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Electricité et concurrence : le dogme pour tout raisonnement ?

article publié dans le numéro daté de décembre 2002 du magazine l'Expansion

novembre 2002

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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NB1 : mon texte devait tenir en 3500 caractères. Cela a nécessairement conduit à supprimer quelques nuances... Par ailleurs il est paru accompagné de l'illustration ci-dessous.

NB2 : je reproduis ci-dessous l'original envoyé à la revue. La parenthèse sur les scores aux élections de Chirac et de l'UMP a disparu dans la version imprimée ! Les autres différences sont minimes.

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La Commission Européenne, non élue donc d'une représentativité inconnue, a décidé "d'ouvrir" le marché de l'électricité, au nom des bienfaits d'une concurrence que pourtant les Suisses, invités à voter explicitement sur ce sujet, viennent de refuser.

L'exécutif français, mandataire réel d'une fraction minoritaire du pays (14% des inscrits ont voté Chirac au 1er tour des présidentielles, et 20% UMP au 1er tour des législatives), veut "ouvrir" le capital d'EDF, sans qu'ait été exposé un embryon de raisonnement expliquant en quoi cela répondrait aux défis majeurs du long terme. À deux d'entre eux en particulier, impossibles à appréhender en termes purement économiques : le changement climatique et la disparition des énergies fossiles.

Quelques chiffres aideront à comprendre l'enjeu climatique. Il faut d'abord savoir que le dernier âge glaciaire, pendant lequel la France était couverte d'une maigre steppe bien incapable de nourrir quelques millions d'âmes, n'a correspondu qu'à 5° C de baisse de la température du globe par rapport à aujourd'hui. Plusieurs degrés de hausse en un siècle de la moyenne planétaire, ce que les simulations récentes nous promettent si nous prolongeons nos tendances de consommation quelques décennies encore, signifient donc vraisemblablement un véritable "choc climatique" au regard de ce que nous savons, et non un simple pull de moins l'hiver.

Mise en perspective de la température reconstituée ou mesurée, de l'an mil à l'an 2000 (courbe rouge ; la zone grisée représente la marge d'incertitude pour les périodes anciennes), et des élévations possibles au 21è siècle, en fonction des scénarios d'émission de gaz à effet de serre pour le 21è siècle et des modèles utilisés (courbes de couleur après 2000, l'enveloppe des simulations étant représentée en marron).

Source : Climate Change 2001, the scientific basis, GIEC, 2001

À cela, il faut ajouter que 65 % de l'électricité européenne provient aujourd'hui de centrales à charbon, au fioul ou au gaz naturel, tous modes de production qui émettent du gaz carbonique perturbant le climat. Or, arrêter d'enrichir la concentration atmosphérique en CO2 requiert de diviser les émissions "carbonées" de chaque européen par quatre, au moins. Et non, hélas, de les diminuer de 5 % seulement.

"Libéraliser" permettra de faire baisser les prix, et cela est bon, nous dit-on. Mais peut-on baisser les prix et ne pas augmenter la demande ? Peut-on augmenter la demande et diviser les émissions européennes de CO2 par quatre, quand la production d'électricité en représente déjà plus de 25% ?

Certains répondront qu'il "suffit" de faire des renouvelables ou du nucléaire. Mais les renouvelables ne peuvent en aucun cas - pour de simples raisons de limitations physiques - produire significativement de l'électricité au niveau actuel de la consommation.

Et le nucléaire ? C'est là qu'intervient le problème de la privatisation. Car le gaz requiert, à puissance égale, un investissement de départ quatre fois moindre que le nucléaire, qui compense par une longévité supérieure des centrales et un coût de combustible bien moindre, le kWh coûtant à l'arrivée moins cher avec le nucléaire qu'avec le gaz. Mais quel opérateur "privé", opérant sous le regard suspicieux des marchés (ce pour quoi 2% du capital en bourse suffisent), voudra investir quatre fois plus au départ pour préserver le climat, dont la dégradation future ne lui coûte rien aujourd'hui ?

Peut-on "libéraliser" et "privatiser" en excluant la prise en compte du climat, en espérant édicter des règles du jeu adaptées après coup ? Les laborieuses négociations internationales en cours, qui tentent précisément de ce faire, n'incitent pas à l'optimisme.

Si la concurrence est vraiment un tel bienfait, justifiant de tout lui sacrifier, qu'attend-t-on pour instaurer une deuxième Commission européenne concurrente de la première ?

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