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Taxer le carbone… pour éviter le « subprime »

texte paru dans Les Echos du 22 octobre 2008

site de l'auteur : www.manicore.com - contacter l'auteur : jean-marc@manicore.com

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NB : cette page reproduit deux versions successives d'un texte qui a été publié comme tribune dans le journal Les Echos en octobre 2008. Le premier texte, et le plus long, est celui que j'ai envoyé au journal, et qui contenait "toutes les explications nécessaires". Mais comme rien de ce qui fait plus de 6000 ou 7000 caractères ne peut être publié dans un quotidien quel qu'il soit, c'est une version "raccourcie" par les soins du journal qui a été publiée, et que j'ai aussi mise plus bas, bien sûr. Je laisse le lecteur apprécier la différence - ou pas - entre les deux !

Version envoyée au journal

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Il faut sauver la planète, l’affaire est entendue. Ou s’agit-il bien de cela ? Perturbé par des années de discours « médiatico-écologiste » où la physique et la morale sont allègrement mélangées, où la « mauvaise » économie est toujours l’ennemie de la « bonne » écologie, l’honnête homme considère volontiers que l’environnement est un sujet exogène aux choses sérieuses, qui s’appellent économie, social, diplomatie, réforme de la fonction publique, retraites, etc. Parlons pouvoir d’achat, et on s’occupera des poissons et du climat quand on aura le temps, puisque avoir l’un et l’autre ensemble semble impossible.

Hélas, depuis 2 siècles, nous n’avons probablement pas fait de plus funeste erreur de lecture que celle-ci. Sans planète et sans « environnement », il n’y a pas d’activités économiques qui tiennent, et pas plus de sociétés prospères et solidaires qui soient. L’économie des hommes consiste uniquement à transformer des ressources naturelles qui sont apparues sous nos pieds sans que nous ne fassions rien pour cela. Essayez de faire une voiture sans minerais et sans pétrole ! Essayez de faire un hypermarché « préservant le pouvoir d’achat » sans minerais, sans terres arables, sans photosynthèse et sans pétrole ! Essayez de faire une société de jeux vidéo sans ordinateurs, eux-mêmes tributaires de nombre de ressources minières et énergétiques pour être fabriqués et pour fonctionner !

Le prix de toutes choses dépend donc de la providence naturelle, et en particulier il est une composante que l’on va trouver partout dans nos activités économiques : l’énergie. Rien d’étonnant, puisque l’énergie est par définition, chez les physiciens, ce qui permet de transformer le monde. Toute baisse du prix réel de l’énergie (tendance lourde depuis 2 siècles, puisqu’il faut travailler de moins en moins longtemps pour acheter un kWh de n’importe quoi) conduit donc à des gains de productivité et de « pouvoir d’achat », et toute hausse brutale de son prix se traduit par chômage et récession (et inflation) un peu plus tard. Quand le prix du baril monte fortement l’année N, on sait déjà qu’il est fantaisiste de prévoir un budget équilibré 2 ans après.

Malgré cette évidence, les économistes et les élus continuent à raisonner comme si la production était uniquement une fonction du capital humain et du travail humain, ce qui revient à croire que les ressources naturelles procèdent de la génération spontanée. A mesure que nous approchons des limites physiques de la planète, tous les raisonnements prospectifs basés sur cette économie « classique » feront donc faillite les uns après les autres, y compris ce qui conduit à prévoir indéfiniment le retour de la croissance après les passages à vide pour équilibrer le budget ou satisfaire les consommateurs.

Les problèmes d’environnement et de ressources ne se limiteront pas à voir les baleines disparaître avec un pincement au cœur : les ressources gratuites étant partout dans l’économie, notre myopie, si nous ne la corrigeons pas, va se terminer en effondrement économique généralisé. Il est ainsi impossible de démontrer formellement que la crise financière actuelle est la conséquence de la hausse du prix des hydrocarbures, mais elle est cohérente avec cette hausse, exactement comme l’été 2003 n’est peut-être pas la conséquence du changement climatique, mais c’est un processus cohérent avec ce qui est attendu. Fannie Mae et AIG, victimes du baril ? C’est bien possible, avec un enchaînement qui serait le suivant : énergie qui monte trop vite -> récession et chômage (normal, cf ci-dessus) -> défaut de paiement des emprunteurs qui ont emprunté à des banquiers qui pensaient que, grâce à la croissance, les insolvables d’aujourd’hui seraient solvables demain -> faillite des établissements de crédit. La titrisation a aidé, mais elle n’a pas créé la récession ; elle a simplement aidé à rendre le problème un peu plus systémique.

