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Entretien paru dans Les Dernières Nouvelles d'Alsace le 19 Novembre 2011

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Elodie Becu.

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DNA - Après Fukushima vous continuez à défendre le nucléaire ?

Jean-Marc Jancovici - Fukushima a fait bien plus de peur que de mal. Le nucléaire civil ne mérite pas l’image diabolique souvent véhiculée par des media qui, hélas, ne comprennent pas les notions techniques manipulées. Certains pays ont pris acte de l’accident au Japon sans que cela change leur appréciation générale des risques - et je partage leur point de vue - d’autres estiment que la destruction de ce site nucléaire a engendré un danger sanitaire hors normes - ce qui n’est pas vrai dans les faits.

DNA - Comment pouvez-vous être aussi affirmatif alors qu’on a encore très peu de recul sur cet événement ?

L’étude de la radioactivité est une vieille histoire ! Une commission internationale sur la radioprotection existe depuis 1928. Une commission des Nations Unies, l’UNSCEAR, qui fonctionne exactement comme le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), documente depuis 1955 l’impact de la radioactivité sur les êtres vivants.

Cette commission a produit plusieurs rapports sur Tchernobyl ; elle avance 50 morts à bref délai, environ 4 000 cancers à la thyroïde ayant frappé des enfants, et pour le reste il n’y a pas de surmortalité médicalement documentée. L’essentiel des populations exposées a été moins irradiée que lors du passage d’un scanner. A Fukushima, le niveau de radioactivité mesuré ou estimé au sein de la zone évacuée permettrait aux populations de revenir dès à présent sans dommage sanitaire, sauf éventuellement dans une petite zone qui va vers le Nord Ouest. L’évacuation est une mesure de précaution, pas l’aveu d’un danger de mort imminent.

Mais l’essentiel ne se situe pas là. Toute énergie est une affaire d’arbitrage des risques. Si nous ne faisons pas de nucléaire, que faisons-nous à la place ? Et le paradoxe c’est que l’arrêt du nucléaire présente aujourd’hui des risques bien supérieurs à sa poursuite.

DNA - Quels risques comportent l’arrêt du nucléaire selon vous ?

Les opposants au nucléaire croient soutenir l’éolien et le photovoltaïque, mais la réalité est qu’ils encouragent surtout le gaz et le charbon, ce qui est totalement irresponsable dans le monde actuel. Une autre option est évidemment d’obtenir des économies. Pour retirer 26 réacteurs nucléaires, il faut baisser de 30% à 40% l’électricité que nous consommons. Le faire en un peu plus de 10 ans, avec un argent de plus en plus rare pour financer les économies, reviendrait à provoquer une forte récession. Dès l’annonce d’un tel programme, nombre d’industriels envisageront de se délocaliser, par crainte d’un approvisionnement futur incertain.

DNA - Pour vous la priorité est de rendre notre économie moins dépendante des énergies fossiles qui vont s’amenuiser et par ailleurs rejettent du CO2 engendrant le réchauffement climatique ?

Oui. C’est même le seul projet économique, donc politique, qui puisse réussir dans une Europe aux ressources limitées. Ce choix passe par un ensemble de mesures, fiscales, réglementaires, de politique industrielle, d’aménagement du territoire, etc, pour amener à la fois des économies d’énergie et une énergie moins carbonée.

Les économies d’énergie sont plus faciles dans la chaleur - isolation des bâtiments, processus industriels de production de chaleur - que dans le mouvement (mobilité en particulier) qui touche plus les flux physiques qui forgent l’économie. Au vu des tensions qui se profilent sur le pétrole et le gaz, et du danger massif que représente quelques degrés de hausse sur la moyenne planétaire, nous préserverons bien mieux la paix, la démocratie et l’espérance de vie en faisant plus de nucléaire qu’en en faisant moins.

Plus on cherche à remplacer le nucléaire par du gaz et du charbon, plus on augmente la probabilité de connaître la guerre. Plus de gaz renforce aussi des Etats au comportement discutable, comme la Russie (premières réserves au monde), ou l’Iran, qui possède les plus grosses réserves du Moyen Orient.

DNA - Vous ne croyez pas que les énergies renouvelables pourraient prendre le relais  ?

Remplacer le nucléaire par de l’éolien et du photovoltaïque reviendrait à multiplier par dix à cinquante le coût des investissements, sans gain CO2, alors que nous aurons besoin de cet argent dans le même temps pour rénover les bâtiments, changer les villes, transformer l’agriculture, les transports, et développer des filières industrielles décarbonées.

Ce serait une allocation de moyens au secteur le moins prioritaire, alors qu’on en a un besoin urgent ailleurs pour éviter que le pays ne s’effondre. Constituer une filière forestière digne de ce nom est autrement plus urgent que de sortir du nucléaire. Nous avons la première forêt d’Europe en termes de production alors que les produits du bois sont le deuxième poste de déficit de notre balance commerciale. S’en occuper permet de construire en bois, mettre du bois à la place du fuel dans les poêles tout en revitalisant le tissu rural.

DNA - Que pensez-vous de l’arrêt de la taxe carbone ?

La taxe carbone a été arrêtée pour de mauvaises raisons. Il est impératif de la remettre en œuvre, pour deux raisons. Le consommateur paie avec son portefeuille. Tant qu’il ne paie pas plus cher ce qui pose problème, il ne cherche pas à en consommer moins, et le prix du changement climatique futur grimpe en flèche.

Par ailleurs, si vous ne faites rien, vous rendez le pays dépendant d’une énergie qui se raréfie, le rendant ainsi plus vulnérable aux chocs pétroliers à l’origine de récessions. Nous paierons donc de toute façon. Reste à savoir si nous préférons une taxe, qui remplit nos caisses pour financer nos projets, ou si nous préférons subir une hausse des prix liée aux soubresauts du marché, avec un argent qui va aux pays producteurs (surtout) et à Total (un peu). Enfin, les industriels ont besoin de vision à long terme. Augmenter le prix de l’énergie ne fait pas que des perdants, mais il faut fixer les règles du jeu à l’avance pour donner de la visibilité aux acteurs économiques.

DNA - Mais la taxe carbone pèse sur le pouvoir d’achat des ménages...

Il ne faut pas se raconter d’histoires : en raison du contexte énergétique, notre pouvoir d’achat va baisser de toute façon. En face, il est urgent de trouver des projets qui font sens et donnent de l’espoir, et l’arrêt du nucléaire ne me semble pas en faire partie.

DNA - Etes-vous optimiste ou pessimiste sur notre avenir énergétique ?

L’avenir sera pour partie ce que nous déciderons d’en faire, mais plus nous attendons, et plus les fenêtres de tir se referment. Il faut agir vite, et reconfigurer le débat politique entre ceux qui pensent qu’on doit gérer le monde fini et ceux qui pensent que le monde fini n’existe pas. La vraie ligne de fracture est là. Avec cette lecture, vouloir supprimer le nucléaire est un désir d’enfants gâtés qui s’imaginent qu’on a encore le choix dans la gestion de nos priorités.

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