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Entretien paru dans le magazine Enjeux Les Echos de décembre 2006

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Coralie Schaub et Claude Vincent

Dans votre ouvrage, Alain Grandjean et vous stigmatisez l'addiction planétaire à l'abondance énergétique. Le réveil risque d'être brutal, dites-vous, si la gestion de la pénurie annoncée n'est pas anticipée. Quels risques voyez-vous ?

L'énergie abondante et peu chère est le fait nouveau du dernier siècle. Même à 100 dollars le baril, le pétrole ne vaut toujours rien : un litre d'essence fournit l'énergie de 100 paires de bras sur une journée ! A un euro, il vaut donc encore mille fois moins cher que le travail humain qu'il remplace. Cette abondance énergétique a façonné la société actuelle et changé radicalement nos vies. En 1800, 95% de paysans nourrissaient 5% d'autres métiers, aujourd'hui les proportions sont inversées. Cela s'est fait si vite qu'on peut effectivement parler de "flash", comme celui que ressent un drogué. Mais le feu d'artifice risque de se terminer mal et bientôt. La décroissance de la consommation d'énergie fossile est inévitable, mathématique.

Pour le pétrole, le pic est dans 5 à 20 ans, pas dans 40 ans. Pour le charbon, c'est quelques décennies au plus, avec la croissance exponentielle de la consommation. Subi et non géré, un tel parcours comporte le risque de tensions majeures. On sous-estime largement les dangers que nous font courir la négligence actuelle dans le traitement de ces questions. On continue à croire en une croissance économique perpétuelle alors que cela ne sera pas le cas, en tout cas pas sous sa forme actuelle. A cela s'ajoute le coût différé que paieront nos enfants, du fait du changement climatique, largement dû aux émissions de CO2 liées à la combustion des énergies fossiles. On achète donc notre énergie abondante à crédit. Comme l'a montré Jared Diamond, les enjeux environnementaux peuvent avoir des conséquences sociales dramatiques, très éloignées dans le temps. On se trompe quand on en fait de ces sujets des sujets techniques, ce sont avant tout des enjeux de paix et de civilisation. Avant même de dire dans quel monde nous vivrons dans 25 ou 40 ans, j'espère surtout qu'on y vivra encore en paix et en démocratie !


N'est-ce pas déjà trop tard ?

La réponse la plus désespérante est de dire qu'il n'y a déjà plus grand chose à faire à cause de l'inertie. Alors on va vers de sérieux problèmes, une crise économique très sévère, peut-être des guerres, même en Occident. Il aurait fallu s'y prendre il y a 30 ans mais tout ce qu'on fera sera bon à prendre. On ne passera pas du jour au lendemain du tout au rien. La seule solution est d'organiser et gérer dès maintenant la décroissance volontaire de la consommation d'énergie fossile de manière douce avant que la finitude du monde ne s'en charge à notre place. Sinon, le prix à payer sera beaucoup plus important.


L'énergie nucléaire n'est pas une solution ?

Ce serait idiot de faire sans, mais on ne peut pas se reposer entièrement dessus. Aujourd'hui, elle ne se substitue pas au pétrole mais au gaz et au charbon. La France compte 35% de pétrole dans sa consommation d'énergie primaire, ce qui est la moyenne européenne. Le pétrole ne sert pas à produire de l'électricité mais à 60% aux transports et le reste à part égale au chauffage et à l'industrie. Seule 5% de l'électricité mondiale provient du pétrole. Les énergies fossiles génératrices d'électricité sont le charbon à 40% et le gaz pour 20%. Le nucléaire ne remplacera pas vite le pétrole pour les transports. Il faudrait des voitures électriques ou des carburants de synthèse et tout ça demande des délais qui ne sont pas ceux dont on dispose.

Ensuite, la filière actuelle n'a pas des ressources en uranium considérables, même si elle le sont plus que ce qu'en disent d'aucuns. Enfin, c'est une industrie extrêmement capitalistique avec de longs temps de retour sur investissements. Les opérateurs privés vont être très hésitants à s'engager. C'est l'archétype de la situation dans laquelle l'Etat est légitime à s'inviter et à dire "je vais faire 60 centrales identiques". Aux Etats-Unis, chacun a fait sa centrale dans son coin. Du coup ça coûte bien plus cher en maintenance.


Quid des risques écologiques ?

