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Entretien paru dans L'Usine à GES de juin 2011

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Volodia Opritchnik

Ingénieur, créateur du Bilan Carbone, auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation, conseiller scientifique d’Ellen Mc Arthur, Jean-Marc Jancovici est l’un des observateurs français les plus engagés dans la lutte contre le changement climatique. Un an avant les présidentielles, il publie Changer le monde – Tout un programme !. Il nous en livre ici les principaux messages.

L'Usine à GES - Les émissions de GES ne cessent de progresser : l’objectif des 2 °C en 2100 est-il encore réaliste ?

Jean-Marc Jancovici. - Avant même de savoir si l’on saura limiter à 2 °C l’élévation de température moyenne globale par rapport à 1850, la mention d’un objectif pour 2100 comporte un piège. Car, pour bien des acteurs, évoquer 2100 signifie qu’il ne se passe rien d’ici là. Or, certaines conséquences du réchauffement en cours sont d’ores et déjà visibles.

Comme l’accroissement des événements météorologiques extrêmes ?

C’est l’une des conséquences attendues dans le cadre d’un climat qui se réchauffe. Mais, il sera toujours impossible d’imputer au changement climatique telle inondation aux États-Unis ou telle canicule en Europe. Seule la multiplication de ces événements confirmera les projections des rapports du Giec. Cela étant, il est déjà possible de relier à l’énergie et au climat ce qui s’est produit en Égypte ou en Tunisie..

Et pas à leur endettement ?

L’Égypte et la Tunisie dépendent pour une large part de l’extérieur pour leur approvisionnement en produits alimentaires. La hausse des prix des céréales sur les marchés mondiaux, due à l’utilisation croissante des récoltes pour faire des carburants et aux épisodes caniculaires de 2010, a engendré une inflation sur les produits alimentaires qui a contribué à braquer la population. D’où les troubles que nous connaissons depuis l’hiver dernier et qui en annoncent bien d’autres.

Comment éviter de se faire aspirer par cette spirale ?

L’abondance d’énergies carbonées structure notre expansion industrielle depuis un siècle et demi. Grâce au pétrole, au charbon et au gaz, la productivité a explosé, permettant la croissance très forte des productions agricole puis industrielle et, de ce fait, le développement des services avec les travailleurs qui ne sont plus nécessaires ailleurs. Mais tout cela n’est possible qu’avec une énergie largement disponible et à bas coût. Ce qui sera de moins en moins le cas.

Le peak oil ?

Nous sommes effectivement parvenus à la fin d’une période où l’on produisait toujours plus de pétrole et de gaz. Dans quelques années, nous commencerons à extraire de moins en moins de pétrole. Cela aura deux effets : une hausse du prix du baril et, comme l’énergie fonde tout le reste, un accroissement de la fréquence des récessions. D’autre part, si nous voulons que la concentration de gaz à effet de serre reste en deçà des 450 ppm, nous devons, pays industrialisés, émergés et en développement, réduire de moitié nos émissions carbonées. Or, celles-ci proviennent majoritairement de la combustion du pétrole, du charbon et du gaz. Donc, pour réduire notre dépendance à une source d’énergie qui va devenir de plus en plus chère et pour tenter de préserver notre climat, nous devons massivement réduire nos consommations d’hydrocarbures et de charbon.

Ce qui va bouleverser nos économies…

Il est évident qu’avec moins d’énergie à bon marché dans les champs et les usines, il va falloir remettre de la main d’oeuvre dans les secteurs primaire et secondaire.

Terminée, la défense du pouvoir d’achat…

Il est clair qu’en passant de l’emploi de bureau à l’usine ou à la coopérative agricole, bon nombre de salariés vont voir leurs revenus diminuer. Mais cela n’est peut-être pas le point le plus important.

C’est-à-dire ?

À la campagne, une partie de ce que nous avons à notre disposition n’est plus marchand, alors qu’en ville tout l’est. Par ailleurs, se pose la question, dans un monde sous contrainte énergétique, de l’occupation du territoire, de la place des villes et de leur taille.

Quels sont les chantiers prioritaires pour décarboniser « en douceur » une économie comme la nôtre ?

