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Entretien paru dans le magazine Dirigeants de septembre 2006

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Bruno Tilliette

 

Pétrole : des taxes, s'il vous plaît !

Avec le pétrole, dont le prix est sous évalué, nous vivons dans l'illusion d'une source d'énergie inépuisable et bon marché, illusion qui nous masque les catastrophes climatiques, économiques et politique à venir. Pour Jean-Marc Jancovici, auteur avec Alain Granjean de l'ouvrage Le plein s'il vous plaît, la solution réside dans la taxation progressive et continue des énergie fossiles qui seule nous permettra de faire face tranquillement aux mutations économiques inéluctables.

 

Dirigeant : Vous rappelez, dans votre livre, une évidence oubliée, ou plutôt dont nous n'avons plus conscience, nous baignons dans l'énergie

Jean-Marc Jancovici : Un film assez ancien, Hibernatus, avec Louis de Funès, montre bien le décalage qui nous sépare du siècle précédent. Tous les objets modernes que découvre, avec étonnement ou horreur, le personnage qui sort de sa congélation sont le résultat de cette profusion d'énergie que nous connaissons depuis un peu plus d'un siècle.

Dans une société qui ne dispose que de l'énergie musculaire, se nourrir mobilise presque tout le temps de travail disponible. Aujourd'hui, un litre d'essence produit la même énergie qu'une centaine de paires de bras pendant une journée, et la productivité agricole est cent fois supérieure à celle de 1800. En libérerant du temps de travail strictement alimentaire pour l'affecter à des usines, de la recherche, etc, charbon et pétrole ont permis la civilisation industrielle. Et c'est bien l'énergie abondante qui prime : sans elle, les machines ne servent à rien.

 

D. : Mais cet âge d'or énergétique touche à sa fin

J.-M. J. : Notre drame, c'est que l'énergie utilisée aujourd'hui n'est pas éternelle. D'une part le changement climatique futur que produisent ces combustibles s'assimile, en langage économique, à une dette avec des intérêts composés qui finira par être payée (essentiellement par nos enfants qui n'auront pas profité de la fête). Et, d'autre part, les hydrocarbures sont non renouvelables, même si aucune dotation aux amortissements n'existe pour leur usage. Ce qui semble une situation pérenne et normale est extrêmement récent - quelques générations - et s'achevera dans moins de trois.

 

D. : Le problème, c'est que personne ne croit réellement à la fin de cette abondance, ni aux risques climatiques.

J.-M. J. : Nous n'avons surtout pas envie d'y croire ! En outre la situation est inédite : le chef d'entreprise qui veut convaincre son banquier de financer un nouveau produit destiné à un nouveau marché, et que ça va marcher à coup sûr, est un peu dans la situation d'un énergéticien ou d'un climatologue d'aujourd'hui. Comme il n'y a pas de comparaison possible avec le passé, tout repose sur la force de sa démonstration.

 

D. : Justement, vous semblez bien certain de la pénurie et des catastrophes écologiques à venir. Pour certains, il y a encore débat.

J.-M. J. : Pas sur les mathématiques. Les pétroliers eux-mêmes, quand on va les interroger, rappellent un théorème que tout le monde connaît : quand on dispose d'une ressource initiale finie, la consommation annuelle passe par un maximum et tend vers zéro à l'infini.


D. : C'est le fameux " peak oil ".

J.-M. J. : Oui, le seul débat porte sur les dates. Pour le pétrole, le maximum de production se situe, selon les évaluations, entre 2010 et 2025, et en incluant gaz et charbon entre 2050 et 2100. La croissance énergétique sans limites est une vue de l'esprit.

 

D. : Et vous avez les mêmes certitudes sur les conséquences écologiques ?

J.-M. J. : La physique sous-jacente est ancienne et robuste. Un seul exemple sur l'effet de serre : l'atmosphère de Vénus contient 95% de CO2, et il y fait 450 °C à la surface (180 °C sur Mercure, plus proche du Soleil mais sans effet de serre). Avec plus de gaz carbonique issu des énergies fossiles, nous ne pouvons qu'accélérer le réchauffement climatique. Il n'y a aucune contestation scientifique à ce sujet. La seule interrogation, comme pour le pétrole, porte sur l'amplitude et les échéances.