Et avec un pic de production du pétrole qui se profile pour les 5 à 10 ans à venir, tous les détenteurs d’un emprunt immobilier correspondant à l’acquisition d’un pavillon de banlieue vont devenir des débiteurs à risque. Le pic de production du pétrole et le changement climatique ne vont pas se terminer avec un maillot de bain et un petit tour à vélo : sans prendre le taureau par les cornes, et sans se mettre dès à présent en mobilisation générale, cette affaire se terminera en subprime puissance 1000.

Face à ce constat, c’est donc la plus orthodoxe logique économique, pour le coup (la gestion des ressources rares), qui doit nous conduire à mettre en place un système où tous les acteurs économiques intègrent la contrainte énergétique à venir en la voyant apparaître progressivement - et suffisamment rapidement, nous n’avons plus 30 ans - dans les prix, faute de quoi personne ne prendra à son niveau les décisions nécessaires à temps, et c’est la crise et l’effondrement qui se chargeront de régler le problème. Notre espèce s’adaptera, mais dans une grande souffrance. Il ne faut en effet pas confondre la survie de l’espèce, qui n’est pas en cause, et la survie, avec 70 ans d’espérance de vie à la naissance, de chaque représentant de l’espèce, ce qui se discutera beaucoup plus dans le monde chaotique que nous préparons activement.

Nous avons en France une occasion de nous pencher sur ce problème avec le Grenelle de l’environnement. Hélas, la réponse actuellement proposée par le gouvernement est la plus mauvaise qui soit. Au lieu d’une réponse basée sur un petit nombre de mesures larges et puissamment structurantes, dont l’effet d’entraînement garantit « naturellement » ensuite des mesures techniques dans tous les secteurs concernés, le problème a été pris à l’envers, à coup de taxounettes et de mesures sectorielles mises en place de manière désordonnée et brouillonne. Les acteurs de bonne volonté ont fait ce qu’ils on pu : ce sont les concepteurs politiques du processus qui sont en cause.

Et voici un petit coup de bonus malus ici, un petit coup de TGAP là, une taxe à l’essieu encore ici, et un petit coup de certificats d’économie là : tout cela est un aimable bazar qui ne répond à aucune vision d’ensemble à la hauteur de l’enjeu (mais le gouvernement a-t-il compris que l’échéance est de 5 ans, pas 50 ans, et que nous sommes dans le calme avant la tempête ?). Au surplus, le contrôle de gestion est absent, puisque le cahier des charges n’impose pas de préciser, pour chaque mesure, combien de pétrole et de CO2 en moins, et à quel coût.

Le bonus malus, pour prendre la mesure la plus médiatisée, est l’archétype de la mauvaise réponse à un vrai problème. Il ne contrait que l’appareil acheté et non la consommation globale d’énergie (si cela se trouve l’effet net de la mesure pour les voitures est un accroissement du parc et de la consommation d’énergie globale), il inclut de fait une subvention à la consommation d’énergie pour la partie bonus, ce qui est évidemment une erreur majeure à 5 ans du pic de production de pétrole, et sa répétition par famille de produit supposerait d’en concevoir 10.000 si on veut tout couvrir, avec une complexité et des coûts de gestion qui seront multipliés par le même facteur.

Un prélèvement généralisé et croissant sur les énergies fossiles (fioul, gaz, carburants routiers), et même sur l’électricité non fossile, avec un taux moindre, serait tellement plus simple ! Mais il est vrai que, pour le mettre en œuvre, il faudrait réellement dire la vérité aux Français, c’est-à-dire que le monde est fini et que nous n’aurons pas indéfiniment de plus en plus de biens matériels, et que les éoliennes et les panneaux solaires ne vont rien y changer pour les 2 générations qui viennent (le problème est pour les générations présentes, non futures). La vérité, c’est que la consommation a tellement augmenté depuis un siècle en Occident que tous les acteurs devront être contraints, même ceux que nous appelons les ménages modestes. Tant que le président ne tiendra pas ce discours, qui est le seul qui corresponde à la réalité physique, il ne fait qu’entretenir des illusions dangereuses (et cette remarque vaut pour le PS), et il sera inutile qu’il se prévale du vrai courage.

