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Entretien paru dans le magazine Capital de juin 2006

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site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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NB : la version ci-dessous est celle que j'ai envoyée au magazine, avec la formulation des questions qui était celle de "ma" version, et les réponses que j'ai acceptées. La version publiée est légèrement différente, et donc par la force des choses pas "totalement" de moi ! En particulier l'inéluctable compression de dernière minute a conduit à rendre certaines phrases ambigues, ou un peu exagérées, et je préfère donc mettre ci-dessous ce qui aurait du paraître....

 

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Capital : la récente hausse du prix du pétrole va-t-elle se poursuivre dans les mois qui viennent ?

Jean-Marc Jancovici : C'est impossible à savoir. Certes, au delà des raisons conjoncturelles qui ont fait monter le prix du brut jusqu'à 75 dollars ­ instabilité en Irak, menace de guerre avec l'Iran, capacités de raffinage insuffisantes, spéculation -, on décèle un début d'inquiétude sur la capacité des pays producteurs à satisfaire une demande qui augmente de 2% par an. Mais ceux qui se sont risqués à des prévisions de prix ont jusqu'ici souvent été démentis. Que le cours du baril s'établisse à 60 ou 100 dollars à la fin de l'année, il sera de toutes façons encore très bas.

Capital : Pourquoi ?

Jean Marc Jancovici : Les combustibles fossiles sont une ressource finie. Selon tous les experts (y compris ceux des compagnies), d'ici cinq à trente ans, la production pétrolière va passer par un pic, avant de décroître. Si nous ne l'anticipons pas, un tel événement sera terrible. On voit mal ce qui empêcherait les prix de bondir - jusqu'à 400 dollars le baril, selon certains - et l'économie mondiale, qui est extraordinairement dépendante des transports, et donc des hydrocarbures, sera frappée au coeur. Le scénario économique "tendanciel" nous promet donc plutôt la survenue d'une récession massive que la poursuite indéfinie de la croissance. De plus, il se peut que la compétition entre pays pour sécuriser leur approvisionnement prenne alors la forme de conflits militaires.

Capital : Dans votre dernier livre, vous affirmez donc qu'il faut anticiper cet événement, en diminuant d'urgence notre consommation d'énergie

Jean-Marc Jancovici : Sans aucun doute. Qu'on l'attende cinq ou trente ans, la date à laquelle la production de d'hydrocarbures déclinera inéluctablement est proche. Même si les politiques préfèrent l'ignorer, il est évident que nous avons intérêt à nous préparer le plus vite possible à cette échéance de tous les dangers. Plus vite nous "sortirons" du pétrole, plus la transition sera facile. De plus, notre consommation d'énergies fossiles génère un autre problème, qui menace nos petits enfants : l'augmentation du volume de gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Plus nous utilisons de pétrole, gaz et charbon, plus le risque de provoquer un choc climatique s'accroît. Le GIEC, qui synthétise l'état de la recherche, escomptait en 2001 une hausse moyenne de la température comprise entre 1,5°C et 6°C d'ici à 2100. Aujourd'hui, les scientifiques élargissent cette fourchette par le haut. Rappelons que depuis la dernière ère glaciaire, au cours de laquelle le sol de la France était gelé toute l'année, le thermomètre n'est monté, en moyenne planétaire, que de 5°C. Les physiciens soulignent aussi qu'il faut des siècles pour que la température arrête d'augmenter après que le maximum des émissions de gaz à effet de serre ait été atteint. Ainsi, si le réchauffement atteint 4°C en 2100, il sera de 8°C environ en 2300. Il est difficile de décrire en détail une telle évolution, puisqu'elle serait inédite, mais elle s'apparenterait à un véritable cataclysme climatique.

Capital : Vous n'avez pas le sentiment de verser dans le catastrophisme "écolo" ?

Jean-Marc Jancovici : Pas du tout. J'ai une formation d'ingénieur, et je suis conseil en organisation, pas militant écologiste. Les faits sont là, même si nous n'avons pas envie d'y croire. Quand j'ai commencé à m'intéresser à l'énergie et au climat, j'étais comme tout le monde : je savais vaguement qu'il y avait un problème, mais j'ignorais sa dimension véritable. Depuis, j'ai réalisé que nous allons " droit dans le mur ". Pour le comprendre, il suffit de se concentrer sur les ordres de grandeur. Les trois énergies reines (pétrole, charbon, gaz) représentent 80% de la consommation mondiale. Leur épuisement est programmé. Penser qu'on pourra les remplacer par des énergies "propres", c'est méconnaître les chiffres : les biocarburants comptent pour 0,2% de l'énergie planétaire, l'éolien pour 0,05%, le solaire photovoltaïque pour 0,001%, et même l'hydroélecricité ne fait que 2%. Leur développement est bien sûr souhaitable, mais ne nous faisons pas d'illusion sur le potentiel : elles resteront peu de choses pour les 20 ou 30 ans à venir.

Capital : Et le nucléaire, qui ne dégage pas de gaz à effet de serre ?

Jean Marc Jancovici : Il fait partie de la solution, et la France bénéficie à cet égard d'un réel atout. Pour ne pas faire face à un épuisement des ressources d'uranium 235, il faudra recourir à la surgénération, qui permet d'utiliser d'autres éléments comme combustible. Mais même si on quadruplait le nombre de centrales dans le monde (439 actuellement), on ne satisferait qu'environ un quart des besoins en énergie actuels. Et on en est très loin, puisque mis à part la Chine, qui veut construire 30 nouveaux réacteurs avant 2020, aucun grand pays ne prévoit aujourd'hui de s'équiper massivement. Remplacer toutes les voitures actuelles par des véhicules électriques s'avère donc une vue de l'esprit, car nous manquerons de courant pour recharger leurs batteries.

