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Réduction des émissions de gaz à effet de serre : l'ampleur du défi

Article paru dans le numéro de juin 2002 des Annales des Mines

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

***

 

1 ­ introduction : un rapide aperçu du problème

L'effet de serre désigne la caractéristique qu'a notre basse atmosphère d'intercepter 95% des infrarouges émis par la surface terrestre, conduisant le sol à recevoir deux fois de l'énergie sous forme de rayonnement : une première fois en provenance directe du Soleil, et une deuxième fois en provenance de l'atmosphère elle-même chauffée par les infrarouges interceptés.

Cet effet dépend directement de la présence dans l'air - à des concentrations néanmoins très faibles - de certains gaz, pour l'essentiel la vapeur d'eau (mais l'homme a très peu d'influence directe sur sa concentration atmosphérique) et le CO2, ou gaz carbonique, dont notre espèce a augmenté la concentration dans l'air de 30% en un siècle et demi par rapport au plus haut niveau atteint sur les 400.000 dernières années, avec des émissions atteignant aujourd'hui presque 7 Gt (1 Gt = 1 milliard de tonnes) de carbone.

Evolution des émissions de gaz carbonique d'origine fossile depuis 1860. Sources : GIEC

L'accroissement de la population mondiale n'explique qu'en partie cette hausse : la quantité d'énergie consommée par Terrien a également été multipliée par 7 en un siècle (de 0,2 à 1,5 tonne équivalent pétrole), et en France, par exemple, la consommation d'énergie par habitant y a quasiment triplé entre 1960 et 2000. 85% de l'énergie commerciale utilisée dans le monde provient de carbone fossile (charbon, pétrole, gaz).

La déforestation représente autre source significative de CO2 (1 Gt de carbone par an). Après avoir été très active dans les pays développés, elle s'y est arrêtée il y a un siècle environ, mais continue à se produire à large échelle dans les pays dits "en développement", essentiellement pour obtenir de nouvelles terres agricoles (2/3 des surfaces défrichées selon la FAO). D'une part le bois coupé est généralement brûlé (sans être replanté) et d'autre part les sols de de forêts transformés en terres agricoles déstockent du carbone sous forme de CO2.

Pour terminer ce tour d'horizon, mentionnons que le CO2 n'est pas le seul gaz à effet de serre émis par l'homme, même si il représente 2/3 de nos émissions totales, mesurées en équivalent carbone.

Emissions de gaz à effet de serre par nature de gaz (GIEC, 2000)

 

2 - Réduire, de combien ?

En supposant, ce qui constitue une première approximation acceptable comme nous le verrons plus bas, que les puits ne puissent être augmentés de manière significative, ne plus augmenter la concentration atmosphérique en CO2 impose que les émissions anthropiques mondiales de gaz carbonique deviennent inférieures à 2 ou 3 Gt équivalent carbone par an. Et plus nous tardons pour ramener les émissions sous ce niveau, plus la concentration finale de CO2 dans l'air est élevée.

Correspondance entre concentrations (à droite) et émissions (à gauche) ; toute stabilisation de la concentration, à quelque niveau que ce soit, requiert que la courbe des émissions repasse sous la barre des 3 Gt équivalent carbone, voire sous celle des 2 Gt si l'objectif est une stabilisation à moins de 600 ppmv. GIEC, 1996

Pour parachever le tableau, il est vraisemblable qu'au-dessus d'un certain seuil le phénomène s'emballera, par suite des rétroactions liées au cycle du carbone : sous l'effet des conditions climatiques nouvelles, le carbone actuellement stocké par les puits (écosystèmes terrestres ou l'océan) serait relargué dans l'atmosphère, ou le permafrost boréal pourrait dégeler sur de larges zones, conduisant à des émissions très importantes de méthane. La nature pourrait alors devenir une source nette de gaz à effet de serre, et la situation divergerait quoi que nous fassions.

