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Entretien paru dans L'information Agricole de décembre 2009

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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La chasse au carbone

Inventeur du bilan carbone et ardent promoteur de la taxe carbone, Jean-Marc Jancovici, ingénieur polytechnicien de 47 ans spécialisé dans le domaine de l'énergie et du climat, s'emploie sans compter pour sensibiliser, vulgariser, et conseiller à agir afin de lutter contre le réchauffement climatique. A l'heure du sommet de Copenhague, il évoque tous les aspects du problème.

L'Information Agricole – Que peut-on attendre de ce sommet ?

Jean-Marc Jancovici - Copenhague est « juste » une étape visible d'un processus continu, celui des négociations engagées il y a 17 ans dans le cadre de la convention climat, signée en 1992 à Rio. Cette convention a pour objectif final que la quantité de gaz à effet de serre dans l'atmosphère arrête d'augmenter « avant qu'il ne soit trop tard ». Un protocole additionnel à la convention cadre a été signé à Kyoto en 1997, où un certain nombre de pays ont pris des engagements sur la période qui s'achève en 2012. A Copenhague, il va falloir trouver ce qui prend place après.

Un problème est que les électeurs voudraient que le réchauffement climatique soit évacué sans que l'on ne leur demande trop de concessions comme consommateurs. Or pour parvenir à un accord équitable et significatif, il faudrait que le bilan carbone d'un français soit divisé par 10 d'ici à 2050. A Copenhague, les représentants de nos démocraties risquent donc d’être coincés entre ce qu’ils estiment nécessaire pour éviter des risques considérables et ce que les électeurs des démocraties en question - qui sous-estiment globalement les risques en question - sont prêts à accepter.

I. A. – Que va-t-il se passer si l'on ne fait rien ?

J-M. J. - Les émissions de gaz à effet de serre (GES) vont baisser quand même, car elles sont pour l’essentiel occasionnées par l'utilisation du gaz, du pétrole et du charbon, qui sont des ressources épuisables. Pour le pétrole, nous sommes aujourd'hui au maximum possible de la production mondiale, qui devrait rester stable durant 5 à 15 ans, avant de décliner de 2 à 4 % par an. Les émissions de GES baisseront alors, mais dans un contexte de récession, entraînant des faillites bancaires plus importantes que celles d'aujourd'hui. L'augmentation des prix de l'énergie entre 2000 et 2008 et la crise économique de 2009 sont un avant-goût de ce que sera une crise de ressources. Selon l'Institut français du pétrole, les contraintes sur la production conduiront à un nouveau choc pétrolier d’ici 3 ou 4 ans. Pour le gaz, le pic avant le déclin est prévu dans 10 ans environ, et pour le charbon ce sera dans 50 ans tout au plus.

Il faut comprendre que l'on a mangé notre pain blanc et il n'y a plus de sortie facile. Il faut donc choisir entre « un peu mal » tout de suite - mais avec beaucoup de projets possibles - ou « beaucoup mal », dans un contexte de chaos, juste un peu plus tard.

 

I. A. – Comment percevoir les conséquences du réchauffement, et que pensez-vous des contestations de Claude Allègre à ce sujet ?

J-M. J. - 5 degrés de réchauffement pour la planète dans son ensemble, c’est considérable : c’est ce que la Terre a connu pendant la dernière déglaciation (de -20 000 ans à -10 000 ans), et la France, qui ressemblait au Nord de la Sibérie actuelle (le permafrost allait jusqu'à Marseille), a évolué vers ce que nous connaissons actuellement. 5 degrés en un siècle pour la planète, cela se terminera en bain de sang. Il y a dès à présent de nombreux signes avant-coureurs dans le Grand Nord dus au réchauffement climatique, très vraisemblablement imputable à l'action humaine.

