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Entretien paru dans L'Expansion de juillet 2011

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Bernard Poulet

C'est un drôle de mohican dans la tribu des écolos : un chaud partisan du nucléaire, même après Fukushima et le « lâchage » de nos voisins européens. Car cet ami de Nicolas Hulot est convaincu que le réchauffement climatique est le plus grand danger qui menace la survie de l'humanité. Il fournit aussi une théorie liant crises économiques et crises énergétiques. Une idée qu'il développe dans son dernier livre (Changer le monde, tout un programme!, Calmann-Lévy).

Pensez-vous toujours que, pour répondre aux défis du réchauffement climatique, le nucléaire demeure un moyen indispensable ?

Jean-Marc Jancovici. - Le monde merveilleux où l'on pourrait se débarrasser de tous les risques à la fois n'existe pas. Je reste persuadé qu'une augmentation de la température moyenne de quèlques degrés sur un siècle aura des conséquences infiniment plus graves que la destruction d'une centrale nucléaire de temps en temps. Le nucléaire crée moins de risques qu'il n'en évite : moins on recourra au nucléaire civil, plus on sera menacé par des chaos économiques et sociaux, des guerres, des dictatures, et même... une guerre nucléaire ! Le nucléaire civil peut concourir au maintien de la paix dans le monde. Sans même parler de CO2, le nucléaire est beaucoup moins dangereux que le charbon. Depuis la catastrophe de Fukushima, qui n'a pas fait un mort du fait du surplus de radiations, le charbon a déjà tué I 000 personnes dans les mines.

Votre ami Nicolas Hulot a rallie les partisans d'une sortie du nucléaire. Comment l'expliquer ?

Sur ce point précis, nous ne sommes manifestement pas d'accord. Cela étant, Nicolas Hulot est désormais extérieur à la Fondation pour la Nature et l'Homme, anciennement Fondation Nicolas Hulot. Ce qu'il dira en tant que candidat n'engage donc ni la fondation, qui est apolitique, ni ses collègues de l'époque, qui pour l'essentiel ne sont pas dans son équipe de campagne. Par ailleurs, il n'y a jamais eu, au sein de la Fondation Nicolas Hulot, de débat approfondi sur le nucléaire, ni de prise de position sur ce sujet. Cela faisait partie d'un consensus non dit selon lequel c'était un des thèmes auxquels on ne touchait pas.

Mais l'immense majorité des écolos veulent sortir du nucléaire...

C'est leur droit, mais je pense qu'ils se trompent s'ils veulent un avenir meilleur. Le nucléaire est l'un des domaines où les militants environnementaux et les scientifiques sont souvent en porte-à-faux. Quand la science dit qu'une variation de température de 5 degrés va provoquer une déstabilisation massive, qu'une réduction importante de la biodiversité est à l'oeuvre, que les stocks de poissons baissent dangereusement, les militants environnementaux ne disent pas le contraire. Mais cet accord ne se fait plus sur le nucléaire. La littérature scientifique et médicale a beau avoir produit moult travaux sur les risques liés aux radiations, les militants environnementaux ignorent cette production. Je me demande si le caractère invisible mais détectable des radiations ne rend pas le débat assez irrationnel.

Et que penser de la décision de l'Allemagne d'abandonner le nucléaire ?

Sans augmenter le CO2, ce qui reste un objectif affiché, les 25 % d'énergie électrique d'origine nucléaire perdus ne pourront être compensés que par un peu d'éolien, qui fournira, au mieux, 20 % de ce qui sera perdu. Le solde, ce serait des économies d'énergie, venant en plus de celles nécessaires pour diviser les émissions de C02 par quatre. Les électeurs en sont-ils conscients ? Le plus probable est hélas que le gouvernement allemand cherchera à compenser le nucléaire par du gaz - ou du charbon -, et qu'il va donc augmenter les émissions de CO2... s'il y arrive. En effet, la production de gaz de la mer du Nord (60 % du gaz européen) est en déclin, et les Russes (la moitié des importations de l'Union européenne) ne pourront pas fournir beaucoup plus qu'ils ne le font actuellement. Angela Merkel créera une forte tension sur le gaz - il n'y en aura pas assez pour tout le monde - qui affectera tous les Européens. Sa decision précipitée est assez irresponsable.

Dans votre nouveau livre, vous développez un point de vue original en établissant un lien entre la croissance économique et l'approvisionnement énergétique. Pourquoi ?

Transformer le monde ou utiliser de l'énergie, c'est (par définition en physique) exactement la même chose. L'énergie a procuré à chaque Occidental la puissance mécanique de plusieurs milliers d'esclaves, capable d'exploiter les ressources de la planète à un prix ridiculement bas. La véritable cause de la hausse de notre pouvoir d'achat, c'est l'énergie à profusion. Depuis cinquante ans, la variation du PIB mondial suit très exactement celle de la quantité d'énergie que nous consommons, et le pouvoir d'achat augmente quand le prix de l'énergie baisse. A l'inverse, lors des premiers chocs pétroliers - 1974 et 1979 -, il y a eu une rupture de pente sur la croissance de la production pétrolière. Avant le choc pétrolier, la production allait plus vite que la croissance démographique ; après, c'est l'inverse. Le maximum de la consommation de pétrole par personne dans le monde a donc été atteint en 1980, et depuis cela décroît. Conséquence : la croissance du PIB, qui était de 5 % par an, est tombée à 2 %.