Equitablement réparti, le "plafond" de 3 Gt d'équivalent carbone pour 6 milliards d'habitants conduit chaque Terrien à disposer d'un "droit à émettre sans perturber le climat" de 500 kg équivalent carbone par an de gaz carbonique fossile. Cela représente moins de 10% des émissions d'un Américain (base 1998), 15% de celles d'un Allemand ou Danois, 20% de celles d'un Anglais, 25% des nôtres, 50% de celles d'un Mexicain, 60% de celles d'un Chinois (déjà) mais 120% de celles d'un Indien et 20 fois celles d'un Népalais.

Emissions annuelles de CO2 par habitant en 1998 (en équivalent carbone, d'après AIE, en rouge), et "droit à émettre sans accroître la concentration de CO2 dans l'atmosphère" (en vert).

Avec les technologies en usage, ce plafond est atteint dès que l'on a :

fait un aller-retour de Paris à New York en avion,
consommé 2.500 kWh d'électricité en Grande Bretagne, ou 22.000 kWh en France,
acheté de 50 à 500 kg de produits manufacturés ou d'emballages,
utilisé 2 tonnes de béton (une maison moderne de 100 m2 en nécessite 17),
conduit pendant 4 à 6 mois une petite voiture en zone urbaine, ou 1 à 2 mois une voiture plus puissante tel un 4x4,
consommé 1.000 m3 de gaz naturel (soit quelques mois de chauffage d'une maison).

Pour donner un tour plus concret au propos, voici quelques éléments de notre "mode de vie" qui sont clairement incompatibles avec le fait de parvenir à stabiliser la concentration en CO2 dans l'atmosphère :

loger chaque Terrien dans 30 m2 chauffés au fioul ou au gaz ,
habiter loin de son travail (ou de l'école de ses enfants) et ne pouvoir s'y rendre qu'en voiture,
disposer de produits manufacturés en abondance et pas chers,
pouvoir prendre l'avion,
manger 100 kg de viande rouge par personne et par an, ou des tomates en février (la tomate n'étant pas précisément un légume d'hiver, en manger en février signifie soit une importation de très loin ­ éventuellement par avion ­ soit une culture sous serre, alors chauffée, puis un transport par camion et dans tous les cas de figure des émissions en quantités significatives).

D'où une première marge de manoeuvre, à la fois la plus efficace et la plus difficile à mettre en oeuvre : ne plus souhaiter toujours plus sur le plan matériel, mais nettement moins. Chimère ?

3 ­ Qu'attendre des progrès de la technologie?

Dès lors que se pose à nous un problème faisant intervenir des grandeurs physiques, il est fréquent de considérer que les progrès de la technique finiront par le résoudre "plus tard" - et éventuellement "ailleurs" - sans que l'on ait besoin de faire dès maintenant et chez nous des efforts coûteux.

Il est indéniable que les "meilleures technologies disponibles" permettraient, en France par exemple, de diviser les émissions par deux (tableau ci-dessous).


France

kilo-équivalent pétrole par habitant (moyenne 1995)

kilo-équivalent pétrole par habitant (meilleure techno disponible)

Commentaires

émissions de gaz à effet de serre (meilleure techno disponible)
Habitat

845

360

-

170

dont confort thermique (1)

740

300

concerne essentiellement isolation

170

dont electroménager

35

25

meilleurs équipements 1995

-

dont produits bruns

70

35

optimisat° des systèmes de veille

-
Tertiaire

505

250

-

100

dont confort thermique

415

200

concerne essentiellement isolation

100

dont usages spécifiques

90

50

optimisation veilles

-
Alimentation

360

250

50% de gains sur froid et cuisson

130
Industrie

775

580

-

270

dont production intermédiaire

625

450

eco-prodécés & recyclage

190

dont biens d'équipt & conso

150

130

-

80
Transports (4)

805

450

-

400

dont personnes

490

250

voitures 4 l/100 & 13.000 km/an

230

dont marchandises

315

200

réduct° puissance camions, transport combiné...

180
TOTAL

3290

1890

-

1070

Potentiels des économies d'énergie liées à la technologie en France. Commissariat général du Plan, 2000

Mais pour que cela représente une voie de sortie au problème, il faut bien entendu que la consommation globale n'augmente pas indéfiniment dans le même temps ! Pis, un certain nombre d'économies unitaires actuellement réalisées ne sont possibles que dans un contexte de hausse globale des volumes (les économies d'échelle).