Sans être sûr d’énoncer les pistes dans le bon ordre, la première est de reconfigurer les espaces urbains. Nous sommes arrivés à un moment où les mégapoles sont devenues non durables, et déjà – selon moi – à cause de la contrainte énergétique, des fabriques de ghettos sociaux. Ensuite, il faut dimensionner nos infrastructures (routes, voies ferrées, réseaux d’énergie, d’eau et de télécommunications) pour les rendre résistantes aux contraintes à venir, climatiques ou énergétiques. Nous devons aussi développer une agriculture moins énergivore, plus diversifiée et adaptée aux climats à venir. Cela suppose de revenir à la polyculture, moins gourmande en engrais de synthèse (issus de la pétrochimie) que les grandes cultures actuelles. Enfin les filières industrielles vont devoir être revues à l’aune de cette contrainte.

Quel serait le bon mix énergétique ?

Selon moi, le parc de production d’électricité doit reposer sur trois axes : les centrales thermiques captant et stockant le carbone (CSC), les centrales nucléaires et les centrales solaires à concentration.

Le dernier rapport du Giec estime pourtant que les renouvelables ont un grand avenir…

Ce rapport donne une fourchette très large et, sans surprise, le scénario « le plus renouvelable » est aussi celui où nous consommons le moins d’énergie. Il reste cependant à choisir les bonnes options et nous n’avons pas le temps d’attendre que des contributions anecdotiques deviennent prépondérantes. En Europe, sans division de la consommation par 10, et sans stockage de masse, l’éolien plafonnera à 10 % de l’électricité et le photovoltaïque restera marginal.

Ce schéma est-il aussi valable dans d’autres contextes énergétiques, le sud de la Méditerranée par exemple ?

Les pays de cette région peuvent probablement déployer significativement du solaire à concentration pour produire de l’électricité et/ou dessaler l’eau de mer. Cette option me paraît à terme plus intéressante que le photovoltaïque.

Quid des solutions technologiques de compensation du réchauffement, comme la géoingénierie ?

Je suis contre. Faire croire que l’on peut réguler le thermostat planétaire simplement en injectant des sulfates ou en mettant des miroirs en orbite c’est montrer que l’on ignore tout de la complexité de la machine climatique.

Pourtant, des scientifiques plaident en faveur de ces techniques…

Elles ont de grosses faiblesses : soit elles nécessitent d’être employées ad vitam aeternam – ce qui n’est pas durable – soit elles tentent de compenser une modification globale par un déséquilibre local (cas des miroirs) et il y a fort à parier que le remède ne sera pas meilleur que le mal.

14 % des émissions mondiales de GES sont le fait des transports. La voiture électrique, c’est une solution ou un faux-nez ?

Le plus simple pour les décennies qui viennent est de s’en tenir à la voiture à pétrole mais ne consommant que 1,5 litres aux 100. Cela passe par une taxation accrue des carburants et par des normes drastiques imposées aux constructeurs. Le déploiement massif des véhicules électriques sera long à mettre en place et nécessite des capacités électriques supplémentaires, qui, dans le contexte actuel, ont toutes les chances d’être issues du charbon puis du gaz.

Nombre de spécialistes estiment qu’il faut replanter des arbres pour stocker le carbone dans la biomasse. Est-ce aussi votre avis ?

C’est utile, mais demande de réduire, globalement, la consommation de viande rouge. Car, l’élevage bovin contribue massivement à la déforestation, en obligeant à consacrer 70 % des terres agricoles mondiales à l’alimentation du bétail (lire L’Usine à GES n° 59). Avec du poulet et des légumes, il faut moins de terres agricoles et cela permet d’utiliser la biomasse pour autre chose.

Vous mis à part, qui porte un tel programme climatique ?

C’est aussi la question que je me pose ! À part en Grande Bretagne peut-être, je n’ai toujours pas identifié de chef de meute politique, en Europe, qui comprenne le lien profond entre économie et énergie et qui porte un tel projet de société. L’adopter serait pourtant la meilleure option.

Mais encore ?

L’Union européenne importe 75 % de son pétrole, 40 % de son gaz et la moitié de son charbon. En décidant de décarboner son économie, l’Europe inventerait l’économie du futur, réduirait son bilan carbone, diminuerait la facture des importations d’énergie fossile et entraînerait avec elle d’autres pays. Ce serait vraiment une politique « no regret ».

 

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