Y aurait-il donc une relation directe entre la diminution de l'énergie disponible par personne et les crises économiques ?

Le plafonnement de la consommation d'énergie par personne marque le début d'une nouvelle période de l'histoire économique : alors que de 1850 à 1970 il y avait une crise importante tous les cinquante ans, depuis 1974 on a une crise régionale majeure, avec implication mondiale, tous les cinq ans. Et, depuis 1974, chaque choc pétrolier annonce une crise. Le prix actuel du pétrole suggère que la prochaine devrait avoir lieu d'ici à 2014. Par ailleurs, l'augmentation de l'endettement des ménages et des entreprises s'est accélérée après 1974, probablement en réponse au ralentissement de la production physique par personne. La poursuite de la recherche d'une croissance de plus en plus difficile à obtenir se régule désormais à grands coups de crises. 2008 est pour moi la conséquence de deux évolutions (endettement et choc pétrolier) liées à l'énergie.

Peut-on y trouver une explication aux révoltes du Proche-Orient et du Maghreb ?

Oui. Tout d'abord, 15% de la production mondiale de céréales sont déjà utilisés pour faire des agrocarburants, en réponse à l'insuffisance de pétrole. C'est autant qu'on ne met pas sur le marché mondial, et c'est un scandale. Vient ensuite le pic caniculaire en Russie en 2010, cohérent avec ce qui est attendu du réchauffement global, qui a amené ce pays à supprimer ses exportations de céréales. Ces deux causes conjuguées ont contribué, en 2010, à doubler le prix de presque toutes les céréales. Or, au Maghreb, la sécheresse s'étend (en cohérence avec un réchauffement global), obérant les résultats agricoles, sur un fond de forte progression démographique. La production baisse et les importations augmentent : l'ancien « croissant fertile » est devenu la première zone importatrice de céréales dans le monde ! En Egypte ou en Tunisie, l'alimentation peut représenter un gros pourcentage du budget des ménages, et la hausse brutale du prix des céréales déclenche une crise. La contrainte énergie-climat a donc déjà commencé à provoquer des bouleversements. Ce ne sont aujourd'hui que de petites touches, mais, si on ne fait rien, cc sera dc plus en plus violent.

Alors, pourquoi y a-t-il tant de critiques dimatosceptiques ?

L'explosion du « climatoscepticisme », en 2010, est, selon moi, une conséquence de la crise économique. La mauvaise foi a servi d'argument à un refus inconscient de faire encore plus d'efforts que ceux déjà imposés par la crise. Scientifiquement, il n'y a rien de neuf : l'effet de serre est connu depuis un siècle et demi, et la variation globale de température provoquée par un doublement du CO2 dans l'air est calculée depuis un siècle. C'est la compréhension des risques et des efforts à faire qui est récente. Les médias n'insistent pas assez sur un chiffre : 5 degrés d'augmentation de la température planétaire, c'est un changement d'ère climatique. De l'ère glaciaire au climat actuel, il n'y a eu que 5 degrés de réchauffement global ! Ce genre de transition en l'espace de seulement un siècle, nous ne saurons pas le gérer. Les stress hydrique et alimentaire, les dégâts causés aux infrastructures et les perturbations de toutes sortes vont nous conduire au chaos. Les risques ne vont pas se concrétiser de manière douce. Nous allons connaître des crises, de plus en plus violentes. La zone rouge approche, et, s'il est encore possible de corriger le tir pour partie, nous n'avons que trop tardé.

Etes-vous partisan de la décroissance ?

Pas littéralement, car, psychologiquement, je pense que c'est invendable, même si cela me paraît en partie inéluctable. Le PIB n'est en effet rien d'autre que la valorisation monétaire d'un flux de ressources transformées. Or une contrainte forte sur l'énergie signifie moins de mètres carrés construits, de voitures produites, d'infrastructures bâties, etc. Donc le PIB correspondant baisse. Il baissera aussi pour les services, assis sur des flux issus de l'appareil industriel. Du coup, avec la même quantité d'individus mais trois fois moins d'énergie à mettre dans le système, il y a en gros trois fois moins de PIB, et bien plus de chômeurs si la productivité et les métiers ne changent pas. L'observation des statistiques de l'OCDE montre que, depuis 1974, le prix de l'énergie et le taux de chômage se répondent assez bien.

Si on lit bien votre livre, on a l'impression que vous annoncez qu'il faudra bientôt euthanasier les vieilles personnes qui coûtent trop cher à la société ?

Jusqu'où la société acceptera-t-elle que les jeunes se privent pour que des gens de 90 ans puissent vivre en mauvais état jusqu'à 95 ans ? Mourir « moins malade » n'est pas un drame, du moins pas un des plus gros auxquels il faut s'attendre. L'oppression politique généralisée, les dictatures, les guerres, les épidémies et autres plaisanteries sont à prévoir si nous ne transformons pas rapidement notre économie. Toutefois, pour que les gens acceptent un univers plus contraint, il faudra focaliser l'attention des citoyens électeurs non sur la contrainte, mais sur des projets concrets qui permettent de se sentir impliqué, et il est possible d'en trouver un paquet !

 

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