En outre, à consommation constante, d'une part les durées de renouvellement de parc (15 ans pour les voitures, 100 ans pour les logements) en limitent la portée à court terme, et d'autre part (et surtout) le contexte culturel actuel, caractérisé par un hymne à la croissance matérielle tous azimuts, n'est pas de nature à donner à cette marge de manoeuvre un potentiel supérieur à une limitation de la hausse. Il est essentiel de se rappeler que les "choix de modes de vie" portent sur des grandeurs matérielles pour lesquelles la technologie, aussi puissante soit-elle, ne nous permettra jamais de violer les lois de la physique.

Voulons nous avoir chaud l'hiver ? Chauffer une maison, c'est entretenir un flux de déperdition calorique de l'intérieur vers l'extérieur (d'autant plus intense qu'il fait chaud à l'intérieur) ; aucun effort d'isolation ne peut réduire ce flux à néant, ni même le diviser par 10 pour une surface et des températures données. Réduire la surface chauffée ou la température intérieure représente des variables d'action plus significatives - et surtout mobilisables à plus bref délai - que d'isoler du mieux possible les bâtiments (qui permet un gain d'un facteur 2 actuellement, mais pas plus).

Voulons nous rouler en voiture plutôt que prendre le train ? Il faut émettre aujourd'hui 30 fois plus de gaz à effet de serre pour satisfaire cette préférence.

Emissions de gaz à effet de serre (en grammes équivalent carbone) liées au transport d'un passager sur un kilomètre. Jancovici, 2000

Et la voiture électrique, ou à pile à combustible ? L'énergie de traction nécessaire, qu'elle soit électrique ou directement dérivée de la combustion, est essentiellement fonction de la puissance du véhicule, de sa masse et de ses accessoires. Electrifier ou "hydrogéner" la propulsion ne fait que déplacer le problème vers la production d'hydrogène ou d'électricité (voir plus bas), avec un petit gain de rendement au passage, mais qui n'est pas du bon ordre de grandeur pour permettre à 600 millions de véhicules de rouler sans exercer de pression significative sur l'environnement. En France, convertir tout le parc auto à l'électricité nécessiterait, à masse de véhicules égale, une augmentation du parc de centrales de 50 à 100%. En outre, avec de l'hydrogène produit à partir de méthane (voie actuelle), les émissions de gaz à effet serre "du puits à la roue" sont plus importantes qu'en brûlant directement l'essence dans le moteur !

De même, la mise à notre disposition de produits manufacturés engendre des émissions de gaz à effet de serre : actuellement, personne ne sait produire de l'acier autrement qu'en réduisant du minerai avec du charbon, ni produire du plastique autrement qu'en consommant beaucoup d'énergie fossile.

Matériau

kg équivalent carbone par tonne produite
Acier issu de minerai

850

Aluminium issu de minerai

3.000

Verre plat

400

Plastique de base (polyéthylène, polystyrène, PCV, PET)

500 à 1.600

Papier-carton

500

Ciment

250

Là aussi, les réductions unitaires servent le plus souvent au mieux à compenser les hausses en volume.

Enfin une autre partie des émissions ne dépend pas autant de la technique, parce qu'elle fait intervenir des processus principalement biologiques : celle qui provient de notre alimentation. En France, c'est l'agriculture qui représente la première source de gaz à effet de serre !

Répartition des émissions brutes de gaz à effet de serre en France en 2004 (CO2, CH4, N2O, et gaz fluorés). CITEPA, 2006

(*) les transports internationaux ne sont compatabilisés que pour une toute petite partie des émissions afférentes

Une large partie des émissions agricoles provient indirectement de l'élevage : elles recouvrent les émanations de N2O liées à l'utilisation des engrais fertilisant les cultures céréalières et fourragères qui serviront ensuite à nourrir le bétail (plus de 50% des surfaces agricoles servent à l'alimentation des animaux), les émissions de CO2 liées aux engins agricoles, et enfin les émanations de méthane des bovins (20 millions en France, 1,3 milliard dans le monde). Voulons nous manger beaucoup de viande rouge, dont la consommation par habitant a peu ou prou doublé depuis le début du siècle ? Alors il faut accepter d'émettre beaucoup de gaz à effet de serre. L'incitation à adopter une alimentation de plus en plus carnée ne participe alors pas beaucoup d'une solution.

