont dédiées à sa production, on n'y arrivera pas...Quant à la pile à combustible, faut-il rappeler qu'on ne trouve pas d'hydrogène (NDLR : son combustible) dans la nature, mais qu'on le fabrique avec de l'électricité ? Si vous tenez compte des émissions de CO2 de la pile à combustible du puit à la roue (NDLR : soit toutes les étapes de fabrication), une voiture à pile à combustible vaut à peu près une voiture diesel HDi. Et si on voulait faire de l'hydrogène en utilisant l'énergie électrique produite par le nucléaire, c'est-à-dire sans émission de CO2, il faudrait au moins doubler le parc de centrales nucléaires en France. Enfin, la manutention de l'hydrogène (de la production à nos réservoirs) est très énergivore.

Auto Moto. Est-il socialement acceptable d'augmenter le prix de l'énergie ? Il y aura toujours des riches qui pourront payer et des démunis qui resteront sur le bas-côté...

J.-M. Jancovici. Tant qu'on raisonnera comme ça, on ne règlera aucun des problèmes environnementaux. En situation de pénurie, l'histoire nous a amplement prouvé que les inégalités sont beaucoup plus fortes que dans une situation où les contraintes, en l'occurrence les taxes, sont à peu près partagées par tous,

A. Grandjean. Un autre argument est qu'augmenter le prix de l'énergie n'implique pas forcément d'augmenter son budget. Si on sait par avance que le pétrole va coûter de plus en plus cher à l'avenir, on peut anticiper, en isolant son logement correctement et en achetant une voiture très économique.

Auto Moto. Cette mesure serait très impopulaire. Que prédisez-vous si votre système de taxe n'est pas appliqué ?

A. Grandjean. En Italie, où il y a en ce moment des problèmes d'approvisionnement en gaz, la solution, c'est de le couper à certaines heures de la journée. Avec la voiture, on pourrait voir la même chose. Seules les voitures de police et les ambulances pourraient rouler sans limite, le reste de la population serait soumis à des restrictions. Ce n'est pas l'idéal...

Auto Moto. Admettons que notre gouvernement décide d'augmenter le prix de l'énergie, comme vous le préconisez, à quoi cela servirait-il si les Français sont les seuls à se serrer la ceinture ?

A. Grandjean. Au regard des hausses du prix du pétrole du début 2005, l'industrie automobile européenne a mieux réagi que l'industrie américaine, car elle a déjà pris l'habitude de produire des voitures dans des pays où l'énergie est lourdement taxée. De plus, iI est peu probable que nous serions les seuls à nous serrer la ceinture. La Chine, qui développe son économie de manière incroyable, est le pays au monde où l'industrie de l'environnement croît le plus vite aussi. Son gouvernement met actuellement en place des systèmes de taxation identiques à ceux que nous proposons.

Auto Moto. Sommes-nous mieux préparés, en France, à faire face à un pétrole cher ?

J.-M. Jancovici. C'est une idée fausse de croire que notre parc nucléaire peut nous aider en ce sens. Il permet d'émettre moins de CO2, mais plus aucun pays, à quelques exceptions près, ne fabrique de l'électricité à partir du pétrole. La part du pétrole dans la consommation d'énergie en France est identique à celle de l'Allemagne ou de la Grande-Bretagne. Le nucléaire nous protège seulement des augmentations du prix du gaz ou du charbon.

Auto Moto. Sans le décrire vraiment, votre livre annonce la fin de notre société automobile. Pourtant, des prototypes consommant 1, 2 ou 3 l/100 km existent déjà. L'automobile ne pourra-t-elle pas s'adapter ? Et comment allons-nous nous déplacer ?

J.-M. Jancovici. L'augmentation des prix des carburants va nécessairement nous inciter à laisser tomber l'achat des véhicules gourmands, comme les 4x4 ou les gros monospaces, pour leur préférer de petites voitures légères et peu gourmandes. Les modèles de voitures consommant moins de 3 l/100 km vont enfin devenir rentables pour les constructeurs. Attention, iI ne faut pas imaginer que cette transition se fera sans difficulté et sans douleur pour l'industrie automobile. Personnellement, je préfère cela à un taux de chômage de 25 %. Mais il ne faut pas se leurrer, il y aura probablement moins de gens qui conduiront. L'automobile était un luxe il y a cinquante ans, elle va le redevenir.

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