 

D. : Vous semblez douter de nos capacités humaines à trouver des solutions techniques nouvelles à la fois à la pénurie et au réchauffement ?

J.-M. J. : De quelle solution parlons-nous ? S'agit-il de permettre à 6 milliards d'hommes de vivre comme des Américains, ou à 500 millions de vivre comme des Indiens, une fois qu'une dictature sanglante aura éliminé les 5 milliards et quelques qui restent ? Les deux préservent l'espèce humaine... A quelques milliards d'hommes sans hydrocarbures, aucune convergence ne peut se faire sur le mode de vie occidental : les énergies renouvelables et le nucléaire (auquel je suis favorable) sont incapables de le permettre dans les délais impartis.

C'est donc un " changement de nos modes de vie " qui est inéluctable. Ce qu'il faut essayer de préserver, c'est la paix et la liberté (on l'oublie trop souvent !), l'éducation, la santé, la sécurité alimentaire et l'existence de projets pour l'avenir. Pour le reste, nous prendrons moins l'avion, n'aurons plus de voitures d'une tonne et demi, et réparerons des objets achetés plus cher au lieu de les remplacer. Est si grave ?

 

D. : Cela ne va pas sans poser des problèmes économiques ?

J.-M. J. : Bien sûr que si ! Les compagnies aériennes ou les constructeurs automobiles ont sans doute mangé leur pain blanc (et ce ne sont pas les seuls). Mais, encore une fois, les lois de la physique conduiront tôt ou tard à la fin de l'abondance énergétique, que ça nous plaise ou non. Dès lors, attendons-nous de subir " sans rien faire " - ce qui risque de nous conduire au chaos social et de ne faire que des perdants - ou essayons-nous d'anticiper la situation, et de la gérer avec un coût minimal pour amortir le choc et se reconvertir ? C'est une question de stratégie que tout bon entrepreneur peut comprendre.

 

D. : Peut-être comprend-il moins bien quand, pour assurer la transition en douceur vers une moindre consommation d'énergie, vous prônez " d'augmenter progressivement et indéfiniment la taxe sur les énergies fossiles " !

J.-M. J. : Il me semble au contraire que c'est une méthode éminemment libérale. Il s'agit de donner son vrai prix au problème, et le marché s'adaptera. Nous ne payons pas les énergies fossiles assez cher (leur coût n'a cessé de baisser depuis un siècle sauf de 1973 à 1980) et nous comptons faire payer les intérêts écologique de la dette par nos enfants et petits enfants : ce n'est pas de l'économie très orthodoxe ! La taxe progressive permet de nous amener progressivement au juste prix. Après, chacun décide de la manière dont il veut consommer ou pas son énergie. Une réduction volontaire de la consommation semble plus sympathique, mais en pratique cela ne se produit jamais. Il n'y a qu'une forte incitation économique qui peut avoir des effets substantiels.

 

D. : Mais, pouvons-nous décider tous seuls en France, d'une telle taxe, sans compromettre notre compétitivité ?

J.-M. J. : Oui, si c'est une taxe de type TVA, gérée nationalement et transparente pour les échanges internationaux. Autrement dit on détaxe les exportations et on taxe les importations, ce qui ne pénalise pas notre compétitivité, et je suis persuadé que nous serons rapidement imités. L'intéressant est que le produit de cette taxe permettra, outre la réduction de la consommation d'énergie, de financer jusqu'à un certain point les nécessaires reconversions économiques. Les premiers pays qui anticiperont vraiment la hausse inéluctable des combustibles fossiles donneront, in fine, à leur économie un avantage concurrentiel important, en préparant plus tôt les entreprises à ce que sera l'avenir.

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