Emissions de gaz à effet de serre (en kg équivalent carbone) liés à la production d'un kg de nourriture. Sont incluses les émissions liées à la dépense énergétique (engrais, engins, etc) des cultures, aux émanations de N2O des engrais, à la fermentation entérique des bovins. La viande s'entend avec os. Source : Jancovici, 2000

 

Les énergies renouvelables

S'il est difficile de se passer d'énergie, changeons de source ! Que peut-on espérer des renouvelables ? Notons tous d'abord que celles-ci ne sont pas parfaitement équivalentes pour ce qui nous concerne (il faut notamment fabriquer les dispositifs de production, ce qui peut engendrer des émissions non nulles).

Energie primaire utilisée

Grammes d'équivalent carbone par kWh électrique (hors stockage)
charbon

800 à 1050 suivant technologie

cycle combiné à gaz

430

nucléaire

6

hydraulique

4

biomasse bois

1500 sans replantation

photovoltaïque

60 à 150

éolien

3 à 22

Ensuite, tant que la consommation d'énergie totalise 3 ou 4 tep par personne (en Europe), voire 7 à 8 (cas des USA), elles ne peuvent résoudre le problème par simple substitution avec les énergies fossiles. Ces énergies ont en effet un potentiel limité, ou exigent des occupations d'espace hors de proportion avec les disponibilités pour bénéficier de l'équivalent de ce que nous retirons actuellement des hydrocarbures. Si notre consommation par individu était divisée par 2 ou 3, alors certaines pourraient jouer un rôle notable, mais pas toutes au même niveau. Ainsi :

substituer 10% de la consommation française de pétrole par des biocarburants (dont il n'est pas du tout certain que le bilan "du puits à la roue" des émissions de gaz à effet de serre soit plus favorable que celui de l'essence) nécessiterait l'affectation de quasiment 100% des terres cultivées, ce qui confine cette marge de manoeuvre à presque rien dans tous les cas de figure ;

la combustion directe de la biomasse (bois notamment) pour le chauffage et l'eau chaude est par contre bien plus intéressante (il faudrait affecter environ 20% du territoire pour obtenir l'équivalent de 100% de l'énergie consommée dans le tertiaire) mais le bois est lourd et le bilan n'est pas forcément favorable dès qu'il faut le transporter loin des lieux de production : cette marge de manoeuvre est d'autant plus intéressante que les villes sont petites et nombreuses (avec des forêts proches) ;

l'hydroélectricité dispose d'un potentiel réel dans le monde, mais les barrages sont des installations traumatisantes pour la population (1 million de personnes déplacées aux 3 Gorges) ou la faune (diminution très nette des ressources piscicoles dans les fleuves possédant des barrages). En France il faudrait multiplier les barrages par 6 pour en tirer l'équivalent de 1 tep par personne ;

le flux géothermique planétaire est à peu près équivalent à ce que consomme l'humanité. Faire de la géothermie une ressource significative supposerait donc d'être capable de couvrir une large fraction de la planète avec un capteur efficace à 100% : en d'autres termes cette marge de manoeuvre est à peu près nulle au niveau mondial ;

L'éolien mériterait un article à lui seul, tellement il focalise l'attention ! Pour fixer les idées, produire l'équivalent de 1 tep par personne avec des éoliennes nécessiterait d'en construire quelques centaines de milliers (couvrant 10 à 20% du territoire) ET des centrales à charbon ou à gaz pour une puissance équivalente, la production des centrales nucléaires ne pouvant être rapidement modulée pour compenser la chute de production des jours sans vent. Dans la pratique, une capacité significative d'éolien raccordée au réseau en France augmentera donc les émissions de gaz à effet de serre en imposant le remplacement d'une partie du nucléaire par du gaz, et ne permet pas de gagner plus de 30% des émissions liées à la production d'électricité (soit 10% des émissions de gaz carbonique en ordre de grandeur) dans les pays qui ont un parc fossile, tels le Danemark ou l'Allemagne. Si on peut stocker l'énergie et se dispenser des centrales à gaz, c'est un à deux million d'éoliennes qu'il faudrait construire pour disposer de la même quantité d'énergie que celle actuellement fournie par le parc EDF, sachant que ces dernières ne produisent qu'un tiers du temps dans les cas de figure les plus favorables.