Concernant Claude Allègre, ce que j’ai lu de lui contient une densité d’âneries par page imprimée qui est proprement stupéfiante pour quelqu’un supposé avoir un doctorat en physique. Son expression publique n’est à mon avis possible que parce que le système médiatique aime la polémique qui fait vendre. Mieux vaut un fait inexact qui assure la pérennité économique d’un média que l'inverse ! Mais en matière scientifique, ce ne sont pas les media grand public qui font foi, mais les articles publiés dans des revues à comité de lecture, qui permettent de soumettre théories et résultats expérimentaux à des lecteurs aussi calés que l’auteur. Or Allègre n’a jamais essayé de publier le moindre papier dans un journal scientifique qui viendrait étayer ses propos grand public. Il est donc irrecevable.

I. A. – Pourquoi est-il urgent de prendre des mesures concernant les énergies fossiles ?

J-M. J. - Tout ce qui nous entoure sont des ressources transformées, et la transformation en physique, c'est l'énergie. Aujourd’hui, les combustibles fossiles, dont l’usage rejette du CO2, assurent 80% de l’approvisionnement mondial en énergie. Le CO2 étant dans toutes les transformations faites par l'homme, il faut donc tout revoir pour faire baisser nos émissions. Les limites de stock (sur les combustibles) nous imposeront de changer, mais idéalement cela doit se faire dans des conditions sociales et humaines acceptables.
La taxe carbone, dont je suis l'un des promoteurs, sera efficace si l'on annonce à l'avance qu'elle va croître. Son prix - 17 €/tonne de CO2 - a été fixé pour l'année prochaine, mais aucun montant n'a été donné pour la suite, alors que c’est indispensable. L'agriculteur qui va acheter un tracteur doit savoir comment la taxe carbone va évoluer pour savoir s'il doit payer un peu plus cher pour un engin qui consommera un peu moins.

I. A. – Comment le monde agricole doit-il évoluer pour aller dans le bon sens ?

J-M. J. - L'avantage compétitif lié à la spécialisation des territoires ne va probablement pas durer très longtemps. Entre autres, les transports seront de moins en moins accessibles dans un monde à l'énergie contrainte. L'agriculture devrait alors consommer plus d'emplois pour favoriser la polyculture et la transformation dans des zones géographiquement plus circonscrites.
Une bonne partie des exploitations agricoles, notamment les petites, ont tout intérêt à anticiper ce mouvement pour mieux passer les difficultés à venir. Le problème pour eux se situe plus au niveau des débouchés que des coûts ; il leur faut « tordre le cou » à la grande distribution en maîtrisant des circuits de proximité, ce qui permet d’empocher la marge de distribution et de monter les coûts de production, la polyvalence allant en général avec une hausse des coûts de production.

I. A. – Après 8 ans d'existence comment se porte le bilan carbone, et qui s'adresse  à votre cabinet de conseil ?

Plusieurs milliers de personnes ont été formées, des centaines d'emplois ont été créés, plusieurs milliers d'entreprises et de collectivités locales l'ont mis en application, et il est intéressant de constater que beaucoup sont contents de l'avoir fait et commencent à prendre des mesures. La loi Grenelle 2 - actuellement en préparation - imposera aux entreprises d'une certaine taille de faire un bilan carbone. La France a plutôt pris de l'avance dans ce domaine.

Les clients de Carbone 4 sont des grandes entreprises du CAC 40 ou l'équivalent dans le secteur public. Les raisonnements « physiques » que nous proposons pour prendre en compte la contrainte carbone trouvent le meilleur écho dans les grandes sociétés industrielles, qui sont familières du temps long.

I. A. - Le Grenelle de l'environnement, auquel vous avez participé, a-t-il servi à quelque chose ?

J-M. J. - Il a fait émerger le sujet, et a rendu respectables les gens qui se préoccupent de l'environnement, mais l’évolution est encore trop lente.

Propos recueillis par Michel Monsay

A lire : Le dernier livre de Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean, "C'est maintenant" (Editions du Seuil), pour bien comprendre l'ensemble de la problématique avec un ton humoristique et néanmoins pédagogique. Indispensable pour ne plus dire de bêtises sur le changement climatique.

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