Capital : Qu'en est-il de l'espoir de fabriquer des moteurs à hydrogène ?

Jean-Marc Jancovici : L'hydrogène ne se trouve pas tel quel dans la nature. Il faut le produire, ce qui implique une dépense d'énergie. On peut utiliser du gaz (c'est actuellement la modalité prépondérante) ou du charbon (c'est le procédé phare du programme de recherche américain). En théorie, on peut aussi fabriquer de l'hydrogène à partir de centrales nucléaires. Mais il faudrait alors construire un millier de réacteurs en quelques décennies pour couvrir les besoins du parc automobile.

Capital : Faute d'une solution technologique miracle, dans quelle proportion faudra-t-il baisser notre consommation d'énergie ?

Jean-Marc Jancovici : Pour éviter les ennuis climatiques, de près de moitié. Car lorsque notre consommation d'énergies fossiles produit deux litres de gaz carbonique, un litre est recyclé dans les océans et les écosystèmes continentaux, et un litre reste dans l'atmosphère, contribuant ainsi à aggraver le réchauffement de la planète. Cela dit, se pose ensuite la question de l'équité. Comme on peut difficilement demander aux Indiens et aux Africains de diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre, il faut que l'effort des habitants des pays riches soit proportionnellement plus important. Si on accordait à chaque Terrien la même allocation, les Français devraient diviser leur consommation d'énergies fossiles par quatre, et les Américains par dix.

Capital : Il est impensable qu'une telle réduction s'effectue de manière volontaire

Jean-Marc Jancovici : C'est pourquoi il faut la susciter. Soit par la mise en place de quotas individuels d'émissions de gaz à effet de serre (une piste explorée en Grande Bretagne), soit par l'instauration, dès aujourd'hui, d'une taxe perpétuellement croissante sur les volumes d'énergie consommés. Par exemple 5% la première année, 10% la deuxième, 15% la troisième, et ainsi de suite. Nous savons en effet que la consommation d'énergie est sensible aux prix, puisqu'elle a fortement diminué après les deux chocs pétroliers. De plus, la taxe est une solution bien plus simple à mettre en uvre que celle des quotas.

Capital : Concrètement, quels seront les conséquences d'une telle taxe sur notre mode de vie ?

Jean-Marc Jancovici : Elle nous incitera à mieux isoler notre logement, à diminuer la cylindrée de notre voiture et à utiliser le train ou le vélo plus souvent. Elle renchérira aussi fortement le prix des voyages aériens. Les emballages jetables et les fruits et légumes de contre-saison disparaîtront. Quant aux produits dont la fabrication necessite beaucoup d'énergie (de la viande aux objets en plastique et en acier, en passant par le papier) leur prix augmentera. Progressivement, la baisse du trafic routier entrainera le développement du télé-travail, l'arrêt de la construction de banlieues dortoirs, la faillite des hypermarchés éloignés des villes. Pour leur part, les industriels se focaliseront sur des procédés moins gourmands en énergie. Ils relocaliseront leurs usines à proximité de leurs clients, et près d'une voie ferroviaire plutôt qu'à côté d'un noeud autoroutier. Les produits qu'ils fabriqueront redeviendront réparables. Enfin, l'Etat investira dans le nucléaire et les énergies renouvelables, et s'attachera à promouvoir un urbanisme plus dense.

Capital : Ce ne sont pas des perspectives très folichonnes

Jean-Marc Jancovici : La géologie pétrolière se moque du droit de chacun à conduire une auto ! Aujourd'hui, la seule attitude raisonnable, c'est de relever le défi qui nous est posé, comme le font chaque jour les entreprises qui sont soumises à de nouvelles pressions concurrentielles ou à une révolution technologique. Nous devons donc définir un nouveau business plan, car l'actuel ne tient pas compte de la réalité. Si les nations réalisaient de vrais bilans, comme les entreprises, les "dotations aux amortissements pour dépréciation des actifs naturels" les mettraient à coup sûr dans le rouge ! Au lieu de quoi, elles se gargarisent de la croissance du PIB, qui n'est qu'un chiffre d'affaires

Capital : La mise en place de cette taxe sur l'énergie toujours croissante entraînera-t-elle une hausse indéfinie des prélèvements obligatoires ?

Jean-Marc Jancovici : Pas forcément. Rien n'empêchera l'Etat d'utiliser le produit de la taxe pour se désendetter, ou pour baisser les charges sur le travail. De plus, les recettes n'augmenteront pas indéfiniment. Car plus la taxe sera élevée, plus la consommation d'énergie baissera, à l'image de ce qui s'est produit depuis la hausse des prélèvements sur le tabac.

Capital : On pourrait vous objecter que le pays mettant en place le premier cette taxe verra sa compétitivité diminuer

Jean-Marc Jancovici : Au contraire, les nations qui anticiperont les contraintes économiques engendrées par la cherté croissante des combustibles fossiles en tireront avantage. Elles diminueront leur dépendance énergétique, et se positionneront avant les autres sur les filières d'avenir, y compris à l'exportation. Par exemple la construction de centrales solaires à concentration, qui sont fort alléchantes pour les pays tropicaux.

Capital : Selon vous, les patrons sont plus attentifs à vos avertissements que les politiques. Pourquoi ?

Jean-Marc Jancovici : Nombre d'entre eux ont une formation d'ingénieur : ils respectent donc les données d'observation des scientifiques. De par leur métier, ils sont aussi familiarisés avec la prospective à long terme. J'ai plusieurs firmes du CAC 40 parmi mes clients, et l'immense majorité des conférences auxquelles je participe sont organisées par des dirigeants d'entreprise. En revanche, rarissimes sont les hommes politiques à qui j'ai pu parler des défis auxquels nous faisons face dans le domaine de l'énergie.

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