produire 400 TWh avec du solaire photovoltaïque (soit 30% de notre consommation d'énergie finale, en gros) est théoriquement possible en couvrant une fraction des toits existants (soit environ 2% de la surface de l'Hexagone) de panneaux ; mais actuellement il faut 5 à 7 ans de fonctionnement pour restituer l'énergie nécessaire à la fabrication d'un panneau (des gros progrès sont cependant en vue). Le solaire est une énergie renouvelable plus intéressante que l'éolien à mon sens : la surface de toits offre un potentiel cohérent avec une consommation électrique d'une fraction de tep par personne, la production est réellement locale, alors qu'une "ferme" éolienne reste un outil de production centralisé, donc nécessitant un réseau de transport si les éoliennes bretonnes doivent alimenter le résident bourguignon ; les dispositifs de stockage (direct ou indirect) de l'énergie électrique ayant une masse importante par unité d'énergie stockée, leur utilisation décentralisée ­ couplée à du solaire - sera plus commode qu'avec une unité éolienne de forte puissance. Toutefois cette marge de manoeuvre n'est pleinement mobilisable qu'à 40 ou 50 ans ;

produire une tep par personne peut aussi s'envisager avec du solaire thermique (chauffage, eau chaude) en couvrant les surfaces de toits de chauffe-eaux solaires (pour l'eau chaude ou le chauffage), et il est techniquement possible de stocker la chaleur sur plusieurs mois, afin de bénéficier l'hiver de la chaleur emmagasinée l'été. Mettre en oeuvre un plan permettant de substituer quelques dizaines de Mtep de pétrole par du solaire (sur quelques décennies) permettrait de créer une filière de 100 Giga-euros de chiffre d'affaire annuel profitant pour l'essentiel à l'emploi français et même local (artisans plombiers ou maçons). Mais, compte tenu des durées de pénétration des innovations, cette marge de manoeuvre demande aussi quelques décennies pour être mobilisée.

En conclusion, disposer de 1 à 2 tep par personne (cela dépend de la proportion d'électricité) avec des renouvelables est possible, en sollicitant essentiellement le solaire et la biomasse replantée, et marginalement l'éolien. Notons que les énergies renouvelables possédant le meilleur rendement sont celles qui fournissent directement de la chaleur (solaire thermique, biomasse). L'électricité renouvelable pose un problème d'intermittence qui est aujourd'hui difficile à résoudre, et dans tous les cas de figure l'intégration paysagère du solaire est moins controversée que celle de l'éolien.

Et le nucléaire ?

Le recours au nucléaire ne constitue que l'une des variables d'action possibles pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre, mais cette éventualité constitue pourtant bien souvent l'aboutissement de tout débat sur le sujet.

Un chiffre pour commencer : nucléariser la quasi-totalité de la production d'électricité mondiale sans changer la proportion d'électricité dans la consommation d'énergie finale permettrait de diminuer de 25 à 30% les émissions anthropiques de gaz carbonique d'origine fossile. Cette marge de manoeuvre est mobilisable en 20 à 30 ans. Si le consensus est de réduire le plus vite possible les émissions annuelles de gaz carbonique sous la barre des 3 Gt d'équivalent carbone, il serait parfaitement déraisonnable de se priver du nucléaire pour cela. Mais si les tendances actuelles de consommation d'énergie se poursuivent, un tel effort ­ toujours sans changer la proportion d'électricité dans le mix énergétique - aurait pour seule conséquence de décaler la courbe des émissions (lesquelles croissent de 2 à 3% par an actuellement) de 10 à 20 ans : en aucun cas il ne suffit de nucléariser toute la production d'électricité pour se débarrasser de notre problème, même si sortir du nucléaire rendrait sans aucun doute les choses encore plus difficiles pour nous faire revenir au plus vite sous la barre des 0,5 tonne équivalent carbone par personne et par an. De ce point de vue, présenter la sortie du nucléaire comme une action "logique" pour faire baisser les émissions de gaz à effet de serre (ce que j'ai déjà vu !) est une absurdité, quoi que l'on puisse penser du nucléaire par ailleurs.