Pour moi ils sont parfaitement secondaires devant ceux qu'ils permettent d'éviter, tout comme les risques sanitaires. C'est une question de hiérarchie, et la question est : " que fait-on sinon " ? Du charbon ou du gaz ? Ils sont porteurs d'inconvénients bien plus graves, liés à la pénurie et au réchauffement. Des économies ? Nous en acceptons combien ?


Et les énergies renouvelables ?

Le nucléaire n'est pas la panacée, mais c'est une des briques essentielles, en particulier pour l'électricité. Ce que nous pouvons tirer de l'hydroélectricité sera aussi précieux, notamment pour les pointes de consommation. Cela étant, en termes d'environnement et de confort des populations, au lieu des 3000 km2 du barrage chinois des Trois Gorges, n'eut-il pas mieux valu quatre centrales nucléaires sur 5 km2 ? Le débat entre nucléaire et énergies renouvelables est loin d'être aussi simple qu'on veut parfois le dire. Le solaire thermodynamique, avec de grosses centrales à concentration, semble aussi une voie prometteuse, évitant le problème de l'intermittence du photovoltaïque. Quand à l'éolien, il n'a pas beaucoup d'intérêt. En terme de CO2 évité par euro investi, il est 100 fois plus cher que la laine de verre ! Isolons d'abord et on s'occupera de l'éolien ensuite. En fait, barrages exclus, le vrai domaine de prédilection des renouvelables est la production de chaleur. Il faut creuser le solaire passif, le bois et la géothermie. Pour la mobilité, enfin, il peut y avoir un peu plus de véhicules électriques, dans les transport en commun notamment, et une petite partie de biocarburants mais on fonde des espoirs bien excessifs sur le potentiel de cette source d'énergie. Et puis, juste une petite partie d'hydrocarbures.


Votre idée clé, est de taxer fortement mais graduellement les énergies fossiles. Une taxe de plus pourquoi faire ?

Dans une économie de marché, soit vous réglez un problème par la norme, le règlement ou l'interdiction, soit vous lui donnez un prix et ça s'appelle la fiscalité. Taxer est la moins mauvaise solution. Une fois l'essence plus chère, ce n'est pas au gouvernement de me dire si je dois la brûler dans ma voiture ou dans ma chaudière. Dès lors, si vous annoncez "le prix de l'énergie va augmenter un peu chaque année quoi qu'il se passe", le signal reçu devient "j'anticipe". On remplacera la voiture par une plus petite ou moins puissante, on fera moins de kilomètres avec, on investira dans l'isolation des appartements, on consommera moins certains biens. Renault et Air France vont faire de moins bonnes affaires, EDF, la SNCF ou Saint-Gobain de meilleures. Il y aura des gagnants et des perdants mais on peut espérer y gagner la conservation d'un monde en paix, ce qui n'est pas le moindre des intérêts.


Mais il faut que tous les pays le fassent, sinon c'est l'isolement, la perte de compétitivité
Oui, c'est un pari. Mais il faut bien commencer et espérer enclencher un mouvement dans l'ensemble du monde. La vie est pleine de risques. Il faut être pragmatique, que faire d'autre ? Regarder les enfants qui sont en maternelle en leur disant : vous vous débrouillerez avec les problèmes qu'on vous laissera ? La fiscalité étant du ressort des Etats, il faut un mécanisme de compensation aux frontières, comme la TVA. On peut très bien imaginer que l'OMC accepte l'idée de corriger par des droits aux frontières les différentiels de taxation entre pays. Vous avez quelques effets de bord, mais si on attend que tout soit parfait on ne fera jamais rien.


La taxe serait-elle la même pour pétrole, le gaz et le charbon ? Et les autres gaz à effet de serre ?
Plus c'est simple et plus ce sera facilement compris par les gens, donc il faudrait qu'elle appliquée aux particuliers comme aux industriels et qu'elle soit proportionnelle aux émissions de CO2. C'est à dire plus forte pour le charbon que pour le pétrole à énergie égale. Et pour le gaz ce serait une nouveauté, car pour l'instant il ne supporte que la TVA. Quand aux autres gaz à effet de serre comme le méthane et le protoxyde d'azote issus des engrais, ils " bénéficieraient " de manière indirecte de la taxe. Les engrais et le transports seraient plus coûteux et l'agriculture de masse pour servir des consommateurs éloignés serait moins rentable, au contraire d'une polyculture destinée aux consommateurs proches.


