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Entretien paru dans Amphitea, journal des sociétaires de AG2R, en septembre 2011

 

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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Propos recueillis par Frank Mauerhan.

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Amphitea - Pourquoi est-il difficile de débattre sur le nucléaire ?

Jean-Marc Jancovici - Il y a en France une méfiance très gauloise vis-à-vis des grandes institutions, toujours censées comploter dans notre dos. C’est vrai pour le ministère des finances, la SNCF, mais aussi pour EDF et, par extension, pour le nucléaire. Ensuite, dès qu’un sujet implique une approche scientifique, qu’il est complexe, récent, et qu’il touche à la santé des gens, il est difficile d’avoir un débat serein.

Amphitea - L’univers électro-nucléaire n’est-il pas aussi un peu opaque ?

J.-M. J. - Si, mais c’est en partie parce que les médias ne font pas grand-chose pour le clarifier ! Il est vrai que les journalistes, sans formation scientifique sauf exception, ont du mal avec ce sujet très technique. Du coup ils confondent trop souvent ce qu’ils n’arrivent pas à comprendre avec la volonté de tout cacher…

Amphitea - Par sa nature, le nucléaire, même civil, ne nécessite-t-il pas aussi une certaine discrétion ?

J.-M. J. - En France, le nucléaire est opéré et contrôlé par des organismes publics, dont une large partie a l’obligation de rendre compte de ce qu’ils savent. Le nucléaire est donc un domaine où la circulation de l’information est nettement mieux assurée que pour les énergies concurrentes. Si vous voulez savoir où en sont les gisements de pétrole ou de gaz, ou qui touche vraiment l’argent… bon courage !

Amphitea - Le nucléaire échapperait au droit commun...

J.-M. J. - Ah bon ? L’entrée de la France dans le nucléaire a été décidée par un pouvoir élu de manière parfaitement démocratique, et les acteurs sont contrôlés par le parlement. Pour bien des opposants, un débat « démocratique » signifie juste qu’il conduit à leur conclusion ! Par ailleurs, y a-t-il eu un grand débat démocratique pour décider que la France allait avoir 30 millions de voitures, ou que sa population vivrait à 80 % en ville ? Pas que je sache, or ces deux situations nous mènent à des impasses...

Amphitea - Le nucléaire français ne serait pas sûr…

J.-M. J. - La vie aussi c’est très dangereux, la preuve, on finit par en mourir ! Parlons chiffres : le tabac tue 50 000 Français par an et est en vente libre, et le nucléaire civil a moins tué en 60 ans qu’une semaine de circulation routière dans le monde. Un problème est toujours possible, mais aucun accident industriel n’est la fin du monde.

Amphitea - Le nucléaire assure-t-il à la France une électricité peu chère ?

J.-M. J. - Comptablement oui. Puis vient le débat sur les « coûts cachés », mais il n’est pas propre au nucléaire. L’électricité produite avec du charbon ou du gaz concourt au changement climatique. Que compter par kWh ? Avec du vent ou du soleil, on induit de l’intermittence dans le réseau, puisque ces technologies ne peuvent pas produire à la demande. Gérer cette intermittence coûte au moins autant que la production elle-même, mais ce n’est pas le producteur qui paye… Le démantèlement futur, souvent évoqué, vaut quelques centaines de millions d’euros par réacteur. Dépollution du sol compris, démanteler une raffinerie coûte quelque chose du même ordre ! Même si EDF a mal calculé le montant provisionné, cela va jouer sur quelques dixièmes de centimes par kilowattheure. Le nucléaire ne paye peut-être pas tous ses coûts, mais les énergies concurrentes plutôt moins !

Amphitea - Le nucléaire français assure-t-il notre indépendance énergétique ?

J.-M. J. - Non : l’uranium est importé. Mais sans nucléaire nous serions encore plus dépendants. Il est très facile de stocker plusieurs années de consommation d’uranium en France, car ce matériau est très dense énergétiquement. Avec le gaz ou le charbon, nous avons juste quelques semaines de stock. Cela ne laisse pas le même temps pour se retourner en cas de défaut d’un fournisseur !

Amphitea - Les renouvelables peuvent-ils remplacer le nucléaire ?