En France, le nucléaire fournit environ 30% de la consommation d'énergie finale. Avant intervention des renouvelables, diviser les émissions de gaz à effet de serre par 4 pourrait donc s'obtenir, chez nous, avec une division par un peu plus de 2 de la consommation d'énergie, ce qui nous ramènerait au niveau de 1970 environ (ce n'est donc pas l'âge de pierre !). Mais dans les autres pays, le potentiel des renouvelables étant très limité à brève échéance, une division des émissions par 5 à 10 en une génération sans recours au nucléaire paraît difficile à envisager. Actuellement, il y a une corrélation forte entre pourcentage d'électricité nucléaire et hydraulique dans le total de la production électrique et émission de GES par habitant dans les pays industrialisés.

Grammes équivalent carbone correspondants à la production d'un kWh électrique pour les pays de la CEE. Source AIE

Mais pour que l'énergie nucléaire puisse durablement ­ sur des milliers d'années s'entend - fournir une large fraction de la production mondiale d'électricité (restée à son niveau actuel), il faudrait recourir assez rapidement à la surgénération, les réserves d'Uranium 235 fissile - le seul matériau utilisé actuellement - représentant guère plus que les réserves de pétrole. Seul ce recours à la surgénération - qui nécessite environ 40 ans pour être mis en oeuvre - permettrait de porter l'horizon de ressources à quelques milliers d'années. Enfin cette marge de manoeuvre demande des ressources techniques et financières stables et une culture de sécurité dont l'existence constitue un débat en soi.

 

Et les puits ?

Si le robinet des émissions semble trop dur à fermer, pouvons nous ouvrir un peu plus la bonde ? Ont été envisagés :

d'injecter le CO2 en sortie de cheminée dans des poches épuisées d'hydrocarbures

d'injecter et dissoudre le CO2 dans l'océan profond,

de favoriser artificiellement la productivité du phytoplancton à la surface de l'océan, afin d'augmenter les ressources pour la chaîne alimentaire marine et in fine, augmenter la sédimentation des restes d'animaux au fond des océans,

de planter des forêts.

Hélas, ces éventualités se heurtent toutes à de très fortes limites :

injecter le gaz carbonique en sous-sol induit une surconsommation en énergie de l'ordre de 30% à usage identique, et ce procédé n'est envisageable que pour des sources fixes très importantes (centrales électriques à charbon ou hydrocarbures, aciéries...), situées près d'un réservoir géologique adapté (sinon le coût de la séquestration augmente), et enfin avec des propriétaires ou clients acceptant de payer le surcoût qui en résulte. Toutes ces conditions ne semblent pas devoir s'appliquer à une proportion significative des émissions actuelles ;

injecter du gaz carbonique dans le fonds de l'océan est probablement une fausse bonne idée : en se dissolvant, ce gaz se transformera en bicarbonate, ce qui acidifiera l'eau et aurait pour conséquence une dissolution des sédiments calcaires, donc l'injection de plus de carbone dans le cycle. Enfin il est difficile de prévoir les conséquences que cela pourrait avoir sur les écosystèmes marins ;

les expériences de fertilisation du phytoplancton menées jusqu'à présent n'ont pas donné les résultats escomptés, car le facteur limitant la croissance de la biomasse du phytoplancton est la disponibilité de sels minéraux (de fer notamment) qu'il faudrait "saupoudrer" sur une large partie de l'océan en permanence, avec à la clé une dépense énergétique considérable (donc un bilan net de l'affaire fort incertain), outre que l'effet sur les écosystèmes est aussi inconnu ;

enfin les possibilités liées au boisement ne sont pas dans les bons ordres de grandeur. Une absorption de carbone de 3 milliards de tonnes par an (soit l'augmentation annuelle du stock atmosphérique) réclamerait le boisement de l'équivalent d'un sixième des terres émergées (soit deux fois le Sahara), et ce impérativement à partir de terres agricoles (le boisement d'une prairie représente en effet un puits nul voire négatif). L'efficacité est en outre limitée à la phase de croissance de la forêt.