Si le cahier des charges impose de ne pas augmenter la pression fiscale (ce qui, incidemment, se discute en période de crise) et d’augmenter l’équité (ce qui se discute beaucoup moins), la redistribution peut être gérée d’une manière on ne peut plus simple (c’est la proposition de la Fondation Nicolas Hulot). Ce qui est prélevé sur les ménages via la hausse du gaz, du fioul, des carburants, etc, est redistribué aux ménages sous forme d’un chèque de l’administration fiscale en fin d’année, d’un montant égal pour tout contribuable, et ce qui est prélevé sur les entreprises est redistribué sous forme d’une baisse des charges

Cette mesure est équitable (un rapide calcul montre que les ménages à faibles revenus toucheront plus qu’ils ne dépensent), encourage l’emploi (elle avantage la main d’œuvre et désavantage la machine), ce qui par les temps qui courent va devenir essentiel, et surtout incite à investir dans les économies (ce qui est l’effet principal recherché) avant que celles-ci ne soient à l’origine, en arrivant de manière brutale et imposée, d’un contexte beaucoup plus difficile. Tout cela est connu, archi connu, et il n’y a aujourd’hui quasiment pas un individu normalement constitué qui, après examen approfondi du problème, considère que nous allons gérer cette contrainte carbone sans signal fiscal fort (il n’y a pas que cela, mais c’est incontournable).

Alors le Grenelle accouchant simplement de mesurettes fiscales, et refusant de s’engager dans la voie d’une fiscalité à la hausse sur l’énergie en général, c’est une énorme déception, qui incite à se demander ce que nos gouvernants (et l’opposition, qui ne vaut généralement pas mieux) ont vraiment compris du problème. A ce stade il ne reste qu’un seul espoir : celui que les députés refuseront d’être la chambre d’enregistrement d’un projet insuffisant, non point pour le retoquer, mais au contraire pour le rendre plus ambitieux. La représentation parlementaire veut montrer qu’elle sait prendre des initiatives courageuses ? Qu’elle le prouve en réintroduisant la contribution énergie-climat dans les lois Grenelle ! Car ce n’est pas juste les pingouins qu’il s’agit de sauver, et encore moins l’automobiliste qu’il s’agit de punir. Il s’agit juste de sauver la stabilité économique de l’Occident avant que tout cela ne se termine en débâcle, rien moins…

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Version publiée par le journal

Economistes et élus continuent à raisonner comme si la production dépendait uniquement du capital humain et du travail humain, ce qui revient à croire que les ressources naturelles procèdent de la génération spontanée. A mesure que nous approchons des limites physiques de la planète, les raisonnements prospectifs basés sur cette économie « classique » feront faillite les uns après les autres. Les ressources gratuites étant partout dans l’économie, notre myopie, si nous ne la corrigeons pas, va entraîner un effondrement économique généralisé. Il est ainsi impossible de démontrer formellement que la crise financière actuelle est la conséquence de la hausse du prix des hydrocarbures, mais elle est cohérente avec cette hausse, tout comme l’été 2003 n’est peut-être pas la conséquence du changement climatique, mais c’est un processus cohérent avec ce qui est attendu.

Fannie Mae et AIG, victimes du baril ? L’enchaînement serait le suivant : un renchérissement trop rapide de l’énergie entraîne récession et chômage, qui provoquent des défauts de paiement des emprunteurs qui ont emprunté à des banquiers pensant que les insolvables d’aujourd’hui seraient solvables demain grâce à la croissance, qui entraînent à leur tour des faillites en chaîne d’établissements de crédit. Avec un pic de production du pétrole qui se profile pour les cinq à dix ans à venir, tous les détenteurs d’un emprunt immobilier correspondant à l’acquisition d’un pavillon de banlieue vont devenir des débiteurs à risque.

