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Entretien croisé paru dans le Journal du Dimanche du 20 octobre 2008

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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NB : il s'agit d'une "interview croisée" où étaient interrogés Gérard Mestrallet, président de GDF Suez, et de votre serviteur. Bien évidemment, les propos de Gérard Mestrallet n'engagent que lui (à supposer qu'il les ait relus et validés, sinon ils n'engagent que le journal !). Malgré cette "mise en garde", le lecteur appréciera quand même les divergences et convergences entre nous.

 

Débat organisé par Bruna BASINI et Nicolas PRISSETTE

Quand Gérard Mestrallet, patron de GDF Suez, fournisseur de gaz et fabricant d'électricité nucléaire, croise Jean-Marc Jancovici, conseiller de Nicolas Hulot et apôtre de la lutte anti-CO2, la discussion a du mal à s'arrêter. Est-il trop tard pour sauver la planète du réchauffement climatique? Le charbon propre a-t-il un avenir? Le prix des énergies doit-il continuer à s'envoler pour dissuader les consommateurs de polluer ?

Jean-Marc Jancovici : L'énergie, chez les physiciens, est l'unité de compte de la transformation du monde. Et l'économie des hommes est juste une activité de transformation des ressources naturelles (gratuites). Il est donc normal que, quand les prix de l'énergie montent, la transformation du monde devienne plus onéreuse et que l'économie ralentisse. Or l'énergie, aujourd'hui, provient essentiellement de stocks finis (gaz, charbon, pétrole) et, si nous ne sommes pas "sages" immédiatement, nous aurons une lourde facture ensuite.

Gérard Mestrallet : L'énergie est nécessaire à la croissance et nous allons vivre, au XXIe siècle, le moment où le pétrole et le gaz vont disparaître. Pour concilier le développement économique et l'environnement qui, selon nous, se rejoignent, il nous faut imaginer des productions en quantité suffisante qui ne polluent pas l'atmosphère. Il s'agit aussi de réaliser des économies d'énergie et des innovations technologiques.

J.-M.J.: Sauf qu'il n'y a pas de nouvelle énergie. Les énergies renouvelables ont été utilisées bien avant le pétrole. Leur importance est beaucoup plus marginale que l'intérêt qu'on y porte. L'éolien, par exemple, représente un cinquantième de l'hydraulique. En faire ou pas ne change rien au prix de l'énergie d'ici trente ans. La bonne réponse, c'est surtout de modifier notre mode de consommation. Il est inutile, par exemple, de fabriquer des bolides qui roulent à 200 km/h. Il s'agit de consommer mieux et surtout de développer des produits - essentiellement des voitures et des logements -de plus en plus économes.

G.M.: Première idée, le kilowattheure le moins cher est celui qu'on économise. Deuxième idée, les sources de production massive d'énergie électrique existent déjà. Ce sont le nucléaire, l'hydraulique et le gaz, ou plutôt un mélange des trois. Il n'est pas nécessaire d'inventer de nouvelles filières. L'éolien, le solaire, la biomasse, la géothermie et l'hydrolien resteront marginaux, même s'ils ont leur utilité dans un univers de rareté.

J.-M.J.: En France, nous oublions un point crucial, 40% de la production mondiale d'électricité sont réalisés à partir de charbon. Les centrales électriques au charbon de la planète fabriquent plus de CO2 que la totalité des transports! En Chine, on inaugure une centrale à charbon par semaine, et il n'y a pas d'alternative rapide à la même échelle dans ce pays, le nucléaire y demeurant marginal. Le risque climatique est que, d'ici au pic de production du charbon (aux alentours de 2050), le recours à cette énergie continue de croître.

G.M.: Nous avons encore deux bons siècles de réserves de charbon [NB de Jancovici : cette manière de compter est malheureusement trompeuse. La "bonne" durée est le délai qui nous sépare du pic de production, qui est plus proche de 50 ans que de 2 siècles]. C'est l'énergie clé de demain. Les réserves en pétrole et en gaz vont progressivement s'étioler, mais pas celles de charbon. Or, celui-ci est cher et polluant. Il faut tout mettre en oeuvre pour atteindre une meilleure efficacité de son utilisation. Les efforts consentis par l'Europe depuis cinq ans ont, certes, permis de réduire les émissions de gaz carbonique, mais ces gains ne représentent qu'un huitième de la hausse en Chine. Nous avons raison de montrer l'exemple, mais il faudrait que nous soyons suivis très vite, notamment par les Etats-Unis. J'ajoute que, lorsqu'elles seront au point pour une application industrielle, les technologies de capture et de stockage du CO2 seront encore très coûteuses.

G.M.: Nous savons qu'agir aujourd'hui pour fournir une énergie plus propre et réduire notre consommation va coûter jusqu'à 1% de la croissance mondiale. En revanche, ne pas agir coûterait entre 3% et 4% du PIB, à terme. L'Europe tournant autour de 1% de croissance, il faudrait se caler à zéro! C'est un problème politique majeur.

J.-M.J.: Agir suppose de demander aux consommateurs de payer tout de suite et ne pas agir fera payer les mêmes dans dix à quarante ans. La question est donc de savoir si nous aurons le courage de nous imposer une transition rapide, et de faire payer aux gens le coût de ces ajustements. Prenons garde à ne pas nous laisser anesthésier par les quarante années de réserves pétrolières qui ne correspondent à rien, ou de croire que le réchauffement climatique attendra 2100. Les taxes qui pèsent sur le carburant que nous mettons dans nos voitures ont aussi un effet très bénéfique: elles protègent le consommateur et l'industrie lorsque le baril monte rapidement. Ne pas le faire, c'est opter pour une crise des "subprimes" à la puissance dix un peu plus tard.

G.M: Les consommateurs peuvent aussi bénéficier d'avancées à court terme. Regardons ce qui se passe dans les bâtiments à énergie positive: ils n'émettent pas de CO2, récupèrent les eaux de pluie, produisent de l'électricité et de la chaleur grâce à des panneaux solaires. Nous avons construit une maison du futur à Vilvoorde, en Belgique, et on n'y vit pas moins bien qu'ailleurs. Dans certains pays, nous créons des villes entières bâties sur ce schéma. C'est le cas de Chongqing, en Chine. Le coût de la ville est plus cher au départ, mais ensuite, elle tournera presque en autarcie.

J.-M.J.: Il faut taxer le CO2, c'est la mère de toutes les mesures. Malheureusement, la loi Grenelle ne le dit pas.

G.M.: Le signal qu'il donne, c'est que le prix de l'énergie va augmenter.

J.-M.J.: Il faut donner un prix au problème. Après, que le meilleur gagne! Si l'Europe accepte de le faire après la France, cette potion amère sera largement compensée par les marrons que nous tirerons du feu.

G.M.: Ce qui en ressort, c'est qu'il faut aboutir à une production plus efficace, en affichant des coûts justes. Autrement dit, il est inefficace de subventionner l'énergie. Le prix se compose de la production, à laquelle on ajoute une composante CO2 tarifée. Bien entendu, un prix fixe pour le carbone serait utile. Les industriels qui investissent aujourd'hui sont obligés d'intégrer des hypothèses sur les prix du CO2 qui sont déterminantes pour eux.

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