 

Réduire les gaz à effet de serre "pénaliserait-t-il l'économie" ?

L'argument le plus couramment employé pour ne pas chercher à faire baisser les émissions de gaz à effet de serre est d'invoquer une "pénalisation" pour l'économie. Que penser de cet argument ? Notons tout d'abord que le terme " économie " désigne ici nos échanges marchands, "pénaliser l'économie" n'a aucun sens : un régime amincissant "pénalise-t-il" la loi de la gravitation universelle ?

Au surplus, si le coût de certaines mesures est facile à calculer une fois que l'on s'est donné des conventions pour cela, le coût du risque évité est impossible à déterminer. Comme personne n'est capable de lui attribuer une borne supérieure, on peut très bien considérer qu'il est infini, et donc que tout ce qui contribue à ne pas faire courir ce risque procure un gain infini lui aussi. Il est assez facile de montrer que si l'on obligeait toute entreprise utilisant des combustibles fossiles à constituer dans ses comptes une "provision pour reconstitution du climat", dont la borne supérieure serait donc infinie, bon nombre vendraient actuellement à perte !

Ce qui est certain, c'est qu'un changement de mode de vie destiné à diminuer nos émissions ferait des perdants parmi certains "acteurs économiques" : un changement des règles du jeu sans perdants est une vue de l'esprit. Dans notre affaire, si une division par 2 ou 3 des émissions mondiales de gaz à effet de serre est envisagée, avec une population restant à quelques milliards d'individus (à 5 millions d'habitants sur Terre, comme au début du néolithique, nous pouvons consommer 10 tep par personne sans problème !), il paraît probable que les aciéristes, certains chimistes, les fabricants de modes motorisés de transport, les compagnies aériennes, et les éleveurs de boeufs (liste non exhaustive) ne pourraient maintenir leur activité en volume - c'est à dire en tonnes ou en m3 - au présent niveau. Savoir s'ils pourraient maintenir leur chiffre d'affaires dépend du prix par unité de volume que la collectivité pense opportun de leur payer. Les artisans, les agriculteurs extensifs, les travaux manuels, l'économie locale, les fabricants de cycles, l'exploitation forestière et encore quelques autres activités verraient leur part relative augmenter et compteraient parmi les "gagnants" de l'affaire. Simplement, ces professions sont moins visibles que les grandes entreprises manufacturières - qui n'ont pu se développer qu'avec de l'énergie abondante - et il est normal que l'on entende surtout les perdants potentiels expliquer que tout cela n'est pas souhaitable. Mais il ne s'agit pas de la totalité de notre économie.

On pense aussi couramment que l'emploi serait menacé par un programme de lutte contre le changement climatique. Or le plus grand concurrent de l'emploi, c'est l'énergie, qui permet précisément de se passer du service humain : si 3% de la population aux champs suffit à nous nourrir, cela est notamment le résultat d'une énergie abondante, permettant de disposer d'engrais (actuellement fabriqués à partir de gaz naturel), de pesticides, de tracteurs, etc. Il est plus que vraisemblable qu'un monde plus économe en énergie serait plus riche en emplois à valeur ajoutée égale produite, en particulier manuels et locaux.

De nombreux économistes ont souligné l'inadéquation des calculs économiques tels qu'ils sont actuellement faits pour arbitrer les enjeux de long terme (voir par exemples les écrits de Marcel BOITEUX sur la question des taux d'actualisation). Si les aspects économiques sont devenus incontournables dans la vie quotidienne de nos sociétés, il importe de se rappeler qu'il ne s'agit que d'outils de gestion, mais qu'il n'est pas possible de s'appuyer sur eux seuls pour arbitrer l'opportunité d'une rupture importante, telle celle qu'impliquerait une réduction forte des émissions de gaz à effet de serre. Notre problème ressemble à celui d'un gros fumeur de cigarettes : s'arrêter est désagréable à court terme, mais optimise les chances de survie à terme ; continuer requiert moins d'efforts immédiats, mais compromet plus l'avenir. L'économie seule peut-elle servir à arbitrer entre ces deux possibilités ?

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