Face à ce constat, c’est la plus orthodoxe logique économique, c’est-à-dire la gestion des ressources rares, qui doit nous conduire à mettre en place un système où les acteurs économiques intègrent la contrainte énergétique à venir en la voyant apparaître progressivement dans les prix. Faute de quoi, personne ne prendra à son niveau les décisions nécessaires à temps, et c’est alors la crise et l’effondrement qui se chargeront de régler le problème. Notre espèce s’adaptera, mais dans la souffrance.

Nous avons eu en France une occasion de nous pencher sur ce problème avec leGrenelle de l’environnement. Hélas, la réponse actuellement proposéepar le gouvernement est la plus mauvaise qui soit. Au lieu d’une réponse fondée sur quelques grandes mesures très structurantes à l’effet d’entraînement puissant, le problème a été pris à l’envers, à coup de taxounettes et de mesures sectorielles mises en place de manière désordonnée. Les concepteurs politiques du processus sont ici en cause. Un petit coup de bonus malus ici, une taxe à l’essieu là, et un petit coup de certificats d’économie en plus : tout cela est un aimable bazar qui ne répond à aucune vision d’ensemble à la hauteur et à l’imminence de l’enjeu (mais le gouvernement a-t-il compris que l’échéance est de cinq ans, pas cinquante ?).

Le bonus-malus, pour prendre la mesure la plus médiatisée, est l’archétype de la mauvaise réponse à un vrai problème. Il ne contraint que l’appareil acheté et non la consommation globale d’énergie. Il inclut de fait une subvention à la consommation d’énergie pour la partie bonus. Sa généralisation à tous les produits supposerait d’en concevoir 10.000 avec une complexité et des coûts de gestion multipliés par le même facteur. Un prélèvement croissant sur toutes les énergies fossiles (fioul, gaz, carburants routiers), et même sur l’électricité non fossile à moindre taux, serait tellement plus simple ! Mais il est vrai que, pour le mettre en oeuvre, il faudrait dire la vérité aux Français, c’est-à-dire que le monde est fini, que nous n’aurons pas indéfiniment de plus en plus de biens matériels, que les éoliennes et les panneaux solaires ne vont rien y changer à court terme. La vérité, c’est que la consommation a tellement augmenté depuis un siècle en Occident que tous les acteurs devront être contraints, même ceux que nous appelons les ménages modestes.

Tant que le président ne tiendra pas ce discours, qui est le seul qui corresponde à la réalité physique, il ne fait qu’entretenir des illusions dangereuses (et cette remarque vaut pour le PS), et il sera inutile qu’il se prévale du vrai courage. Si le cahier des charges impose d’augmenter l’équité en contenant la pression fiscale, la redistribution peut être gérée d’une manière on ne peut plus simple. C’est la proposition de la Fondation Nicolas Hulot : les sommes prélevées chez les ménages via la hausse des prix de l’énergie sont redistribués aux ménages sous forme d’un chèque de l’administration fiscale en fin d’année, d’un montant égal pour chaque foyer.

Les sommes prélevées dans les entreprises sont redistribuées sous forme d’une baisse des charges. Cette mesure est équitable (un rapide calcul montre que les ménages à faibles revenus toucheront plus qu’ils ne dépensent). Elle encourage l’emploi (elle avantage la main-d’oeuvre et désavantage la machine). Elle incite à investir dans les économies d’énergie (ce qui est l’effet principal recherché) avant qu’elles ne s’imposent brutalement dans la douleur. Pour l’instant, le Grenelle de l’environnement a seulement accouché de mesurettes fiscales, sans déboucher sur la hausse pourtant nécessaire de la fiscalité sur l’énergie. C’est non seulement décevant, mais aussi consternant.

Nos gouvernants (et l’opposition, qui ne vaut pas mieux en la matière) n’ont toujours pas pris conscience du problème. A ce stade, il ne reste qu’un seul espoir. Les parlementaires pourraient refuser d’être la chambre d’enregistrement d’un projet insuffisant et le rendre plus ambitieux. La représentation parlementaire veut-elle montrer qu’elle sait prendre des initiatives courageuses ? Qu’elle le prouve en réintroduisant la contribution énergie-climat dans les lois Grenelle ! Ce n’est pas juste les pingouins qu’il s’agit de sauver, et encore moins l’automobiliste qu’il s’agit de punir. Il s’agit de sauver la stabilité économique de l’Occident avant que tout cela ne déclenche la prochaine catastrophe.

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