J.-M. J. - Oui, en divisant la consommation électrique par 4 à 10 et en multipliant le prix par 4 à 10. En Allemagne, pays cité en exemple, le nucléaire (25% de leur électricité) sera remplacé par un peu d’éolien (qui ne représente que 6,5% aujourd’hui), un peu d’économies (pas 25%, ni les industriels ni les particuliers ne le souhaitent), et beaucoup de gaz et de charbon. Les anti-nucléaires, c’est en pratique le parti du gaz et du charbon ! Pour sortir du nucléaire en Occident, ils acceptent donc que les peuples du sud souffrent un peu plus vite de stress alimentaire. Par ailleurs, la mer du Nord, qui assure 60 % du gaz européen, est en déclin, et les Russes, qui en fournissent 20 %, ne nous en livreront pas plus (et les Allemands vont en prendre une part croissante avec le gazoduc nord-européen). Sans même parler de CO2, où trouver plus de gaz si les Français veulent remplacer une partie significative de leur nucléaire par ce combustible ?

Amphitea - Les renouvelables resteront donc marginales dans l’électricité ?

J.-M. J. - Au niveau actuel de consommation électrique, oui. En France on ne peut quasiment pas rajouter de barrages, le bois doit aller aux carburants et au chauffage, le photovoltaïque est anecdotique (0,05% de la production électrique), et l’éolien, intermittent, plafonnera à 15% du mix hors stockage de masse. On pourrait certes construire d’énormes réservoirs en bord de mer pour pouvoir pomper de l’eau et la returbiner lorsqu’il n’y a pas de vent, mais cela conduira à un kWh à allant de 20 à 40 centimes. Le nucléaire, même très cher, produit un kWh à 6 ou 7 centimes. Or il n’échappe à personne que les états vont avoir par ailleurs de plus en plus de mal à financer les investissements !

Amphitea - Malgré le coût, ça pourrait être un choix de société…

J.-M. J. - Pas autant que de « sortir du fossile » ! Outre le fait que plus de 50 % des opposants au nucléaire sont aussi contre les hausses de prix, où trouver l’argent ? Le PIB français est d’environ 2000 milliards d'€, et c’est ce que coûterait de remplacer le nucléaire par de l’éolien + stockage, à consommation identique. Et dans le même temps il faut se débarrasser des combustibles fossiles et payer les retraites ! Nous sommes tous pour le monde merveilleux. Mais dans le seul que nous avons à notre disposition, il faut faire des choix responsables, surtout quand on prétend diriger les affaires du pays.

Amphitea - On est donc, selon vous, dans l’incantation et l’idéologie ?

J.-M. J. - Pire que ça, on s’excite sur un problème secondaire en négligeant le problème bien plus grave de notre dépendance aux énergies fossiles. La France n’est pas un pays tout nucléaire : les deux tiers de l’énergie finale que nous consommons ce sont des produits pétroliers et gaziers. Leur déclin est annoncé, nous les importons en totalité, et le CO2 excédentaire perturbera la totalité de l’environnement planétaire pour des millénaires. Même si un accident nucléaire survient, ça peut poser des problèmes locaux importants, mais ça ne va pas tout arrêter. L’énergie est aujourd’hui le premier facteur de production de l’économie occidentale. Supprimer rapidement une partie de l’approvisionnement énergétique d’un pays engendre donc une récession. Je veux bien qu’on provoque une récession supplémentaire en France en sortant du nucléaire rapidement - si c’est le choix démocratique, ainsi soit-il - mais je veux que les gens aient bien compris que c’est ça qu’on choisit...

Amphitea - Et le solaire ?

J.-M. J. - Il faudrait cinq à dix années de PIB français pour remplacer le nucléaire par du photovoltaïque avec stockage

Amphitea - Etes-vous optimiste ?

J.-M. J. - Je suis optimiste de nature, mais assez pessimiste par moments quand je vois combien nous sommes capables de regarder à côté des vrais problèmes. Sur une planète dépourvue de ressources, dont un climat favorable, vous n’avez plus ni vie humaine, ni PIB. Résoudre ce problème demandera paradoxalement de faire plus de nucléaire et pas moins, alors que d’en sortir nous emmènera encore plus vite vers les inconvénients du gaz et du charbon.

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