Donc l'agriculture intensive, dans 50 ans, a disparu. Les campagnes se repeuplent de paysans !
Sans pétrole abondant, cela sera en effet plus difficile. Et si on n'anticipe pas, de manière douce, on va avoir un sacré problème social. Il s'agira de remettre à la terre 1 ou 2 millions de personnes - contre 600 000 aujourd'hui - alors que les gens préfèrent des métiers sédentaires qui ne leur cassent pas le dos !


A quoi, alors, ressemblerait la France en 2025

Elle ne ressemblera probablement à rien de ce que je peux imaginer ! Mais je peux dire que si on ne fait rien on risque le chaos et la barbarie. Certes si nous agissons notre consommation de pétrole aura diminué de moitié, on se déplacera moins, et autres petits désagréments. Mais on bougerait aussi beaucoup moins si on doit vivre dans le chaos et sous la dictature! Dans un monde où l'énergie serait de plus en plus coûteuse, l'ensemble des produits manufacturés, à quelques exceptions près, vaudra aussi de plus en plus cher rapporté au pouvoir d'achat. La "mondialisation", avec l'intensité des flux actuels, serait terminée. A l'échelle du siècle, elle ne sera de toute façon qu'un feu de paille. Structurer l'économie sur des échanges en masse de plus en plus éloignés est socialement criminel. Mais je ne suis pas capable de vous expliquer en détail comment va se dérouler la transition socio-économique. Ma seule certitude est que la croissance soutenue, sur le siècle qui vient, d'hommes et de marchandises, n'arrivera pas. Le promettre est préparer de sévères déconvenues.


C'est l'an 01, le retour en arrière ?

Si la part des échanges lointains irait en descendant, il ne s'agit pas de supprimer le commerce international, qui est facteur de paix, il ne faut pas l'oublier. C'est là que je pense que les alter mondialistes radicaux sont malgré eux des va t'en guerre. Il ne faut surtout pas se remettre à vivre chacun dans son coin sans jamais se parler et échanger mais les flux de matière doivent redevenir réservés à ce qui vaut très cher par unité de poids. Il faut oublier l'idée qu'on va trouver des alternatives à monde constant. Oui, il y aura des inconvénients. On est train de peser deux évolutions qui ne sont pas d'un coté l'idéal et de l'autre le monde réel. La seule bonne question est : quel est l'optimum du bonheur social qu'on puisse espérer avec les contraintes actuelles ? Il faudrait créer un indicateur du bonheur actualisé cumulé sur les cinquante prochaines années et voir comment le maximiser. Le capital de connaissances accumulé depuis des décennies est indélébile, la nostalgie du passé a plus d'effets pervers que positifs et la flèche du temps ne va que dans un seul sens. Mais penser que le monde du développement durable c'est le monde actuel qu'on fige, ce n'est pas vrai, ça ne marche pas, on a déjà dépassé le seuil. En terme de consommation d'énergie, nous devrons très clairement utiliser des schémas d'organisation en vigueur il y a quelques décennies voire quelques siècles. Il faudra faire énormément d'efforts côté mobilité, et l'avion pour se changer les idées appartiendra au passé. Même chose dans l'urbanisme. Quand l'énergie était rare et chère, l'habitat était dense et bien réparti, sans mégalopoles ni banlieues diffuses. Il faut désormais organiser la disparition progressive de ces dernières. Les habitants des banlieues pavillonnaires n'auront jamais de transports en commun efficaces : c'est mathématiquement impossible. Et le jour où la voiture sera devenue chère ils seront pris à la gorge.


La décroissance énergétique est-elle synonyme de décroissance économique ?

De décroissance de la consommation matérielle oui, c'est certain. De décroissance économique, rien dans la définition du PIB n'y oblige. Il suffit qu'à chaque fois qu'on passe du temps ensemble on s'échange des factures de plus en plus élevées pour avoir de la croissance ! Il y a des choses qu'on ne peut pas conserver dans l'économie. L'une d'elles c'est l'accroissement de la productivité matérielle des individus, ce qui est une implication lourde. Elle ne peut pas croître, et doit même décroître, ce qui est une autre manière de dire que les cafetières et les tasses vont coûter plus cher.


Une taxe pour un monde meilleur, cela ne fait pas rêver

Elle ne fait pas, c'est vrai, un projet d'avenir. Avec elle on propose un moyen de régler un problème particulier. C'est aux politiques clairvoyants de transformer cette contrainte en une vision radieuse de l'avenir avec des projets, des défis... On ne s'en rend pas encore pas bien compte, mais le risque de crise majeure est suffisamment important pour qu'on ait de nouveau besoin de visionnaires.

 

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